CRITIQUE
De Topinion de ceux qui croient que T Apocalypse
est un lii^re di^in ou dicté par V Esprit diifin. — •
Monstruosité de ses tableaux. — Impossibilité de
faire ï application de ses prophéties. — Ce quest
T Apocalypse s
Ceux qui supposent que l'Esprit divin a dicté ou inspiré les visions contenues dans l'Apocalypse , ne se doutent pas qu'ils blasphèment contre la Divinité. Quoi I Dieu aurait dicté des visions ^ dont la monstruosité révolte ; il aurait parlé un langage nonseulement obscur y mais inintelligible , et cela pour éclairer les hommes^ et pour annoncer l'avenir \
(i) On a vu que ces deux lettres ne sont que les extrêmes de& Toyelles, sans y comprendre les consonnes..
Bien des personnes ^ très-versées dans les Ecritures , rn^ont avoué qu'elles n'avaient rien pu comprendre à TÂpocalypse ; en général , on se moque de ceux qui prétendent y comprendre quelque chose, et on taxe de folie ceux qui essaient de résoudre cette grande énigme religieuse. Tout cela vient de ce qu'on y a cherché ce qui n'y était pas , savoir , des prophéties sur les événemens terrestres : il fallait se borner à en analyser la composition, et c'est à quoi je me suis appliqué.
Beausobre et Lenfant^ dans leur traduction du nouveau Testament (i), reconnaissent que trouver l'accomplissement de la prophétie apocalyptique , c'est la grande difficulté et l'écueil des plus habiles interprètes > comme cela paraît par la diversité de leurs explications , dont aucune ne satisfait entièrement. Il est impossible , ajoutent-ils , d'établir des principes ou des hypothèses qui servent de base à l'explication de l'Apocalypse ; elles auront toujours le défaut et le sort d'un édifice qui manque de fondement ou qui n'en a point de solide. Le plus ingénieux ne produira rien de satisfesant , parce que toutes les hypothèses sont chargées de difficultés.
Il est très-difficile , dit le dictionnaire de Moreri , à l'article Apocalypse , de développer les signes et les prophéties contenues dans l'Apocalypse , et d'en faire l'application. Les interprètes anciens et moder*
(i) Tome II, p. 616, 617, Préface sur TApocalypse.
nés qui Font entrepris ont presque tous échoué.
Si l'auteur de l'Apocalypse avait été chaîné de prédire l'avenir , et s'il avait reçu pour cela le don de prophétie , se serait-il exprimé d'une manière tellemenC obscure et tellement figurée, qu'il est impossible d'arriver à des explications satisfesantes. Cette seule raison suffirait pour prouver que l'Apocalypse ne renferme aucune prophétie qui ait eu ou qui aura son accomplissement , et que l'on se donne une peine inutile à les chercher. Si l'Esprit divin avait voulu faire des révélations aux hommes, il se serait expliqué d'une manière tellement claire^ qu'il n'y aurait pas lieu à diverses interprétations , et surtout à l'impossibilité d'en donner aucune de satisfesante. Je suis donc fondé à dire , que ceux qui attribuent l'Apocalypse à l'inspiration de l'Esprit divin , et qui croient que son origine est céleste f commettent un des plus grands blasphèmes (i).
Prenons pour exemple la description des sauterelles. Le Saint-Esprit se serait-il amusé à faire de ces insectes les monstres les plus bizarres et les plus étranges , en les armant comme des chevaux préparés pour le combat , en leur mettant des cou-
(i) Michaëlis laisse dans le doute si l'Apocalypse est un ouvrage divin ; ses recherches n'ont point fortifié sa foi à sa divine autorité. Il était trop timide pour oser se prononcer. Quant à M. Basset, il n'hésite point a prononcer que c'est un divin livre, qu'il est divinement inspiré et admirable. Voyez sa préface et sa conclusion.
ronnes sur la tête , en leur donniant des visages d'hommes , des cheveux de femme et des dents de lion y des cuirassesi de fer , de9 queues de scorpion armées d'un aiguillon ! Et ces chevaux qui avaient des têtes de lion , de la bouche desquels sortaient du feu , de la fumée et du soufre , qui avaient des queues de serpent , et ces queues des têtes dont elles blessaient! Et cette cuve de la colère de Dieu (XIV, 19; XIX, i5), d'où il sortit tant de sang , que les chevaux en avaient jusqu'aux freins ^ dans l'espace de mille six cents stades ! Le sang humain du globe entier ne suffirait pas pour le fournir.
Peut-on voir des réunions plus monstrueuses et des tableaux plus horribles , et cela pour faire des révélations aux hommes ! Le même Créateur qui a organisé les animaux d'une manière si admirable , avec toute l'harmonie des proportions, l'accord des parties et les organes nécessaires à leujr existence , adaptés à chaque espèce , se serait plu à composer des monstres dont toutes les parties sont incompatibles , et il aurait employé, pour se faire comprendre, un moyen qui répugne au bon sens et à la nature^ et qui est en désaccord avec ses pro^ près ouvrages ! Les choses les plus bizarres et les plus étranges entrent souvent dans l'imagination des hommes, et surtout pendant leur sommeil; mais en attribuer de semblables à l'Esprit divin et à la Sagesse divine , c'est le comble de la déraison j encore si elles avaient un sens évident; mais elles
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n'en ont aucun qui puisse satisfaire les hommes éclairés. Nous avons vu que les monstres de Daniel et d'Ëzéchiel étaient tirés de l'astrologie chaldéenne^ qui grouppait les constellations entre elles y seul moyen de créer des monstres.
Et cet agneau^ qui partage avec Dieu la puissance^ la gloire et la louange y qui reçoit les hommages de toutes les créatures ^ qui est assis sur un trône dans le ciel , qui est avec Dieu le temple de la ville céleste y qui réclaire de son flambeau , qui tient les clés de l'enfer et de la mort, devant lequel les quatre animaux et les vingt-quatre vieillards se prosternent comme devant Diçu ! Est-ce le Saint-Esprit qui a inspiré ces scènes imaginaires et ce polythéisme (i) ?
Les difficultés insurmontables qu'on a rencontrées, quand on a voulu faire l'application des visions de l'Apocalypse , viennent en grande partie , comme nous l'avops dit souvent, de ce qu'on y a cherché ce qui n'y est pas, c'est-à-dire des prophéties sur les événemens humains ou terrestres, et qui devaient avoir lieu dans les siècles auivans. Ces prophéties ou plutôt ce^ visions étaient adressées aux hommes , qui vivaient dans ces temps-là, et ne regardaient qu'eux ; elles devaient arriver hientpt; le temps en était proche , et cependant elles n'eurent jamais
(i) Je dirai avec M. le professeur Gellerier^ pag. 187 sur le nou» veau Testament^ que l'imagination orientale a inspiré bien des pagçs des écrits apocryphes, et que certains passages rappellent bien plus tes Mille et une Nuits que les Eyan^les.
lieu : c'est en vain que les initiés attendirent Tapparition de la nouvelle Jérusalem ; c'est en vain qu'ils attendirent les jugemens de Dieu et les effets de sa colère. Nous avons vu que l'auteur, pour les peindre, avait emprunté de l'ancien Testament des événemens qui s'étaient passés bien des siècles avant lui.
L'Apocalypse est un ouvrage purement d'imagination. Ce sont des inventions ou des imitations. Toutes ses visions étaient de véritables visions, c'està-dire des choses créées par l'imagination dé l'auteur , ou imitées de l'ancien Testament , et par conséquent copiées.
Les voix ou les anges qu'il entendait , ceux qu'il voyait, étaient dans son imagination ou dans les livres qu'il copiait. Les seules choses qu'il pouvait voir étaient les constellations qu'il animait et qu'il fesait agir à la manière de Daniel et d'Ezéchiel et des astrologues. Ce sont des visions composées à loisir ; car il fallait un long travail pour consulter les prophètes de l'ancien Testament , et pour en extraire ce qui lui convenait. En copiant les visions de Daniel, il les dépeint comme si c'était lui qui les eût vues.
Je ne crois pas avec Dupuis que , dans les chapitres VI à XI, « tout soit le fruit d'une imagination « exaltée, qui se livre à tous les écarts d'un délire {< religieux (i). » Je crois qu'il y a beaucoup de cho-
(i) Tome YI, pag. 17a.
ses qui ont été composées à tête reposée ; car pour lire dans les constellations , il faut réfléchir , combiner , voir quel rôle on veut leur faire jouer ^ quelle sorte de vie on veut leur donner; sans doute que^ pour cela , il faut que Timagination travaille , mais elle prend son temps pour cela. Celui qui est simplement copiste , qui copie des chapitres entiers^ n a pas une imagination exaltée ; celui qui emprunte les notions religieuses de son temps , ne se livre pas aux écarts d'un délire religieux. La différence dans notre manière de voir^ vient de ce que Dupuis ne s'est pas donné la peine d'analyser les six chapitres qu'il indique.
Dans l'Apocalypse tout se rapporte à un monde problématique ; tout se passe dans le ciel ou dans le feu de l'enfer, dans des régions sur lesquelles nous avons peu de données positives. Les fléaux, le plus souvent fort exagérés , annoncés pour la terre , sont ceux qui affligent l'humanité, pour ainsi dire, toutes les années dans quelque coin de la terre : alors quelle année , quel siècle choisira-t-on pour en faire l'application , vaine recherche. Le Saint-Esprit est donc bien étranger à la composition de l'Apocalypse^