CONCLUSION
Je crois rendre service au monde chrétien et à la saine critique en publiant cet ouvrage (i); il fera cesser, j'espère, les incertitudes et les fausses idées qui régnaient depuis tant de siècles, sur le but et sur la composition de l'Apocalypse, Je ne prétends pas avoir tout éclairci ; cependant, je crois qu'il reste peu de chose à faire , parce que nous ne sommes pas suffisamment instruits de la théologie astrologique des Chaldéens et des Perses , dans laquelle les prophètes Ezéchiel, Daniel et Zacharie, avaient puisé leurs visions , et qui ont servi de modèles à l'auteur de l'Apocalypse, Si les astrologues chaldéens et persans nous avaient laissé des ouvrages sur leur système, nous y trouverions , je n'en doute pas , la clé de ces .visions et l'origine de cette méthode énigmatique de décrire les événemens et de les prédire.
Je n'imagine pas que l'on persiste à croire que l'Apocalypse soit un livre inspiré par l'Esprit divin, et que saint Jean l'évangéliste en soit l'auteur. C'était
(i) J'ai rendu un serrice semblable en fesant connaître la route d'Annibal au travers des Alpes , sur laquelle on ëtait tombé dans, autant d'erreurs que sur la nature de T Apocalypse. Je crois avoir aussi simplifie les questions qui s'agitaient depuis tant de siëcles sur la personne de Jésus-Christ.
un prophète nommé Jean , qui s'était érigé en successeur des Prophètes de l'ancienne AUiance^ et qui vivait vers le milieu du second siècle. Il ne s'est point &it un devoir d'informer ses initiés des sources où il avait puisé ses visions ^ mais il les donne pour les siennes propres ; car c'est une chose bien remarquable y que nuUe part il ne nomme les Prophètes de l'ancien Testament , et cependant nous avons donné des preuves qu'il les a copiés dans une multitude d'endroits. Je n'en rappellerai que trois exemples^
C'est ainsi qu'il a emprunté les malheurs de Tyr , tels qu'ils sont racontés par Ezéchiel , pour peindre ceux de la grande Babylone , quoique ces deux villes fussent dans des circonstances totalement différentes.
La guerre que fait le prince Gog avec lés armées des nations^ contre le camp des saints et la cité chérie, c'est-à-dire contre Israël , est empruntée d'Ezéchiel , où le prince Gog , excité par le Prophète , assemble une armée composée de diverses nations, pour aller contre les montagnes d'Israël ou contre le peuple d'israêl; le combat se termine, dans les deux livres , par la destruction de Gog et de ses armées.
L'auteur de l'Apocalypse est transporté comme Ezéchiel sur une montagne, d'où il jouit comme lui de la vue de la nouvelle Jérusalem ; et la description de cette ville céleste est copiée d'Ezéchiel et de Zacharie.
Le prophète Jean est précisément dans le cas d'un auteur qui y h' ayant jamais quitté son pays natal , publierait un voyage dans TOcéan pacifique et dans les mers australes ^ et emprunterait tous ses détails des voyages de Cook et d'autres navigateurs , se mettant à leur place , et disant toujours à la première personne^ je vis, f entendis.
Je terminerai en disant que le livre dont nous nous sommes occupés devrait être intitulé : Apo^ calypse y ou Révélation de Jean le prophète. Je substituerais volontiers le mot pluriel visions au mot révélation (i).
(i) J'aî ^t^ obligé de consulter et de citer Dupuis et Volney, qui ëtaient deux incrédules, probablement parce qu'ils n'avaient deyant les yeux qu'un Christianisme monstrueusement corrompu. Mais que Ton ne croie pas que je partage leurs opinions ; ils sont tombés Tun et l'autre dans de graves erreurs. Je ne les ai cités que pour éclairer uù livre qui ne me parait point canonique , et qui n'est que le fruit de l'imagination d'un habile compilateur. De justes préyentions contre l'ouvrage de Ehipuis ont empêché ceux qui se sont occupés de TApocalypse de le consulter; cependant, s'ils l'avaient fait, ils ne seraient pas tombés dans les mêmes erreurs que tous leurs devanciers. Il est vrai que Dupuis est un auteur diffus et souvent obscur , et qu'il est difficile d'en tirer quelque chose de clair. San grand ouvrage fut publié en 1796, celui de Volney en 1791.
POSTCRIT.
Addition au chapitre XV^Iy sur la septième plaie.
Le chapitre XVI décrit les sept plaies versées sur la terre par les sept anges. La septième présente des circonstances que l'on retrouve dans Ezéchiel, et que je n'avais pas d'abord remarquées. Voici ces circonstances :
Le septième ange versa sa coupe dans l'air (v. 17 — :2i) ; il s'en suivit des tonnerres et des éclairs accompagnés d un furieux tremblement de terre. La grande ville fut partagée en trois; les villes des nations tombèrent. — Toutes les îles s enfuirent^ et Une se trouva plus de montagnes. Il tomba du ciel sur les hommes une grosse grêle du poids dun talent.
Nous allons prendre chacune de ces circonstances séparément y et nous indiquerons à mesure celles qui leur correspondent dans Ezéchiel.
1° Un furieux tremblement de terre. Ezéchiel (XXXVIU, 19, 20), parlant de la fureur de l'Eternel contre le prince Gog , dit : Il y aura une grande secousse sur la terre d'Israël, tous les êtres vivans trembleront^ et les montagnes seront renversées.
2° La grande ville fut partagée en trois , c'est-à-
dire qu'elle fut frappée de trois fléaux (i). Il s'agit ici de Jérusalem qui est nommée plus haut (XI ^ 8) la grande cité. L'auteur jparaît faire allusion à Ezéchiel (V, 12), où l'Eternel, prononçant ses jugemens contre les habitans de Jérusalem, à cause de leurs abominations, leur dit : Un tiers de vous mourra de mortalité et sera consumé par la famine; un tiers tombera par Vèpée^ et Vautre tiers sera dispersé à tous vents. Le prophète Jérémie (XV, 2) avait dit la même chose; seulement le mot captiifité se trouve à la place de dispersion , c'est-à-dire que les Juifs seront dispersés et captifs chez les autres nations principalement chez les Babyloniens.
5° Les villes des nations tombèrent. Cette circonstance peut être empruntée d'Ezéchiel (XXVI, 6^ 8), où l&^rophète parlant de la destruction de la ville de Tyr , dit que les villes de son ressort seront mises au fil de Vépée. Ce qui confirme ce rapprochement c'est la phrase suivante de l'Apocalypse.
/^ Toutes les fies s'enfuirent , car parlant toujours de la ville de Tyr , Ezéchiel dit : Les îles ne trembleront'-elles pas du bruit de ta ruine. Les îles seront effrayées au jour de ta ruine. Il •$'agit sans doute ici des îles de la Méditerranée avec lesquelles Tyr trafiquait, lorsqu'elle fut assiégée par le roi Nébucadnetzar.
5** Et une se trouvera plus de montagnes. L'au-
(1) C'est rexplication de Beausobre et Lenfant.
teur fait peut-être allusion aux montagnes d'Israël, et à l'expression d'Ezéchiel, les montagnes seront reni^ersées , parlant de la grande secousse sur la terre d'Israël, lors des jugemens du Seigneur sur Gog.
6° Et il tomba du ciel sur les hommes une grosse grêle du poids d'un talent. La circonstance correspondante dans Ézéchiel , est celle-ci (XXXVIII , 22): et je ferai pleui^oir sur lui (Gog) et sur ses bandes et sur les grands peuples qui seront ai^ec lui, une pluie débordée, des pierres de grêle, du feu et du soufre. Ces pierres de grêle ont peut-être fourni l'idée d'une grêle du poids d'un talent.
La circonstance des îles qui s'enfuirent aurait été inintelligible, si on ne voyait pas qu'elle est empruntée d'Ezéchiel parlant de la ville de Tyr, et de TefTet que sa ruine produirait sur tous les princes de la mer et sur les îles avec lesquelles sans doute cette ville très-commerçante trafiquait.
Ces événemens extraordinaires, empruntés d'Ezéchiel , qui ont rapport au prince Gog et à la ville de Tyr, ne doivent pas nous surprendre, puisque dans les chapitres suivans ils reparaissent l'un et l'autre sur la scène. Nous avons vu que l'auteur emprunte souvent des événemens, passés depuis des siècles, pour les prédire dans l'avenir.
Note sur le Fils de F homme.
J'ai dit dans l'article sur le Fils de l'homme que je n'avais pu découvrir pourquoi, dans Daniel (VII ^
1 5) 9 le génie qui venait sur les nuées des cieux portait le nom de Fils de l'homme. Un mot dans Ezé* chiel pourrait peut-être nous mettre sur la voie. Ce Prophète (I, 26, 28), en parlant de Dieu assis sur un trône dans le ciel^ dit quil vit une ressemblance, comme qui eut vu un homme , c'était la représenta-' tion de la gloire de Dieu. Daniel dit que le Fils de l'homme vint jusqii à V ancien des jours j dont il reçut la seigneurie. L'ancien des jours est Dieu. Ce Fils de l'homme ne serait-il point le fils de celui qui ressemblait à un homme assis sur un trône dans le ciel^ ou de l'ancien des jours (i)? L'auteur de l'Apocalypse (II, 18) appelle le même génie, i^Z/j de Dieu, expression qui, dans cet endroit, a le même sens que Fils de l'homme danslechap. I, i5. Fils de l'homme signifierait donc fils de la ressemblance ^' homme assis sur un trône dans le ciel, ou Fils de Dieu. Mais ce n'est là qu'une conjecture (2).
(1) Ezëcliiel , quoique prophète , n'a pu s'empêcher de se représenter Dieu sous la figure d'un homme.
(^2) Nous avons vu que celui qui s'appelait le Fidèle et le Férita^ ble ( XIX, 11, i4) était montd sur un cheval blanc , et que les ai*-
mées du ciel le suivaient, montées sur des chevaux blancs
pour frapper les nations. Moreri y à l'article Castor et PoUux , rapporte que tf riiistoire grecque et romaine est remplie de prétendues «c apparitions miraculeuses de ces deux frères , soit pour procurer la a victoire , soit pour l'annoncer après qu'elle avait été obtenue ; car tt on les vit, dit-on^ combattre , montés sur deux chevaux blancs , a « la bataille que les Romains donnèrent contre les Latins, proche « du lac de Rhégiile. »