SUR L'AUTEUR
DE
Cette Epitre est composée avec trop d'art , je dirai même avec trop d'artifice, pour que St. Paul en soit l'auteur ; on n'y trouve pas l'abandon et le naturel de cet Apôtre. C'est un système habile, composé avec méthode et suite ; c'est un traité et non une Epître, que l'esprit ardent de l'Apôtre n'aurait pas eu la patience de produire. Elle commence d'ailleurs d'une manière complètement différente de tous les écrits de saint Paul; dans ceux-ci l'auteur se nomme constamment , au lieu que l'auteur de l'Epitre aux Hébreux cache son nom ^ sans qu'on puisse en rendre raison. Il entre brusquement en matière , sans nommer ceux auxquels il s'adresse , et sans nous dire où ilssont(i);aulieuqueSt. Paul en se nommant , et en nommant les Eglises et les
(i) Miçhaélis croit qu'ils ëlaient en Palestine; mais il ne peut trouver d'où TEpitre a été écrite.
disciples auxquels il écrit ^ leur adresse avant tout des salutations et des bénédictions.
Beausobre et Lenfant (t) observent que la différence de style de l'Epître aux Hébreux , et de celui des Epîtres de saint Paul, s'est fait sentir à tous ceux qui ont lu ces Epi très avec attention , et quelques conformités que Ton trouve d'ailleurs entre ces divers écrits, ne suffisent pas pour lever tout-à-fait cette difficulté. La beauté du chapitre sur la foi est si méthodique et d'une régularité si soutenue , qu'on ne peut rien trouver de correspondant dans les treize Epîtres de saint Paul , quoiqu'il y en ait plusieurs qui la surpassent par l'élévation des pensées. Michaélis dit de même que le «tyle grec de l'Epître aux Hébreux est si différent du $tyle de saint Paul , qu'il ne peut être l'auteur di| texte grec.
De tous les écrivains du nouveau Testament , il n'y en a point qui se soit autant servi d'explication» mystiques, alléguées, du vieux Testament , et qui en ait iait des rapprodbiemens aussi arbitraires. U fait un grand usage des psaumes , pour rapporter à Jésus -Christ ce qui est dit de David et de Salomon. Ses digressions hors de propos sur les mots maison y repos ^t testament, les équivoques résultant de ce qu'il a suivi la version des Septante , plutôt
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(i) Préface sur l'Epître aux Hel>reux, page 419* dans leur traduction du nouveau Testament.
que roriginal hébreu (i), ne peuvent pas être de saint Paul; je crois donc qu'on fait tort à cet Apôtre, en lui attribu^.nt FEpître aux Hébreux , et qu'on ne doit pas la mettre au nombre des livres inspirés , comme le pensaient avec raison les premiers docteurs chrétiens.
Abauzit (2) dit qu'Eusèbe place au rang des li-' vres douteux l'Epître aux Hébreux, qui était encore rejetée par les Eglises latines. Origène dit que personne ne peut déterminer qui en est l'auteur. On l'a attribuée à Paul , à Barnabas, à Luc et à Timothée ; mais si Origène , le plus savant et le plus diligent des écrivains du troisième siècle , n'a pu en découvrir l'auteur , c'est en vain que^nous voudrions le chercher ; on ne peut attendre aucune lumière des écrivains postérieurs. L'Eglise de Rome rejetait cette Epître.
Les Ariens la rejetaient aussi. L'Eglise d'Orient ne la reçut point comme canonique avant le cinquième siècle. L'ancien titre était simplement Epftre aux Hébreux. L'auteur se désigne lui-même comme un disciple des Apôtres (II, 5). Or saint Paul a grand soin d'assurer partout , qu'il ne tient son
(1) En alléguant les passages du vieux Testament selon les Septante et non selon l'hébreu, les Apôtres se conformaient à l'usage des Juifs qui décrivaient en grec. Jésus-Christ lui-même s'en est servi , lorsqu'il a cité l'Ecriture ; il Ta donnée a ses Apôtres quand ils sont allés porter son Evangile par toute la terre.
(a) Œuvres diverses. Londres, 1775, p. 1189.
Evangile d'aucun homme , qu'il l'a reçu par la voie de la révélation (i).
Abauzit (2) nous apprend que Caïus^ prêtre latin , qui était en vogue vers l'an 200 de Jésus- Christ , soutenait que l'Epître aux Hébreux n'était ni de saint Paul , ni canonique. Ce.docteur vint à bout de donner le ton aux Eglises d'Occident, qui ne voulurent point la recevoir. Le docteur Carpenter remarque aussi que pendant les deux premiers siècles , après que l'Epître fut publiée , les Eglises latines ne la croyaient point de saint Paul. Le même docteur ^ d'après le contenu de l'Epître, juge qu'elle doit avoir été composée après l'année 64 , lorsque probablement saint Paul souffrit le martyr à Rome , peut-être même aussi tard que l'année 66; Michaélis e^t (tom. IV, p. 168) pour l'année 64.
Luther a cru que cette Epître était d'ApoUos , natif d'Alexandrie , parce que saint Luc, dans les Actes (3) , rapporte qu Apollos était fort éloquent et fort savant d2|.ns les Ecritures. Il est très-vrai que la description des Actes convient parfaitement à l'auteur de l'Epître ; mais il n'y a que cette conformité en faveur d'Apollos , car il n'existe aucun
(i) Voyez Tappendix, n» IV, sur l'Epître aux He'breux, dans Touvrage du D' Carpenter, intitulé: V Unitarianisme , doctrine ds VEyangUe, Bristol, i825, pages 422 — 435.
(2) OEuvres diverses, pag. 276, 277,
(3) Ch. xviir, 24—28.
autre écrit de lui , et les anciens gardent le silence à son égard (i).
En voyant combien de bonnes raisons on a de ne pas croire que saint Paul soit l'auteur de l'Epître aux Hébreux y on est surpris que M. le professeur Chenevière, dans son cinquième Essai sur la Rédemption, la cite de pair avec les Epîtres de saint Paul, ou comme ayant la même autorité.
On peut conclure que M. le professeur Cellerier regarde l'Epître aux Hébreux comme étant de saint Paul, de ce qu'il dit, dans sa nouvelle édition sur l'ancien Testament , page 417 ^ qu'on peut voir dans Melchisédec un type de Jésus-Christ, si saint Paul parait V enseigner d'une manière décidée. Je ne sache pas que Melchisédec soit mentionné comme type de Jésus-Christ, ou mentionné du tout, dans aucune autre Epître que dans l'Epître aux Hébreux ; de plus M. Cellerier termine son ouvrage en citant le début de cette Epître. Cependant , dans son Ongine authentique et divine du nou^^eau Testament y page 33o, M. Cellerier laisse la chose dans le doute en attribuant l'Epître à Paul ou à son secrétaire (2).
(1 j Prëface sur TEpitre aux Hébreux , par Beausobre et L enfant, pag. 4i6.
(a) Je profiterai de cette occasion pour faire la remarque suivante , quoique fort étrangère au sujet qui nous occupe : M. Cellerier, pag. 71 de son dernier ouvrage, n'avait pas besoin de recourir aux ouvrages récens de l'illustre Cuvier , pour prouver que la géologie a anéanti l'explication vulgaire et littérale des six jours de
Mon travail était achevé lorsque je me suis procuré Y Introduction au nouveau Testament ^ par David Michaélis (i). J'ai cherché quelle était son opinion sur l'auteur de l'Epître aux Hébreux ; il n'en avait point de décidée; il dit : «Nous ignorons si saint «Paul a écrit ou n'a point écrit cette Epître; il est ii impossible d'obtenir une décision tranchée sur ce w sujet; son autorité canonique est donc incertaine,» Cette indécision a lieu de surprendre.
Michaélis soutient l'opinion que l'Epître a été originairement écrite en hébreu , et que nous n'avons que la traduction en grec ; il croit que les citations des LXX , dans cette Epître , ont été faites par un traducteur et non par l'auteur.
Beausobre et Lenfant ne partagent point cette opinion; ils ne voient aucune preuve que l'Epître ait été écrite en hébreu; personne n'a jamais vu l'original hébreu. L'auteur ne se serait pas borné à une seule copie ^ il en aurait fait faire plusieurs
la création. De Luc Tavait prouvé 43 ans plus tôt dans ses lettres adressées à la veine de la Grande-Bretagne , publiées en 1779 : « L'histoire de la création (dit-il tom. V, p. 638) n'exprime point (c nos jours de 24 heures , mais des périodes sans détermination de « longueur. — A mesurer le temps à notre manière , il résulte des « phénomènes de la terre , que la durée de ces périodes successives « fut fort longue. J'en ai préparé ci-devant la preuve , et je la « développerai dans la suite, j» — De Luc a repris ce sujet dans ses Lettres géologiques au professeur Blumenbach , publiées en 1798, pages 96 et suivantes.
(1) Traduction de M. le professeur Chenevière. Genève, 1822, tom. IV, pag. 234 et 248,
pour qu'elle fût plus répandue y et il en serait resté quelque trace. La traduction grecque n'aurait pu se faire que sur une des copies, et avant qu elle fût achevée y l'original hébreu aurait eu le temps de 8e répandre et d'échapper à la destruction. Tous les auteurs du nouveau Testament ont écrit en grec , bieu qu'ils écrivissent pour les fidèles , soit Hébreux, aoit Gentils , et ils ont écrit avant que TEpître aux Hébreux parût. S. Barnabe , ou l'auteur de l'Epître que nous avons sous son nom , a écrit à des Hébreux et n'a pas laissé d'écrire en grec. On ne sait, ni quels sont les Hébreux auxquels l'auteur de l'Epître qui nous occupe écrivait , ni d'où il leur écrivait.
Michaélis donne un argument qu'on peut tourner contre lui : il remarque que les citations de la Bible sont faites dans les termes des LXX , ce qu'on peut attribuer, dit-il, au traducteur. Mais si l'auteur de l'Epître avait écrit en hébreu , il aurait cité la Bible hébraïque et non la version grecque des LXX ; et puisque les citations de la Bible sont faites dans les termes des LXX, il faut que Fauteur de l'Epître ait écrit en grec , sans se donner la peine de voir si ces termes s'accordaient avec l'original hébreu. En supposant que l'Epître eût été écrite en hébreu , le traducteur sachant l'hébreu, aurait traduit les citations hébraïques, et ne leur aurait pas substitué la traduction qu'en avaient fait les LXX.
L'Epître aux Hébreux a tout-à-fait un air original; on n'y voit point la contrainte d'un traducteur, ni ces phrases hébraïques que l'on trouve partout dans
la version des LXX; car TEpître a moins d'hébraïsmes que la plupart des autres livres du nouveau Testament.
Nous verrons plusieurs fois que les raisonnemens ou les réflexions de l'auteur reposent sur les expressions des LXX qu'il a copiées , et non sur celles de l'hébreu ; ce qui ne serait pas arrivé s'il avait écrit en hébreu, et qu'il eût par conséquent employé rori-ginal hébreu.