Ammerès
Considérée sous ce point de vue , la liste d’Ératosthéne est un document corrélatif k celui que uous devons à Manétbon , et la place occupée par les Pharaons auteurs des pyramides dans une liste, correspond exactement au rang qu’ils ont dans l’autre. Nous possédons ainsi deux autorités qui s’appuient sur les monuments originaux , et d’où il résulte que les pyramides ont été bâties à une époque peu éloignée de l’origine de la monarchie égyptienne; et nous ne trouvons de contraire à cette donnée que l’assertion d’Hérodote, lequel a rédigé son histoire des Rois d’Egypte d’après les communications orales des prêtres. La prétention qu'affiche Manéthon de ne s’appuyer que sur des monuments authentiques , est justifiée aujourd’hui par les monuments euxmémos, tandis que le témoignage d'Hérodote , si précieux quand il s’agit des observations directes de cet historien, voit de jour en jour décroître son importance, en ce qui concerne les données purement historiques , à mesure que la connaissance des monuments se répand et se consolide. Nous ne pouvons donc hésiter ici entre Hérodote et Manéthon , quant à b place que les princes, auteurs des pyramides, doivent occuper
dans la série des rois de l'Egypte. Pour affermir notre conviction, ce n’est pas assez que Manéthon soit reconnu plus exact , pour l'enchaînement des régnes , que ne l’est Hérodote, dans lequel on ne découvre aucun vestige de chronologie ; nous croyons aussi qu’on peut démontrer l'impossibilité que les pyramides aient été bâties à l’époque de la décadence de la monarchie égyptienne.
Les preuves de cette dénégation sont de diverse nature , et ne sont pas toutes propres à agir indistinctement rar les esprits. Ainsi certaines personnes peuvent récuser l’autorité des arguments esthétiques, si nous disons que le style dans lequel les pyramides ont été hàties se distingue complètement de celui dont on faisait usage à l’époque où il faudrait placer la construction des pyramides , si l’autorité d’Hérodule l’emportait sur celle de Manéthon. Noire argumentation convaincra uu plus grand nombre de personnes , si nous faisons obsencr combien il serait étrange que le goût de ces tombes immenses et mystérieuses, absolument dépourvues de décoration intérieure, ciU succédé sous les XXIII* et XXIV* dynasties, à l’usage dominant jusqu’à la XX e d’orner les tombeaux des rois d'innombrables bas-reliefs. Ce qui uous semble hors de toute contestation, c'est l’impossibilité que les Egyptiens oient construit les plus gigantesques de leurs monuments à l’époque d'affaiblissement et de dissolution intérieure qui précéda et favorisa la conquête Ethiopienne.
Et en effet , la véritable décadence de la monarchie d’Egypte date des rois fainéants ( {iafftXrî; «pyo» rxvrtÀbK xa’t irpà; dfvesiv xai Tjjo^îjv forovra irprrrovvxç, Diod. 1. 62) de la XIX 4 et de la XX 4 dynasties. Ces rois s'étaient amollis dans ld richesses qu’avaient accumulées les conquêtes delà XVIII e ; sous la XXI 4 ; une conspiration sacerdotale mit fin à l'autorité des monarques Dmspolitaîns. Une réaction en faveur de la caste militaire paraît avoir eu lieu sous les Bubastites de la XXII e ; c’est «lors que Sésouchis fit une expédition heureuse dans le royaume de Juda. Mais, bien que l’étendue positive des conquêtes de la X\ III e dynastie nous soit inconnue , il y a tout lieu de croire que Sésouchis ne fut qu’un pâlcct débile imitateur des Séthos et des Rhamsè«. Pour s'eo convaincre, ü suffit de mettre en parallèle la salle hypostyle de Karnak, ouvrage de la XVIII 4 dynastie, avec le portique que les Bubastites ont ajouté à ce monument : c’est la grandeur de la monarchie assyrienne, comparée au petit royaume de Juda.
L’époque qui suit les Bubastites manque de monuments , et le goflt des constructions ne parait se ranimer que Sous les rois Ethiopiens. Ce mouvement se continue et s’agrandit, apres le rétablissement de la nationalité Egyptienne , sons les rois Saïtes , quand le commerce étranger, substitué au système des conquêtes, eut rendu aux bords du Nil une partie de leur ancienne prospérité. Mais quelque admiration que nous devions aux travaux de Psammélichus I er en particulier, nous n’en reconnaissons pas moins que ces travaux sont peu de chose en comparaison des entreprises gigantesques de 1a XVIII 4 dynastie, et {ce qui est important dans la question des pyramide»', que les rois Ethiopiens et Saïtes se sont conformés scrupuleusement aux modèles laissés par les
siècles immédiatement anterieurs. Il est donc absolument impossible que la construction de monuments tels que les pyramides, d’un caractère aussi particulier et d'une dimension aussi extraordinaire, ait eu lieu entre Sésonchiset les Ethiopiens. Les conditions de richesse, de tranquillité et deprospèrité, nécessaires à l’exécution de pareil» travaux ne se rencontrent pas à l’époque que nous venons d’indiquer.
On comprend du reste qu’on soit réduit à supposer l'existence de ces conditions à l’époque reculée où Manéthon place la construction des pyramides, et que la preuve n’en puisse être tirée que des monuments eux-mémes. Une des conditions les plus nécessaires est sans contredit 1a durée des règnes, chaque pyramide s'élevant dans un interet d’orgueil individuel, et ne pouvant par conséquent être continuée pendant plusieurs règnes successifs. Sous ce rapport , Manéthon s’accorde remarquablement avec Hérodote, comme on en pourra juger par le tableau comparatif suivant :
Hérodote. Chcops, 50 ans. Manéthon. Suphis I. 63 aus.
Chéphren 56. Suphis II. 66 ans.
Mycérinus. <* Mencherès 63 ans.
Manéthon n'avertit pas ici plus qu'à sou ordinaire, si les générations delà racine dynastie se sont immédiatement succédé. Des règnes successifs de plus de 60 ans ne se comprennent guère qu'avec l’interposition de générations éteintes dans l’intervalle d’un règne à l’autre. Ainsi, pour emprunter un exemple à notre histoire ;
Louis XIV, monté sur le tronc à 5 ans, meurt après 72 ans de règne .
Louis X\ , son arrière- petit-fils f roi à 5 ans, meurt après 59 ans de règne.
Louis XVI, son petit fils, roi à 20 ans, règuc 15 ans.
Dans les probabilités ordinaires de la vie humaine, il aurait pu occuper le trône pendant plus de 40 aus.
Cet exemple prouve comment des règnes aussi longs que ceux des Pharaons auteurs des pyramides , ont pu se succéder dans la même famille. Quant à ce que Chcops ait été Jrère de Chéphren , et père de Mycérinus , une telle donnée est complètement inadmissible, bien qu’énoncée formellement par Hérodote, et répétée par Diodorc.
Il résulte de tout ce qu’on vient de lire qu’en général Hérodote ne parait avoir dit la vérité sur les pyramides qu'en tant qu’il se rapproche de Manéthon; exact pour la suite des règnes cl les noms des souverains, à peu près fidèle à 1a vérité quant à la durée des règnes, il s'en éloigne quand il parle des rapports de famille qui unissaient les trois souverains, et surtout quand il cherche à déterminer l’époque à laquelle ils ont vécu. Il est un point néanmoins sur lequel nous voyons avec étonnement qu'Hérodote seul ait dit la vérité: c’est quand il s’agit de savoir à quel prince appartient la construction de la troisième pyramide. En effet, Eusèl»e ne nomme des trous Pharaons que Suphis I er , en lui attribuant la première et grande pyramide: l’Africain, qui désigne les trois princes ne parle aussi que de la première : Hérodote nomme seul Chéphren comme au-
teur de la seconde, et, quant à la troisième, il la donne à Mycérinus, tandis que Manéthon paraît considérer la reine Nitocris qui termine la VI* dynastie, comme auteur de ce monument. Aujourd'hui, le cercueil déposé au Musée Britannique a tranché lu question en faveur d’Hérodote et de Mycérinus. Serait-ce une raison pour préférer Hérodote au prêtre de Scbcnnytus , sous le rapport chrouologiquc? Nous ne le pensons pas.
L'inexactitude apparente de Manéthon , dans la circonstance spéciale que nom venons de toucher, résulte en effet de ce que nous possédons tout le texte d’Hérodote, tandis que nous n'avons de Manéthon qu’un extrait des plus maigres et souvent inexact. Si le texte entier de Manéthon nous était parvenu , nous aurions trouvé, sans doute, au règne de M enchères, le récit de la construction de la troisième pyramide. A l'article de Nitocrif, il n’est question que d’une croyauce populaire : c’est ce qui résulte expressément du texte d’Eusébe, plus fidèle ci plus complet ici que celui de l'Africain : N tttoxptç , dit le premier, \ xal Xéytrst rJjv rpérriv Trupaptèa ùutoâofiVjXrvat , tandis que le second semble affirmer le fait, 1) rè,v Tpitr,v ^yctpe itupapfôdL Il existait en effet tout» une série de traditions populaires, relatives aux pyramides, et répandues particulièrement parmi les Grecs habitants de l’Egypte. Hérodote a cru devoir à la susceptibilité de ses compatriotes, de rapporter ces fables, A la suite de la version Egyptienne qu il regarde comme seule authentique. Manéthon, qui écrivait pour des maîtres Grecs , a respecté 1rs mêmes préjugés. Les Grecs croyaient devoir retrouver, dans les annales de l'Egypte, les reflets de leur propre histoire : il leur fallait un Danaüs , auteur de la colonie Argienne; un Polybius contemporain de la prise de Troie. Manéthon a dociletuent reconnu dans l’ Armaï* de la XVIII* le Danaüs des Grecs, Ægyptus dans le Raramenés qui suit, Polybius, époux d’Alcandra, dans le Thuoris de la XX* dynastie. La construction delà troisième pyramide par Nitocris, est une tradition du même genre , et qui, malgré l’autorité apparente de Manéthon , ne mérite pas plus de confiance. Les Grecs en effet, voulaient à toute force que les pyramides eussent été construites par des femmes, et surtout par des courtisanes. Ils racontaient que Chéops, manquant d’argent pour achever la grande pyramide, avait prostitué sa fille; que celle-ci, obéissant à son père, avait exigé de tous ceux qui s’approchaient d’elle, de lui apporter, outre le prix de la prostitution, une pierre, et qu’avec ces pierres elle avait élevé une des petites pyramides qui avoisinent les plus grandes. La troisième pyramide était, suivant quelquesuns , le tombeau de la courtisane Khodopis. D’autres se contentaient de lui attribuer la construction de ec monument; d’autres encore la donnaient à une autre courtisane du nom de Doricha. La reine Nitocris ne nous est pas représentée comme nne courtisane: mais Manéthon nous parle de son extrême beauté , vwv xœt’ <rVrè,v cùpop^tavornt. La légende de Nitocris, comme auteur de la troisième pyramide, n’est donc autre chose qu'une version de la Légende deRliodopis, sous des couleurs un peu plus égyptiennes»
et trlles que Manéthon a pu feindre d’y avoir égard, sans compromettre trop ouvertement le caractère d’exactitude historique auquel il prétendait.
J’ai dû donner à cette note un certain développement, afin de convaincre les personnes peu initiées à ces études que ce n’est pas l'influence d’idées étrangères au domaine de l’histoire, qui a déterminé la critique moderne à préférer Manéthon à Hérodote, en ce qui concerne l’Age des pyramides.
Note M.
Le principe du renversement des caractères qui composent un cartouche royal dans la lecture de ce cartouche , ce principe adopté ici par M, Birch , après les observations importantes queCbampoUion(Gr. Eg. p. 144 et suiv.) avait faites sur ce sujet, reçoit une éclatante confirmation des circonstances auxquelles Se rattache la découverte du cercueil de Mycérinus; et en effet , si les anciens ont dit vrai, le cercueil trouvé dans la troisième pyramide ne peut être que celui du roi Menchercs ou Mycérinus y et une fois que ce nom peut se déduire du cartouche de ce cercueil , sans aucune autre exception à la règle commune que le déplacement dans la lecture de l’ordre apparent des caractères , la conviction paraît acquise à la légitimité de ce déplacement.
L’objection la plus grave qu’on pourrait élever contre cette munièrcde lire, résulterait de l’habitude constante chez les Egyptiens à une époque déjà très-reculée, d’assigner à leurs rois deux noms ou deux cartouches , le premier , qu’on a appelé cartoucheprénom, * t consistant toujours en un titre honorifique du Soleil, et le second , appelé cartouche nom -propre , renfermant le nom' sous lequel le prince était ordinairement désigné. Selon ce principe, le cartouche tracé sur le cercueil attribué à Mycérinus, ne serait qu’un cartouche-prénom, ce qui rendrait nécessaire de commencer la lecture par le nom du soleil. A l’appui de cette observation , on peut citer l’un des deux cartouches presque identiques à celui du cercueil , que M. Birch a rappelés. Ce cartouche , qui figure mutilé dans la ligne supérieure de la table d’Abydos (n° 15 de U planche donnée par M. Hosellini , M. S. t. I , p. 150), existe cnmplefsur un petit scarabée du musée de Lcyde , publié par M. Leemans ( Lettre à Salvolini , pl« II, n°24). La place occupée par ce cartouche dans la table d'Abydos range de toute nécessité le prince qu’il désigne parmi les rois des dynasties peu antérieures à la XVIII e . Or, on sait que dès la XV e dynastie, et même avant , les Pharaons faisaient n*age du double cartouche.
A cela on doit répondre que, si les monuments nous font penser que, dès avant la XV e dynastie, le principe du double cartouche avait prévalu, des observations aussi certaines démontrent que dans les premières dynasties , les rois ne prenaient encore qu’un seul cartouche. On n’a, par exemple, de Suphis, auteur de la grande pyramide, qu’un cartouche simple, dans lequel son nom est écrit phonétiquement Les autrea
noms ropnx , découverts dans les tombeaux voisins des pyramides, n’offrent aussi qu'un seul cartouche, et puisque la légende du cercueil découvert dans la troisième pyramide, ne renferme elle-même qu’un seul nom royal deux fois reproduit , il y a tout lieu de présumer que la règle primitive, qui se déduit des légendes de Suphis, doit aussi s’appliquer aux monuments du Pharaon auteur de la troisième pyramide. Quant à déterminer par quelle transition on a passe des cartouches simples aux doubles cartouches, c’e>t là une question qu’on ne saurait résoudre, tant qu'il sera impossible d’apprécier l’époque à laquelle ee passage a eu lieu, et tant qu’on n’aura pas de monuments de la transition d’un Usage à l’autre.
On peut néanmoins provisoirement, dans cette matière . procéder par une appréciation indirecte des probabilités. De même que le canon chronologique des rois d’Egypte commençait par le règne des dieux, de meme aussi nous trouvons sur 1rs monuments les cartouches des dieux , tracés d’une manière analogue à ceux des rois. Chose remarquable ! Ces cartouches sont toujours simples , ainsi que ceux des Pharaons appartenant aux premières dynasties. Il n’y a donc, dans la forme extérieure, aucune distinction entre les cartouches des dieux et ceux des rois, et cette conformité dérive du priucipe d’assimilation des rois aux dieux qui prédominait dans le symbolisme religieux des Egyptiens. Le* rois, en effet, dans ce système, n’étaient que la manifestation de la divinité sur la terre; le soleil était la plus éclatante do ces manifestations: il avait, à son rang, régné sur l’Egypte. L’assimilation des roi? au soleil a donc dd s’établir de très-bonne heure. Les rois ont été issus du soleil, aimes du soleil ; enfin le soleil lui rnt'me dans ses différent* états, avec les différentes épithètes qui lui sont attribuées.
Je prends ce cartouche, assez fréquemment reproduit, et sur la valeur historique duquel je reviendrai bientôt; l’esprit reste naturellement indéeis quant à la manière dont il faut en faire la lecture. Choisirat-on le soleil comme sujet de la phrase? On devra lin- alors : pK-4A&i 9 le soleil aimant. Appliquerez- vous à ce nom la règle de renversement proposée par M. Birch? Vous obtiendrez alors le mot JU 2>d-pH, évidemment reproduit dans les transcriptions grecques et latines : Mar nu ,
Myris , Maris, et le sens du mot flottera alors entre le passif et l'actif; le soleil étant dès-lors considéré comme régime direct ou indirect de la phrase , on lira: aimant le soleil , ou aimé par le soleil , absolu nient comme dans le mot grec Hiotoxoç , dont le sens actif ou passif n’est déterminé que par lu place de l'accent: 0môxoç, gui enfante Dieu ; 0t<fcox©ç , enfanté par Dieu.
L ambiguïté qui résulte de ce mode de transcription, a droit de nous étonner peutêtre; et pourtant nous ne pouvons guère douter que cette, ambiguïté n’ait été dans
l esprit du symbolisme égyptien : je nVn veux citer pour exemple que ce cartouche nom propre si connu du plus célèbre des Rhamsès : Soleil, gardien de justice^ approuvé par le Soleil. Dans cette phrase, le soleil est à la fois actif et passif , cause et effet : le roi protégé par le soleil est aussi le soleil luî-méme. Les deux idées distinctes , quoique rapprochées, dans le prénom de Rbamsès, n'ont-cUespaspu être simultanément exprimées dans le nom de Morris? Il me semble qu’on ne saurait guère se prononcer d’une manière absolue contre une telle opinion.
Toutefois, nous ne doutons pas que les noms des premiers rois n’aient été plu» simples et en quelque sorte plus humbles, que par conséquent ceux des cartouches uniques de ces princes qui offrent en tête le symbole du soleil , n’aient dû être principalement asservis à lu règle de renversement posée par M. Birch, Si, contrairement à 1 ordre logique des idées, le symbole du soleil a précédé les autres caractères, on doit attribuer cet usage, ou h la loi de symétrie , qui joue un rôle si important dans les transcriptions hiéroglyphiques, on mieux encore k un sentiment d’honneur rendu à U divinité, de préséance en faveur du dieu envers lequel le ptînee, par son nom même, exprimait sa dévotion. Cette dévotion particulière des rois au soleil, par l’effet de laquelle a prévalu plus tard l’usage de désigner les rois par le litre constant de fis du soleil * est sans doute ce qui aura multiplié les uoras dont celui du soleil fait partie intégrante, surtout comme désinence. Pour se convaincre de la prédominance de cet usage aux époques primitives de la monarchie égyptienne, il suffit de jeter un coup d oîil sur les listes do Manet b on. Ainsi nous trouvons, dès l’abord , dans ces listes :