‹ Éclairs et tonnerreChapitre 15 sur 63 · TONNERRE ET TREMBLEMENTS DE TERRE · texte numérisé non relu

TONNERRE ET TREMBLEMENTS DE TERRE

solidifiée par un travail séculaire, n'attend qu'un prétexte pour livrer passage à un nouveau cratère.

Ce n'est point en vain que les cyclones vont porter vers le pôle les vapeurs ramassées dans les régions tropicales, que tout le long de leur immense trajectoire, ils mettent en communication les deux électricités du monde ! A chaque instant la matière de milliers d'é^ clairs et de tonnerres s'annihile pendant que le météore décrit son orbe prodigieuse. Est-ce bien sans danger pour l'équilibre établi dans les régions profondes? Qui osera dire ce que deviendront nos empires, nos civilisations orgueilleuses, le jour où l'orage du dessus sera réellement coalisé avec celui qui gronde dans les régions cachées, lorsque les deux abîmes se mettront d'accord par un foudre terrible!

Toutes les parties de la terre, comme les membres d'un même tout organique, réagissent constamment l'une sur l'autre à l'aide du fluide qui accompagne nos mouvements et nos sensations. On dirait donc qu'un des oflBces de cette puissance mystérieuse est de rattacher d'une façon intime les diverses parties des corps vivants, qui, sans elle, ne seraient jamais que d'incohérents assemblages de parties incapables de produire un effet d'ensemble. Son merveilleux office semble être de donner la vie à tous les êtres qu'elle imprègne. Elle .les a animés en vertu des mêmes lois, que ce soit un insecte ou un astre, un homme ou une souris, une terre ou un soleil.

Malgré toutes les conquêtes de laphilosophie critique, nous ne pouvons oublier que le tonnerre est une manifestation des forces inconnues qui dominent le monde. Quand il fait entendre sa voix puissante, on dirait que notre orgueil est obligé de courber la tête. Comment, en effet, oublier, au son de cette musique céleste, la puissance des causes cachées au milieu desquelles se passe notre existence éphémère et tourmentée! Quelle ne serait donc point notre émotion en entendant cette harmonie puissante, si nous avions conservé intactes au fond de notre conscience toutes les superstitions d'un autre âge? Quel ne serait point notre effroi, si, crédules et superstitieux comme un adorateur des idoles devait l'être, nous nous trouvions subitement enveloppés de flammes? En faudrait-il davantage pour que plus d'un Saul, endurci dans le crime, ardent à la persécution, se relevât transformé en Paul, héros chrétien improvisé, avide du martyre.

Peut-être Taimable Léon X et le savant Érasme seraient-ils parvenus à empêcher, ou tout au moins à retarder le divorce de l'Église, sans le tonnerre qui éclata devant Luther et frappa à ses yeux un de ses amis d'une piété douteuse. A quoi tiennent peut-être les destinées de la religion et des empires! Car Luther lui-même prend soin de nous apprendre dans ses Mémoires que cette circonstance le décida à prendre le

froc, ce froc trop lourd pour sa foi chancelante, et qu'il devait hardiment rejeter loin de ses robustes épaules.

Que d'exemples à signaler, si nous ne craignions d'introduire la superstition dans l'histoire !

Tantôt nous verrions Apollonius de Tyane prédisant l'arrivée du tonnerre prophétique qui arracha la coupe de la main impure de Néron. Tantôt nous aurions à raconter qu'une foudre glorificatrice transporta, sur le buste d'Antonin le Pieux, une couronne qui ornait la statue de Jupiter. Une lueur merveilleuse illumina l'orient lors de la naissance de Mahomet : Attila, Gengis- Khan, Akhbar, Mahomet II, tous auraient place dans une histoire anecdotique du tonnerre.

Toutefois, ne nous hâtons pas de tourner en ridicule les nations du midi qui ont parsemé leurs annales de fictions plus poétiques encore. L'idée de rattacher le tonnerre aux événements politiques est bien naturelle dans les régions où les faits électriques se succèdent pour ainsi dire sans interruption. Boussingault prétend qu'un observateur qui aurait Touïe assez fine pour être impressionnée par tous les coups de tonnerre de la zone torride, entendrait un roulement continu : ni jour ni nuit Técho du firmament ne resterait un seul instant sans se faire entendre.

Pendant bien des siècles, les poètes ont célébré en termes magnifiques la puissance et la majesté de cette . voix formidable : excepté les augures et les astrologues, personne n'avait eu l'idée d'étudier les lois qui régissent la production de ces sons graves et majestueux, jge .

ilO ECLAIRS ET TONNERRE.

derne qui s'avisa le premier d'appliquer son oreille à la serrure de TOlympe. Après avoir voyagé en Angleterre, De risle se détermina, sur l'invitation de Pierre le Grand, à se rendre en Russie, pour y établir une école d'astronomie. Lorsqu'il arriva à Saint-Pétersbourg, le règne de Catherine avait commencé. Le physicien français reçut cependant un brillant accueil, l'impératrice lui fournit les moyens de populariser les principes de sa science. Bientôt l'école de Saint-Pétersbourg acquit une immense réputation que l'astronome français travailla pendant de longues années h agrandir. Vieux, infirme. De l'Isle s'imaginait qu'il n'avait qu'à revenir en France pour jouir en paix de sa gloire. Mais, hélas! que trouva-t-il pour récompense dans la grande ville ingrate, tombeau de tant d'hommes méritant d'être célèbres? Une pension de neuf cents livres et un grenier désert, les combles de l'hôtel de Cluny, où il n'y avait que lui qui osât braver les rigueurs des nuits d*hiver* Passionné pour l'astronomie comme tant d'au-»ires le sont pour une maîtresse, pour la fortune. De risle garda cependant jusqu'à la fin de sa longue car^ rière une ardeur que ni le froide ni l'âge, ni la misère ne purent éteindre, et le tonnerre ^occupa en quelque sorte jusqu'à son dernier soUpir.

Mille exemples prouvent que la voix de notre artillerie porte à des distances plus grandes que le roulement des décharges atmosphériques : malgré son enthousiasme. De risle est obligé d'en convenir. Mais si le canon est plus pénétrant, il ne donne pas naissance à ce bruit sonore, plein de majesté, on pourrait presque dire

de calme même! Notre faiblesse se trahit en quelque sorte au milieu de nos triomphes, et elle se découvre par transparence derrière notre feinte majesté.

Les puissances inconnues de la nature se plaisent à nous distraire, à nous épouvanter, en faisant entendre une immense roulade bien plus harmonieuse que le sourd roulement des trombes. De Tlsle émerveillé nous raconte avec enthousiasme qu'il a entendu cette espèce de chant suprême retentir à ses oreilles pendant plus de soixante des battements de son cœur.

Comment expliquer qu'une commotion unique produise des ronflements aussi singulièrement prolongés, quand nous savons qu'elle-même ne dure pas la millième partie d'une seconde?

Les régions supérieure^ de l'atmosphère renferment une quantité de vapeur d'eau qui, quoique extrêmement variable, jamais nulle, comme on l'a cru à tort, est toujours extrêmement notable. Quels phénomènes doivent donc se produire sous l'influence de l'énorme quantité de chaleur que l'étincelle vol taïque développe tout le long de son parcours !

Est-il besoin de dire que le ressort de cette vapeur si brusquement surchauffée augmente avec une rapidité etfrayante, qu'il diminue avec une vitesse non moins ^ti*aordinaire?

De là un double choc, des oscillations, un centre d'ébranlement mobile^ vagabond, mais susceptible de produire une multitude d'ondes sonores.

L'étincelle électrique possède toutes les propriétés de Tétincelle denospilesvulgaifés; elle n'a pas seulement

la propriélé de dégager une certaine quantité de chaleur qui rayonne au dehors.

Les décompositions subites qu'elle produit sont forcément accompagnées d'une explosion comparable à la déflagration de la poudre à canon, de la poudre fulminante.

Chaque point de laligne immense, effrayant tourbillon de flammes, qui réunit les nimbus à la terre, est le théâtre de petites actions fulgurantes. La poudre de la mine aérienne s'allume comme une traînée de plusieurs kilomètres de longueur.

Toutes ces explosions ont lieu au même instant pour nous, tant Télectricité est rapide; et leur lumière ne donne à notre œil qu'une sensation instantanée, unique, indivisible.

Si la lumière ne met que huit minutes pour tomber dusoleil, notre prière demanderailquatre-vingt-dixjours pour s'élever jusqu'à l'astre; car, paresseuses et nonchalantes, les vibrations sonores dépassent à peine cent fois la vitesse d'un train lancé à toute vapeur.

Gare à nous, si le bruit arrive en même temps que la lueur, l'orage plane bien près au-dessus de nos tôles ! Si le roulement se fait entendre pendant des minutes entières, nous sommes hors déportée, car chaque seconde de retard nous sépare de trois cents mètres du point menacé. Le temps que dure le roulement du tonnerre nous donne donc une mesure de la longueur de la trajectoire lumineuse.

Cependant il ne faut pas croire que cette évaluation de la longueur des éclairs soit susceptible d'une prcci-

LA FOUDRE ET LE CHOLERA. il3

sion bien grande. Le tonnerre est souvent prolongé par les échos terrestres ; les plans de rochers reprennent et font rouler sa voix dans les gorges profondes. Môme ' dans les plaines, on s'y tromperait, non-seulement à cause de la terre, mais encore par la faute des nuages ; car souvent leur surface inférieure fait rebondir les ondes avec une énergie singulière ! Rien ne peut dispenser des mesures directes que Ton pourrait prendre avec des appareils photographiques pour mesurer la longueur du trait lumineux.

En effet, l'action chimique de la lumière est aussi alerte que l'étincelle subtile qui nous montre immobile un boulet lancé dans les airs.

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