GRIBOUILLE DOIT-IL SE JETER A L'EAU POUR ÉVITER LA FOUDRE
N'allez point vous imaginer que nous traitons à la légère une chose aussi sérieuse que le tonnerre, quand nous écrivons le sommaire précédent en tête de cet article. L'action de la foudre sur les nageurs a occupé longuement les conseillers d'un prince d'outre- Rhin. Je ne sais plus dans^ quelle principauté aujourd'hui annexée au royaume de Prusse, on avait interdit aux bourgeois de se baigner en temps d'orage. Mais depuis la bataille de Sadowa, les gens peureux sont libres d'aller chercher un refuge contre le feu du ciel dans les eaux du Rhin, de l'Elbe et du Mein.
Au premier abord, une pareille précaution doit paraître des plus ridicules; cependant pourquoi le tonnerre qui éclate dans les nuages ne frapperait-il point les êtres vivants qui sont plongés dans l'eau, ceux qui nagent paisibles, insouciants, aune grande distance? On sait que la
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foudre n'a pas besoin de frapper directement les animaux qu'elle tue ou qu'elle blesse. On connaît des exemples de chocs en retour, effets constants et secondaires, qui ne sontpasmoinsdangereuxdanscertainscasqueles eflfets primaires; or, ces effets surprenants semblent se rapporter principalement aux êtres qui se trouvent en contact avec le réservoir commun. Quelle communication plus large, plus facile peut-on concevoir que celle qu'établit Teau dans le sein de laquelle le nageur se trouve plongé! Les médecins qui administrent des bains électriques ont bien compris que les êtres aquatiques par destination naturelle ou par accident sont dans la position d'animalcules de cuivre qui flotteraient à la surface d'une mer de mercure. Certes ces animaux étranges sentiraient tous les mouvements du fluide. Qui donc, sans aller si loin dans le champ infini des hypothèses, irait s'amuser à toucher pendant l'orage la tige d'un paratonnerre? La physiologie suffirait du reste pour nous faire comprendre que les eaux douces et surtout les eaux salées sont un milieu très-favorable aux moindres mouvements de l'électricité. N'est-ce point dans la famille des poissons que nous trouvons les êtres organisés pour foudroyer leur proie à distance? n'est-ce point dans les eaux que nagent les petites piles vivantes qui se nomment raies, silures, torpilles?
Pourquoi la nature ne s'est-elle point avisée de douer dans le milieu aérien des êtres privilégiés d'une propriété aussi merveilleuse? Les facultés fulgurantes leur eussent été parfaitement inutiles, car Userait sans doute
impossible de donner aux organes des animaux terrestres le pouvoir d'engendrer une foudre assez compacte pour triompher de la résistance opposée par la moindre couche de gaz. Aussi ces merveilleux appareils n'ont pas d'analogue dans toute l'immense série des êtres pulmonés, à moins qu'on ne prétende que l'électricité est complice du regard dont les serpents, ces coquets de la fange, se servent pour fasciner les oiseaux du ciel.
De nombreux exemples prouvent directement que les fleuves ne savent pas toujours protéger efiicacement contre le feu du ciel les êtres qui les habitent. Nonseulement les mariniers et les pécheurs sont à peu près unanimes, mais l'histoire officielle de l'éleclricité a conservé le souvenir de sinistres très-remarquables, quoique les victimes n'aient été que de simples poissons.
Arago raconte que, le 17 septembre 1772, la foudre tomba sur le Doubs et tua tous les brochets et toutes les truites qui nageaient dans les parties voisines de ce fleuve; Teau fut bientôt couverte de leurs cadavres qui flottaient le ventre en l'air.
Un siècle avant le coup de foudre du Doubs, c'est-àdire dans le courant de l'année 1672, le lac presque souterrain de Zirnitz avait été le théâtre d'un événement pareil, mais sur une échelle bien autrement effrayante. Les habitants du voisinage ramassaient un nombre effrayant de poissons tués par le feu du ciel; ils en recueillirent de quoi remplir entièrement dix-huit charrettes.
Peut-être est-il plus facile de foudroyer un poisson
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qu'un homme, mais j'avouerai franchement que je n'aurais pas aimé à nager alors dans cette espèce de gigantesque baignoire, si singulièrement enchâssée dans les montagnes. J'aurais mieux aimé me trouver comme Crosbey dans la nacelle d'un aérostat voltigeant au mi-, lieu des éclairs.
Arago cite, dans son Traité du Tonnerre^ un grand nombre d'exemples qui montrent que le repos des nappes intérieures est lié à la décharge des nuages, qu'il peut être troublé par la simple apparition dans le ciel de nuées à peine visibles, mais chargées de fluides. Gomment expliquer autrement les mouvements de cette fontaine signalée par Davini, près de Modène, et dont les eaux, toujours limpides, se troublent chaque fois que le ciel se couvre de nuages? C'est cette étonnante solidarité du dessus et du dessous qui fait que Yallisneri, le savant professeur de Padoue, a eu raison d'écrire, il y a quelque cent ans, à son collègue Toaldo, que les salses de Tibro, de Guerzola, de Cessalae, devancent les caprices de l'électricité, la plus volage des souveraines du monde.
Quelque tonnerre lointain se répercute dans le fond de ces ouvertures; une foudre distante produit une sorte d'ébullition effrayante. Ceux qui ont vu ce phénomène ne reprocheront pas aux bous Allemands leur excès de prudence et de sollicitude pour les nageurs.
Suivant le même Toaldo, il y avait alors dans la cour d'un bourgeois de Vicence un puits profond qui avdt
et qui produisait assez de bruit pour jeter l'épouvante chez les voisins.
Peut-être la frayeur de ces braves gens n'est-elle point aussi puérile qu'on pourrait le croire. Beccaria raconte qu'une sorte de trombe d'eau s'élança dès profondeurs inconnues de la terre à la suite d'un violent orage qui dévasta presque toutes les vallées du Piémont, au mois d'octobre 1755. L'électricité avait vidé subitement une immense ampoule remplie par toutes les infiltrations des eaux superficielles.
Les physiciens de ce siècle ne sont pas moins explicites que leurs prédécesseurs. Nowack, dans les Mémoires de l'Académie de Prague^ fait remarquer que plusieurs sources sont connues pour rendre d'excellents oracles sur Tétat futur du temps. Brandes a montré que le bouillonnement de Tacide carbonique est lié à la présence des nuées orageuses. Cortellini dit que le débit de certaines sources thermales pourrait servir de baromètre, tant il est sensible aux moindres variations de précision atmosphérique, tant son accroissement est prompt à indiquer rapproche d'un orage.
Nous verrons plus tard que les échos de la foudre pénètrentjusque dans les profondeurs des mines; comment pourrait-on prétendre qu'ils ne se font point sen-^ tir dans le lit des fleuves?
Qui sait si les crampes que nous éprouvons si sou-^ vent ne sont pas produites par quelque petit choc en t*etourf t*eut-étre dés courants obscurs ont-ils été assez puissants pour nous donner des secousses douloureuses? Nous tioiis dematlderons même si le feu du ciel n'est
point coupable de la mort de malheureux que l'on a crus de simples noyés, et qui avaient été foudroyés dans le sein des fleuves! Peut-être a-t-on couché plus d'une fois sur les dalles funestes de la Morgue, des cadavres arrachés à la Seine, et portant les traces d'un assassinat commis par ce grand coupable inviolable qui se nomme le tonnerre !
Cependant il faudrait être singulièrement pusillanime pour s'imaginer que le danger est assez grand pour justifier la prudence de nos voisins d'outre-Rhin et pour faire déserter les bains de rivière.
Quand le temps est à Forage, nous pouvons suivre sans crainte l'instinct qui nous pousse à nous plonger avec délices dans le sein d'une onde limpide et fraîche. Mais sachons que nous ne trouverons point un refuge contre les atteintes du tonnerre, môme quand nous irions nous réfugier dans des bassins cachés dans Tintérieur de la terre, nous jeter dans les piscines naturelles que la pluie a remplies dans le fond d'anciens cratères.
Au lieu d'augmenter nos chances de salut, nous les diminuerons à peu près comme les gens qui cherchent un refuge sous les arbres et qui courent pendant une pluie d'orage. Ils peuvent être foudroyés, il est vrai, mais ne seraient-ils pas morts d'une pleurésie, s'ils avaient reçu l'ondée sans sourciller par crainte superstitieuse du tonnerre?