LE CANON PEUT-IL REPOUSSER LE TONNERRE
Les trombes de mer nous fourniront certainement le plus magnifique exemple que Ton puisse invoquer pour démontrer combien est immense la puissance de rhommesurlanature. Jamais boulets n'auront été mieux employés peut-être que ceux qui auront été dirigés contre les colonnes immenses dont la mer semble se faire un appui pour envahir la région des nimbus. L'artillerie sert en réalité à si peu de chose dans le monde, qu'il semble que Ton ne devrait jamais omettre de citer toute circonstance dans laquelle un vaisseau de guerre fut sauvé par son artillerie.
Il n'est pas permis, après des observations que nous pourrions multiplier, de répondre par le ridicule, cette arme si commode aux personnes qui s'imaginent que les armes à feu ne sont point sans quelque efficacité contre les météores électriques.
L'idée appartenait au comte de Chevrier et au marquis de Forbin. Il parait que les Bavarois avaient déjà essayé de repousser les orages à Taide de salves d'artillerie.
Arago s'est posé courageusement la question, malgré le ridicule que beaucoup de gens auraient voulu déverser sur un pareil ordre de recherches. Il n'a pas craint de compromettre sa dignité de secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences en cherchant un moyen d'uli-
LE CANON REPOUSSE-T-IL LE TONNERRE? i5<
liser le petit tonnerre des hommes contre la grande artillerie de la nature.
Qui donc oserait blâmer les personnes qui voudraient appliquer sur terre, dans des circonstances moins graves, le procédé qui a si bien réussi au capitaine Napier? Ne semble-t-il pas que le moindre choc soit de nature à briser la cohésion des bombes naturelles, des éclairs en boules que nous avons vus si souvent errer autour de nos demeures?
Malheureusement l'État est toujours fort avare de sa poudre, quand il s'agit de la brûler sans autre but que de servir au progrès des sciences utiles à l'humanité. Le directeur de l'Observatoire ne put avoir sa batterie d'artillerie, il fut obligé de s'en tenir aux renseignements que le hasard vint lui fournir. Mais il se tira de ce problème d'une façon qui fait tant d'honneur à son imagination et à sa sagacité, que nous ne nous sentons pas la force de trop déplorer la pénurie de moyens d'action à laquelle il s'était trouvé réduit.
Il avait remarqué que l'on entendait de son cabinet de l'Observatoire le bruit du canon, toutes les fois qu'il y avait exercice à feu à Vincennes. C'était la preuve que l'ébranlement de l'air du polygone se transmettait jusqu'au chef-lieu de l'astronomie française. Si les coups de canon exerçaient une influence quelconque sur les nuages, cette influence devait donc se faire sentir à cette distance.
Heureusement les jours d'école d'artillerie sont répartis à peu près également dans toutes les saisons, de sorte que l'on peut appliquer le calcul des probabilités
à déterminer le nombre des jours d'école où le ciel doit être obscurci par les nuages, si aucune cause étrangère ne-, vient troubler Téconomie du climat de Paris. En opérant sur un nombre de près de sept cents journées, Arâgo s'assura que le ciel aurait dû être couvert cent trente-sept fois à l'Observatoire, en admettant que les salves d'artillerie de Vincennes fussent tout à fait dépourvues d'influence. Le tableau des observations météorologiques lui donna cent cinquante-huit cas de ciel nuageux, c'est-à-dire, contrairement à ce que l'on attendait, vingt et un cas de brumes supplémentaires. Les décharges d'artillerie semblent donc agir, mais en sens inverse de ce que pensaient les Bavarois, ainsi que le marquis de Chevrier. En tirant le canon, au lieu d'appeler le beau temps, on ne ferait donc qu'accumuler la tempête.
Que faudrait-il donc faire, dans un pays si bien pourvu de bouches à feu que la Frajice, pour compléter cette intéressante démonstration? Évidemment multiplier les remarques faites par Arago, étudier le climat dans le voisinage des polygones. Que de poudre n'a-t-on point brûlée pour augmenter la force de projection des boulets, leur poids, leur portée ! On a perforé mille cuirasses, on a creusé mille spires, destinées à guider le boulet, afin de donner de la portée et de la justesse au tir; cependant le travail d' Arago est encore à compléter quinze ans après sa mort.
Une remarque personnelle faite par notre jeune frère, qui a pris part à la guerre d'Amérique en qualité d'officier dans l'armée fédérale, paraît confirmer la belle
observation d'Arago. Presque toujours, après les batailles sanglantes que les Unionistes ont dû livrer aux rebelles pour sauver la grande République, on a vu éclater de violents orages. Peut-être rébranlement de Fair, les masses énormes de gaz chaud fabriqué par la détonation de la poudre, Taccumulation des substances conductrices, hommes, animaux et projectiles, qui se trouvent sur les champs de bataille, exercent la plus vive influence sur l'état de l'atmosphère et provoquent les foudres de Jupiter. On dirait que le dieu des armées aime à se mettre de la partie, généralement loi*sque tout est fini, pour inonder très-impartialement les vaincus et les vainqueurs !
Pourquoi les savants, les philosophes ne se rendentils pas compte de la puissance que possède le merveilleux sur l'esprit du peuple?
Ils se garderaient bien de laisser la superstition s'emparer du sentiment qui nous pousse à croire ce que nous ne pouvons comprendre. Ils nous apprendraient à admirer ce qui surpasse la limite de nos observations journalières.
Depuis la première édition de cet ouvrage, le tonnerre a figuré au salon de 1868 d'une façon digne d'éloges. La foudre tombant près d'un laboureur a obtenu un succès réel.
Il en est de même d'un éclair strident, qu'un artiste
iok ÉCLAIRS ET TONNERRE.
de mérite a cherché à peindre dans un nuage. Pourquoi nos Lucains, nos Homères n'imitent-ils point cet exemple? Pourquoi ne cherchent-ils point à prendre leur bien là où évidemment il se trouve?
Combien il leur serait facile de faire intervenir à point nommé la Foudre, ce Dieu de la machine de notre monde sublunaire ! Ils ne sont pas obligés de se traîner timidement à la suite de quelques traditions confuses. On peut dire aujourd'hui que nous connaissons les mœurs du Tonnerre!
Il s'approche à pas lents! La nuit est sans
lune, et les étoiles elles-mêmes ne peuvent donner leur froide lumière! Il se glisse le long des arbres, tant il a besoin d'ombres... Il retient son haleine, car le moindre bruit peut donner l'alarme. Déjà il a tiré son poignard qu'il brandit... c'en est fait de sa victime. Tout d'un coup éclate un épouvantable tonnerre... L'assassin pousse un cri. Il est terrassé par une force invincible, son poignard est lancé à vingt pas dans la poussière!!!
Voilà une scène de pure imagination, cependant profondément émouvante, parce qu'elle n'a rien de contraire aux harmonies cachées des grandes forces inconnues. L'intérêt eût été moindre si le poëte eût laissé de côté les grands arbres, parce qu'il ignorait le pouvoir des pointes.
Mais il n'est même pas besoin de se mettre en frais d'imagination : si l'on veut se résigner à feuilleter les livres de physique, on y trouvera des situations émouvantes.
Arago raconte qu'un chef de brigands avait été ren-
«ï Meartrier foudroyé.
fermé dans une prison bavaroise au milieu de ses complices. Il soutenait leur arrogance par ses théories à la Lacenaire. La pierre sur laquelle il se trouvait attaché lui servait de piédestal, ou plutôt de tribune. La foudre éclate et vient le frapper au milieu de ses affreux discours. Les maillons de fer et non ses blasphèmes avaient attiré la catastrophe. Cette circonstance n'en a pas moins terrifié les brigands que si le tonnerre eût choisi sa victime avec intelligence.
La favorite d'un prince a obtenu un testament qui légitime le fruit de son adultère. Elle compte sur cette pièce pour troubler l'État après la mort de son royal amant. Elle l'enferme précieusement dans un coffret et va l'enfouir au fond d'un bois, espérant rendre toutes les recherches inutiles, môme celles ordonnées par le prince. Revenant à la raison, il cherche à ressaisir ce qui lui a été arraché dans un moment d'ivresse. Mais voilà que la foudre intervient! L'arbre est frappé pendant un orage, et le coffre ouvert se irouve lancé sur la grande route. Un paysan le découvre.
Voici une dame somptueusement parée, qui avance près de la fenêtre de son salon. Elle tend la main pour voir si elle peut sortir sans gâter sa parure. Où va-l-elle? Elle aperçoit une grande lueur. C'est la foudre attirée non par un mari trompé, mais par son bracelet. Le feu du ciel a fondu Tornement sans toucher la coupable, il l'a fait disparaître avec une dextérité dont aucun vo-^ leur n'eût été capable! N'est-ce pas un avertissement qui changerait peut-être toute une situation sur la scène?
Les Annales ecclésiastiques racontent quelquefois que Ton a vu des prêtres foudroyés au moment solennel de Télévation. Le galon doré qui entoure Tétole a provoqué la foudre; le métal du saint -ciboire lui-môme s'y est prêté.
Cependant ne nous exposons pas à aller trop loin, ne traçons point aux influences inconnues, aux réalités d'un ordre supérieur, une sphère d'action trop étroite. Ne nous hasardons point à nier l'existence de causes dominant l'homme de toute la hauteur de l'infini ; nous n'avons pas le droit de nous considérer comme indépendants du monde, parce que nous avons trouvé des raisons physiques pour expliquer ce qui s'est passé autour de nous, dans notre voisinage immédiat, dans le petit coin que nous habitons. Nous trouverions mille explications ingénieuses de tous les phénomènes imprévus ou bizarres, que nous ne détruirions point un fait immense comme l'Univers lui-même. Est-ce que l'organisation de l'homme, organisation si savante, si sage, n'est pas le fruit de forces infiniment plus intelligentes que tout ce que notre intelligence saurait concevoir?
Ces événements étranges auront certainement une haute portée philosophique, car ils nous prouvent que le Cosmos n'est point organisé sur le plan d'un État despotique sur lequel règne un pouvoir arbitraire.
Ils nous feront admirablement comprendre que la réalité infinie dans le sein de laquelle nous nous mouvons, ne saurait comprendre des êtres supérieurs aux^ lois les plus simples de la physique. Ils nous montreront qu'il est faux de dire, même dans les cas les plus
firigand foudroyé.
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extraordinaires, que les règles auxquelles nous sommes obligés d'obéir ne sont bonnes que pour les hommes, ces petits, ces humbles, ces esclaves de Téclair, ces prolétaires de Téternité.
Le physicien est certainement dans un grand embarras quand il doit faire son choix entre différentes suppositions dont la meilleure ne vaut pas grand'chose, peut-être, pour expliquer la production d'un éclair en boule. Mais ses efforts ne sont jamais perdus, et ses erreurs mêmes pourront contribuer au progrès de la science. Quel service, au contraire, rendent ces esprits' étroits, épais et bornés, qui nient carrément ce qui dépasse par quelque côté les limites des théowes que leurs maîtres ont adoptées pour eux?
Les circonstances qui se reproduisent tous les jours de njotre vie finissent par ne plus solliciter notre curiosité. Aussi les règles les plus usuelles, les plus vulgaires sont presque toujours mises en évidence par leurs applications les plus rares, celles qui paraissent isolées dans la chaîne infinie des effets et des causes. La théorie du magnétisme et de Télectricité n'a pris naissance que par des remarques sur le pouvoir attractif de Tambre, sur celui de la pierre d'aimant. On ne l'a point basée sur un de ces phénomènes vulgaires dans lesquels le mystérieux fluide intervient d'une manière incessante.
C'est donc en vain, la plupart du temps, que la nature prodigue ses enseignements, que des millions de tonnerres frappent les yeux des différents peuples du monde! Si nous savions rester au niveau de notre tâche, combien dans ce volume n'aurions-nous pas d'oc-
casions pour mettre en évidence l'intérêt qui s'attache aux faits dédaignés !
Que de lois aussi grandes, plus générales peut-être que celles que nous devons à Volta et à Galvani, ne laissent point passer leur bout d'oreille !
De combien de découvertes ne s'enrichirait point notre science, si nous possédions l'explication vraie de tous les faits authentiques entassés dans les collections académiques, dans les journaux littéraires et politiques, dans les traités généraux de physique, les ouvrages d'électricité, les monographies du tonnerre! Que de pistes nous échappent dans ces circonstances merveilleuses que souvent l'on repousse comme apocryphes, parce qu'elles effrayent la timidité de la plupart des auteurs !