‹ Éclairs et tonnerreChapitre 5 sur 63 · LA FOUDRE ET LA PHILOSOPHIE ANTIQUE · texte numérisé non relu

LA FOUDRE ET LA PHILOSOPHIE ANTIQUE

nos prédécesseurs. Nous nous dirons que les grands hommes qui ont découvert les vérités morales par une sorte d'intuition sublime, n'ont pu rester ignorants sur toutes les vérités de Tordre matériel. Nous affirmerons, au nom de la raison même, qu'il y a une conscience scientifique, aussi bien qu'une conscience philosophique, et nous serons mieux disposés à écouter avec recueillement les enseignements des premiers instituteurs de l'humanité. Qui donc oserait prétendre que nous devenons étrangers à la saine méthode historique, si nous comprenons les écrits non-seulement d'Aristote et de Virgile, mais encore de Sénèque, de Lucrèce, de Plutarque et de Pline lui-même , autrement que ne l'ont fait les copistes du moyen âge? Ne faudrait-il pas douter de Tunité de l'esprit humain, si nous étions obligés de reconnaître que les hommes dont le génie a sondé les profondeurs du microcosme, étaient restés plongés dans les ténèbres les plus épaisses sur la constitution du vaste univers dans lequel nous constatons à chaque pas comme un reflet des lois qui nous éclairent? Est-ce que les deux faces de la réalité infinie et nécessaire ne portent point également l'empreinte des mêmes lois universelles? Est-ce que l'on peut pénétrer profondément la science de l'homme, sans comprendre le rôle qu'il joue dans la nature? Est-ce que l'on peut comprendre réellement la nature sans posséder la notion de l'humanité, sans saisir les lois de l'intelligence?

Plutarque nous apprend qu'Anaxagore croyait que le tonnerre est produit par la chute de flammèches tombant des étoiles. Voilà évidemment une opinion bien

ridicule. Assimiler les diamants qui décorent la voûte des cieux à des lampes fumeuses!

Cependant, est-ce que nous ne savons pas qu'un grand nombre d'apparitions lumineuses sont produites par la chute de météores appartenant au milieu planétaire? Ne sait-on pas que ces régions inaccessibles nous envoient des globes éclatants, des matières combustibles de toute nature?

L'idée d'Anaxagore, basée sur la conception d'un échange constant d'éléments du moi terrestre avec le milieu universel, semble infiniment plus féconde que celle de l'isolement de notre sphère, que la doctrine du vide, du hasard. Ne traitons point légèrement ceux qui croyaient à la permanence des forces génératrices du monde.

Peut-être la théorie qui admet une origine cosmique pour les flammes célestes n'a-t-elle point été une semence inutilement jetée dans l'esprit des chercheurs? Qui sait si ce n'est point de cette source méprisée qu'est sortie la grande idée de Chladni, qui nous permet de voir cristalliser les astres dans les flots limpides de la mer d'azur où tourbillonnent les soleils?

Anaximandre commet une erreur qui, au premier abord, ne paraît pas moins bizarre. Il prétend que le tonnerre appartient tout à fait par ses causes au monde que nous habitons. 11 ajoute qu'il est produit au sein même des nues cfui roulent sur nos tètes, par une espèce d'explosion intérieure. Ce fracas résulte d'une explosion que ce grand philosophe semble avoir analysée et qui devait paraître singulièrement merveilleuse à une

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époque où la poudre n'avait point été inventée, où Hiéron même n'avait point encore soupçonné la puissance expansive de la vapeur.

Cette théorie est loin d'être suffisante pour expliquer des phénomènes aussi complexes que ceux que nous allons examiner; mais elle paraît cependant le fruit d'une science profonde et d'observations sérieuses. Est-ce que bien des fois nous ne voyons pas la masse des vapeurs les plus compactes s'abaisser jusqu'au contact des flots, comme si la montagne flottante obéissait h quelque immense effort? Est-ce que souvent mémo nous ne constatons pas que cette masse est brisée en morceaux comme si la mine allumée par un ouvrier invisible avait produit devant nous son formidable effet? Quelquefois de véritables bombes aériennes sont lancées par les nuages. Nos yeux stupéfaits voient des globes incandescents arrachés par une force incompréhensible aux noirs et paresseux nimbus, ces montagnes flottantes qui dorment à plusieurs centaines de mètres audessus de nos têtes? Que dis-je, un char de feu sorti des masses tumultueuses vient s'échouer sur les bas-fonds de Tocéan aérien : cet objet effroyable éclate avec un bruit terrible, semant l'épouvante au milieu des pauvres animaux raisonneurs qui se meuvent et traînent leur vie tant bien que mal sur ces écueils !

Oserons-nous encore blâmer Épicure d'admettre que la foudre est produite simplement par le choc des nuages? Est-ce que nous ne voyons pas mille fois les masses tumultueuses se précipiter avec une indicible fureur les unes contre les autres? Est-ce que cette ef-

frayante agitation ne justifie pas les effets merveilleux qui éclatent devant nous, lorsque l'étincelle sacrée fait son apparition .dans le ciel noirâtre?

Ne savons-nous pas, d'un autre côlé, que les nuages contiennent des masses pesantes menaçant nos récoltes, nos maisons, notre vie même? Oublions-nous qu'il est tombé quelquefois du haut des airs des morceaux de glace si pesants qu'un homme, dit-on, aurait du mal à les soulever? Ne sont-ils point excusables ceux qui se sont imaginé que ces pierres d'eau solide pouvaient bien produire de gigantesques flammes en se frottant les unes contre les autres, des étincelles analogues à celles que le sabot ferré d'un cheval fait jaillir du pavé de grès de nos rues, ou du macadam de nos boulevards?

Nous renonçons à égaler Lucrèce dans les magnifiques vers où il exprime si bien les idées d'Épicure relatives à la formation des tempêtes :

L'éclair brille à l'instant où le choc de la nue A fait jaillir la flamme en son sein retenue; Comme on voit d'un caillou, déchiré par le fer, ' L'étincelle s'enfuir el pétiller dans l'air. La foudre emplit les cieux de sa flamme vermeille Avant que son fracas ait frappé notre oreille ! Car la flamme, à nos yeux, parvient en un moment, Mais le son vers l'ouïe avance lentement.

Vois de loin l'émondeur dont la hache mutile De l'arbuste infécond la parure inutile :

Le coup part, déjà l'œil a suivi son essor, Les rameaux sont tombés, le bruit chemine encori Telles en s'échappant, la foudre et la lumière I Vont d'un vol inégal parcourir leur carrière.

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