LA FOUDRE ET LES TÉLÉ&RAPHES ELECTRIQUES
Les lignes télégraphiques sont garnies de parafoudres d'une construction assez simple, qui suffisent pour protéger la vie des employés. Nous n'avons point appris que les administrations françaises ou étrangères aient jamais eu à déplorer la mort de leurs stationnaires foudroyés. Cependant la présence de ces appareils ne suffit point pour empêcher le tonnerre d'être souvent fort embarrassant. Des courants spontanés mirent hors
d'usage pendant vingt-quatre heures le fil de là Compagnie du télégraphe atlantique. Il n'en fallut pas davantage pour produire une panique et faire tomber les actions d'un tiers de leur valeur.
Pendant la nuit du 15 au 16 août 1868, beaucoup dé préfets ont été privés du plaisir de correspondre avec le ministre à cause de Forage de la Saint-Napoléon, qui a ravagé les départements de la Nièvre, de T Yonne et de FAube ! Qui sait ce qui arriverait si le hasard infini des combinaisons fabriquait un faux message en une circonstance grave ! Ne viendra-t-il pas un jour où les spirites, fatigués de faire tourner les tables, chercheront à trouver un sens à ces lettres isolées et à se mettre en communication électrique directe avec les esprits delà terre?
Qui sait si l'orage du 29 juillet 1868, qui brisa les fils de la voie télégraphique de Paris à Berlin, n'arrêta point quelque provocation de M. de Bismarck, ne donna point à cet homme d'État le temps de réfléchir, et ne sauva pas la paix du monde !
Il y a déjà plus de vingt ans que M. Henry, l'illustre physicien de Philadelphie, a reconnu que la force des . courants spontanés est plus que suffisante pour mettre en mouvement le marteau de Morse. 11 se trouvait dans une station télégraphique de la ville de TAmour fraternel, quand un orage vint à éclater dans le voisinage. Quelle ne fut pas sa surprise quand il vit qu'une étincelle jaillissait des fils chaque fois qu'un éclair éclatait au dehors! La tempête qui hurlait et faisait rage avait un écho dans l'intérieur des filaments métalliques, le
long desquels la pensée des peuples volera bientôt d'un pôle à l'autre !
La foudre qui pénétra dans la station du télégraphe d'Auch fut assez énergique pour brûler en partie la dépêche que le planton de service tenait à la main. Cependant ni cet homme ni le télégraphier qui s'apprêtait à faire son service n'éprouvèrent d'autre mal que la peur en se sentant brusquement terrassés par un être invisible. En 1845, lorsque la foudre brisa un appareil télégraphique entre Brunswick et Hanovre, le stationnaire fut moins maltraité que son instrument. Quand il se releva, apjrès avoir repris connaissance, il s'aperçut qu'il en était quitte pour une légère paralysie et pour une enflure à une de ses jambes.
En 1852, le tonnerre tombe sur la station de Dijon : plusieurs étincelles en zigzag traversent le poste: Tune d'elles, franchissant un intervalle de plus de 60 centimètres, s'élance sur le sourcil droit de l'employé de service, qui fait un bond de plusieurs pas; lorsqu'il est revenu de sa frayeur, ce qui l'épouvante le plus, c'est de voir qu'il ne porte pas la trace de la plus petite blessure.
On a proposé d'environner les stations de paratonnerres, et de ne point y placer les paratonnerres euxmêmes. Mais, même pour protéger des poudrières, presque tous les architectes reculèrent devant la dépense nécessaire pour élever les mâts destinés à recevoir des paratonnerres. La crainte de la foudre ne survit pas généralement à l'orage. Il est rare que le plus timide ne se sente pas rassuré, quand on lui
présente le devis des travaux nécessaires. Généralement ces foudres captives ne produisent jamais des accidents comparables à ceux qui accompagnent la chute des tonnerres, que nous appellerons sauvages. Sans donner dans le travers d'aucune superstition, nous pouvons dire que Thomme doit s'habituer à vivre en bonne intelligence avec la force inconnue qui nous entoure de toutes parts.
Cependant, si quelque sinistre menace la ligne de Valentia, c'est d'être volatilisée dans le fond de l'abîme par quelque courant d'une énergie extraordinaire; car il semble que les lignes les plus longues sont celles qui sont le plus directement menacées par la tempête. Les observations faites à Greenwich montrent que ces grands flux électriques ont lieu dans la direction du méridien aussi bien que dans celle des parallèles, et que la marée du fluide mystérieux semble marcher d'accord avec les mouvements de l'aiguille aimantée suspendue à un fil de soie sans torsion au milieu d'un observatoire.
Souvent les cadavres des malheureux que la foudre a frappés sont projetés avec une force effrayante. On dirait que la mort de ces infortunés est produite par l'explosion d'une mine. Que ce soit un morceau de bois, comme à bord du navire le Patriote^ un rocher^
comme dans Fîle Fetlar, ou un homme, le phénomène est le môme. La vie n'augmentant pas le poids de l'être, elle ne saurait augmenter la diflSculté du transport à distance.
S'il fallait en croire un récit que nous reproduisons sans y ajouter foi, la végétation persisterait après des coups de foudre étranges. La Revue des eaux et forêts raconte que deux arbres, un chêne rouvre et un pin sylvestre, ont changé de feuilles par suite d'une décharge qui passa de l'un à l'autre. Non content de ce premier tour de force de l'électricité, le journal annonce que les feuilles de pin greffées sur le chêne et les feuilles de chêne greffées sur le pin se portent à merveille. Ces feuilles vivaient, pendant le courant de Tété dernier, dans la forêt de Pont-de-Bussière (Haute-Vienne). Nous comptons sur l'esprit scientifique des habitants de cette commune pour démentir ce récit, ou pour le confirmer, si, contrairement à notre opinion, il est autre chose qu'un canard.
Quand la foudre opère sur des hommes, il n'est pas sans exemple qu'elle agisse après la chute. Nous ajouterons aux faits déjà connus celui de M. Destré, ancien magistrat du tribunal de Laon, qui fut foudroyé à Versailles, en 1868. Il se promenait dans son jardin quand la foudre vint le renverser par terre. Il resta évanoui pendant quelque temps, et reprit connaissance. On le croyait sauvé, et on le porta sur son lit. Mais, quelque temps après, il fut saisi d'une violente douleur au cœur, prélude de son agonie! Il ne tarda point à rendre le dernier soupir.
Quelquefois, au contraire, la vitesse de la paralysie fulgurale est si grande, que Ton croit être le jouet de quelque horrible hallucination, de quelque affreux cauchemar, en voyant un malheureux, qui était plein de vie, pétrifié, devenu rocher, en moins de temps qu'il n'en faut pour s'en apercevoir !
Cardan rapporte que huit moissonneurs, prenant leur repas sous un chêne, furent frappés tous les huit par un même coup de foudre, qui se fit entendre au loin. Lorsque les passants s'approchèrent pour voir ce qui s'était passé, les malheureux semblaient continuer leur paisible agape, comme si la mort n'était pas venue les saisir au dessert.
L'un tenait son verre, l'autre portait le pain à la bouche, un troisième avait la main dans le plat. La mort les avait tous saisis dans la position qu'ils occupaient lors de l'explosion du tonnerre.
Azrael s'était emparé d'eux avec tant de violence qu'il avait imprimé sur toute la surface de leur corps la teinte lugubre de ses ailes noirâtres. On eût dit autant de statues sculptées en marbre noir !
La vie fuit si rapidement que le visage n'a pas le temps de prendre une expression douloureuse. Les muscles se gèlent en gardant l'expression qu'ils avaient au moment où la foudre a frappé. Les yeux et la bouche sont ouverts comme à l'état de veille; si la couleur de la peau est respectée, l'illusion est complète. Ce spectacle des œuvres de la foudre est alors si effrayant, qu'il peut suffire pour foudroyer à lui seul les spectateurs.
Quelquefois, au lieu de se contracter, la figure prend une expression singulière de recueillement, de piété, de béatitude. On en a conclu que les foudroyés rentrent sans secousse dans le sein de l'Être infini ; on a prétendu que la mort par le feu du ciel est le prélude d'une éternité de gloire et de bonheur. Nous n'engageons point ces enthousiastes à se mettre à cheval sur un paratonnerre pour en faire l'épreuve.
Beaucoup de gens ont révoqué en doute la réalité de la terrible catastrophe racontée par Cardan : les astrologues ont si mauvaise réputation, que leur témoignage n'est guère admis en science. Mais plusieurs faits analogues se sont reproduits depuis lors dans des conditions identiques. Dix moissonneurs, réfugiés sous une haie, ont été également foudroyés à mort pendant un violent orage.
Ces malheureux profitaient d'un instant de repos et prenaient pacifiquement un modeste repas avant de continuer leur rude labeur. Uh détail touchant, raconté par le révérend Butler, qui faillit être victime de cette effrayante catastrophe, montre avec quelle rapidité vertigineuse eut lieu la destruction de la vie chez ce groupe d'êtres joyeux : une des victimes tenait un chien sur ses genoux au moment où la foudre éclata. L'infortuné caressait d'une main son petit compagnon, et de Tautre il lui donnait un morceau de pain. Le niaître et le chien n'étaient plus que d'inertes morceaux de muscles roidis, et cependant le pain était encore tendu par une main définitivement paralysée. La gueule, ouverte d'une manière expres-
sive, semblait dire : « Maître, donne, donne encore, donne toujours. »
Voilà une rapidité qui serait incompréhensible si nous ne savions que Fétincelle voltaïque dure une fraction imperceptible de seconde. Tout s'explique peut-être, si la mort est produite par la neutralisation de l'électricité qui parcourt nos nerfs. Car ce petit courant vital, qui entretient le jeu de nos organes, se trouve absorbé, annihilé. Il suffit d'un atome de matière fulgurante, pour absorber cette petite flamme tremblotante qui constitue tout notre actif vital, et qui ne développe guère de chaleur. En effet, on a calculé que la combustion qui s'exerce dans nos poumons ne * surpasse point en énergie une humble bougie despermaceti, pareille à celle dont les Anglais se servent pour mesurer la puissance éclairante du gaz !
Mais la force d'aimer la vertu, de s'élancer vers l'infini, d'où vient-elle? où va-t-elle? Sans doute elle dépasse la force de l'électricité elle-même. Si, comme le disaient les anciens, nous avons deux âmes, le tonnerre ne peut anéantir que notre âme inférieure.
Mourir avec la rapidité de l'éclair, c'est mourir avec la rapidité de la pensée elle-même. Car l'éclair qui tue si vite dure si peu de temps, qu'il nous montre en leur place les rails de la roue d'une locomotive. On dit même qu'il permet de suivre les boulets de canon dans leur route à travers les ténèbres.