‹ Ecole buissonnièreChapitre 10 sur 39 · EGYPTE · texte numérisé non relu

EGYPTE

PARLER de l'Egypte après ]M. Pierre Loti ! la chose me serait malaisée, s'il n'y avait toujours à glaner dans cette mystérieuse contrée, dans -cette mine inépuisable d'études et d'impressions de toutes sortes. A lui, dont la plume est un pinceau et l'encrier une palette, les peintures et les évocations ; d'autres peuvent encore, à son ombre, crayonner de modestes croquis...

Est-il besoin de dire que je suis, au fond, toujours d'accord avec lui, quand il nous parle du charme de l'Orient, quand il déplore l'impossibihté funeste pour les Européens de comprendre d'autres civilisations que la leur ? Ils ne se contentent pas de les méconnaître, ils les tuent. D'affreuses bâtisses, de hideux hangars succèdent à des constructions élégantes et pittoresques, des chants pleins de caractère, des rythmes savants sont remplacés par d'ignobles refrains de café-concert, par des rythmes grossiers, aux vêtements de soie et d'or sont préférés ceux d'un ton neutre et plat, les odieux faux-cols et les paletots ridicules ; toute nuance réjouissante à l'œil est proscrite, traitée avec mépris de couleur voyante ; les animaux curieux et intéressants disparaissent, exter-

minés par les chasseurs, alors que les « barbares » les avaient conservés ; et cela s'appelle le progrès !

Il est vrai qu'on se méprend sur le sens du mot progrh. Progrès ne veut pas dire amélioration, mais progression, c'est-à-dire marche ; l'on marche toujours, en effet, poussé par la force irrésistible qui veut que la Terre tourne, qu'elle parcoure son orbite, que ies choses en apparence les plus immuables soient en perpétuelle évolution, que l'immobiUté, en un mot, n'existe nulle part. On marche donc, mais on ne garde pas tout ce que l'on avait acquis par ce mouvement, on perd toujours quelque chose en arrière, à mesure que l'on en gagne d'autres en avant, et il arrive assez souvent que ce que l'on a perdu valait mieux que ce que l'on a gagné.

Or, notre moderne civiUsation européenne marche dans une direction anti-artistique. Ce qui le prouve, c'est justement sa prétention à cultiver l'Art : où celui-ci règne véritablement, on n'en a pas plus conscience que de l'air qu'on respire. Il en était ainsi dans la civilisation grecque, comme nous le voyons à Pompeï, ville romaine, mais grecque dans son essence, où les objets les plus ordinaires, de simples ustensiles de cuisine, avaient toujours du style ; il en était ainsi au Japon avant l'invasion européenne, alors que les moindres choses venues de ce pays méritaient l'admiration d'un artiste. Les Japonais font toujours des merveilles, mais ils font aussi maintenant des horreurs, à l'instigation des marchands européens. Ils ont, comme nous, des objets d'art et d'autres de commerce : le sens de l'art est perdu.

M. Pierre Loti va cependant un peu loin, quand il

regrette de trouver en Egypte des chemins de fer, des bateaux à vapeur, de bons hôtels, de la lumière électrique. Il est agréable, en quittant le Caire au soir, de s'endormir pour se réveiller, au matin, sous la bonne température de Louqsor, bien différente de celle du Caire au mois de janvier, que j'y ai connu si chaud il y a vingt ans.

Les irrigations, le développement des cultures ont amené, dit-on, ce changement de climat. Aux temps antiques, cependant, des canaux, aujourd'hui desséchés, amenaient autour des temples et des palais de grandes masses d'eau permettant d'y entretenir des parcs, des bassins, une végétation luxuriante, et les costumes sommaires représentés sur les peintures du temps ne donnent pas l'idée d'un climat très frais. C'est que le climat s'est modifié. Pour des raisons qu'il serait fastidieux d'exposer ici, la zone tropicale, depuis longtemps et pour longtemps encore, se déplace vers le sud par un mouvement très lent, lequel, insensible d'un siècle à l'autre, ne l'est pas quand il agit sur des millénaires. Aux temps des Pharaons, la ville de Syène était sous le tropique ; elle n'y est plus maintenant qu'elle a pris le nom d'Assouan. L'Egypte est donc moins chaude actuellement que dans l'antiquité.

On a édifié de puissants barrages pour élever le niveau du Nil et augmenter ainsi la surface de la zone irrigable et cultivable, sans tenir compte de la conservation de la petite île de Philae et de son temple célèbre, sans prêter l'oreille aux protestations du monde savant et artiste.

Ici M. Pierre Loti avait beau jeu : vous avez tous

lu la Mort de Philœ, la touchante élégie qu'il a chantée sur ce crime de l'industrie, crime d'autant plus grand qu'on aurait pu, au dire des gens compétents, obtenir le même résultat agricole sans compromettre l'existence de l'irremplaçable merveille.

Ce petit temple, dit-on comme excuse, est du temps des Ptolémées ; il n'est pas de la belle époque, c'est une œuvre de la décadence...

Décadence 1 voici encore un mot sur lequel il faudrait s'entendre.

« Décadence » est synonyme de « descente », de « déchéance ». Est-il juste de donner ce nom à Tins-, tant où le fruit légèrement trop mûr, la fleur un peu trop ouverte, donnent le maximum de leur saveur et de leur parfmn ?

Pour l'Art, c'est l'instant où, s'exaltant, brisant ses entraves, il a des raisons que la raison ne connaît plus; c'est en architecture le style flamboyant du quinzième siècle; c'est en musique la troisième manière de Beethoven, le Tristan de Richard Wagner ; c'est en littérature Musset et Victor Hugo. La froide sagesse peut les critiquer, mais essayez de les supprimer par la pensée : je vous défie de regarder en face le vide qui en résulterait.

On peut préférer l'architecture du treizième siècle à celle du quinzième, la seconde manière de Beethoven à la troisième, Don Juan à Tristan, Racine à Victor Hugo, comme on peut avoir des préférences contraires. On ne peut nier la haute valeur d' œuvres immortelles qui n'indiquent aucune déchéance.

Mais, de même que meurent les dieux immortels du Vallialla, les œuvres immortelles périssent, et le temple

de Philas périra ; on parle de nouveaux barrages, qui surélèveront encore les eaux et consommeront sa ruine. Qu'on y prenne garde ! les anciens dieux ne sont peutêtre pas tout à fait morts ; leur vengeance serait-elle encore à redouter ? Des gens sérieux sont inquiets, parlent de symptômes alarmants. Fasse le ciel qu'on ne mine pas l'Egypte pour avoir voulu trop l'enrichir !

Tandis que les Anglais laissent perdre Phil;e, un Français reconstruit Karnak.

J'ai connu Karnak avant sa renaissance. C'était alors un chaos de montagnes et de vallées, de colonnes et d'obéhsques renversés par les tremblements de terre, monstrueux, incompréhensible. Ce chaos avait sa beauté, et les peintres auraient voulu qu'on n'y touchât point. C'eût été fohe ; il fallait remettre au jour les trésors enfouis sous ces éboulements. Un jeune peintre, un élève de l'École des Beaux- Arts, nullement préparé à des travaux de cette nature et de cette ampleur, a débrouillé le chaos, nivelé les montagnes, fait sortir du sable tout un monde de sphinx et de statues, relevé les obélisques et les colonnes; et quelles colonnes! celles de la célèbre salle hypostyle ont des circonférences de huit à dix mètres, des hauteurs de 12, de 27 mètres, et il y en a cent trente-quatre, naguère enfouies ou renversées en grande partie. La salle qui étonnait par ses dimensions a doublé d'étendue; elle a maintenant 53 mètres de long sur 102 de large ; et l'on ne peut songer sans émotion à la terreur sacrée que devait

éprouver le peuple lorsque, dans ce sanctuaire colossal, brillant de toute sa splendeur, évoluaient des cortèges dont les bas-reliefs et les papyrus nous ont conservé l'image. Et cette saUe prodigieuse n'est qu'un détail dans cet ensemble de sanctuaires qui couvre une superficie de huit mille mètres carrés, hérissée de chapelles, de galeries, d'obélisques, de statues, de monuments divers ! Et partout, sur les murs, sur les colonnes, sur la surface des plafonds, sont sculptés et gravés les dieux, les déesses, les emblèmes, les discours tracés en hiéroglyphes, le tout peint de couleurs vives qui, parfois, subsistent encore, grâce à la sécheresse du cHmat ; un fragment découvert depiiis peu porte des traces d'émail et d'or !

Vous qui ne croyez plus aux dieux de l'Egypte, je vous défie de ne pas être impressionné quand, au fond d'une chapelle obscure, vous apercevrez la déesse Sekhmet, à la face de lionne, éclairée d'un jour bleuâtre et mystérieux par une petite ouverture pratiquée au-dessus de sa tête...

Parmi toutes les trouvailles de ces dernières années, la plus étonnante est celle d'un scarabée géant, sorti du sable il y a huit ans, qui mesure plus d'un mètre de long. L'inscription hiéroglyphique gravée sm" le socle de deux mètres de haut le désigne comme le dieu en l'honneur duquel le temple lut érigé. En réalité, le scarabée n'était pas un dieu, mais l'emblème de la résurrection et de l'immortalité. Il était tout de même un dieu, sans en être un. Dispensez-moi de vous introduire dans les labyrinthes de la mythologie égyptienne ; je vous y perdrais en m'y perdant moi-même.

Le directeur des travaux de Karnak, l'auteur de ces restaurations est M, Georges Legrain.

Ne croyez pas que pour relever ces énormes obélisques, ces monstres, ces colonnes, ces monolithes, qui semblent avoir été taillées par des géants et pour des géants, il use des moyens de l'industrie moderne, de gigantesques engins hydrauliques, de puissantes machines à vapeur. Malgré des dépenses folles, ces moyens n'y réussiraient pas.

M. Legrain, avec une ingéniosité que je taxerais de génie si sa parfaite modestie ne me l'interdisait, a retrouvé les procédés très simples employés probablement par les anciens. Ces procédés, qu'il m'a exposés sur place, je ne saurais vous les expliquer. Sachez seulement qu'il emploie pour ses travaux, en ce moment, 190 fellahs et 210 enfants, qui, tranquillement, simplement, accomplissent, sans s'en apercevoir, une œuvre surhumaine.

Rien n'est plus curieux que de voir ces enfants, chantant à tue-tête, — l'Arabe ne sait rien faire sans chanter ou crier, — transporter, en foule, dans de minuscules corbeilles, des poignées de terre ; telles ces fourmis construisant, grain à grain, les étonnants monticules, les villages que l'on rencontre dans les forêts tropicales.

Il y a quelques années, un tremblement de terre a renversé des colonnes que l'on venait de relever ; M. Legrain ne s'est pas découragé pour si peu. Il a recommencé l'ouvrage défait par la catastrophe et il a continué.

Enfin, il a résolu un problème qui préoccupait depuis longtemps les Égyptologues.

On sait que les tombeaux des rois occupent des salles profondément enfouies sous la surface du sol, auxquelles on accède par de longs couloirs. Salles et couloirs sont entièrement décorés de peintures. Comment s'éclairaient les peintres dans cette obscurité absolue, sans produire une fumée intolérable ? M. Legrain a découvert, ça et là, des niches minuscules et de petites lampes s' adaptant à ces niches ; il a imaginé d'y brûler de l'huile de ricin et il a obtenu une lumière suffisante, sans aucune fumée

Que mon illustre confrère Pierre Loti me pardonne ! J'ai visité les tombeaux des rois éclairés par la lumière électrique, et je n'ai pas trouvé que cette lumière profanât les hypogées. Grâce à elle, on peut admirer les peintures dans toute leur beauté, sans craindre de les altérer, comme on le faisait en s'éclairant avec des torches et des flambeaux.

Quel peuple étonnant que ce peuple Égyptien ! Quelles idées différentes des nôtres ! Quelles ressources prodigieuses ! Quel amour du colossal et du merveilleux ! Comment comprendre qu'il ait, pendant quatre mille ans, sculpté les mêmes dieux, les mêmes déesses, dans les mêmes attitudes, gravé les mêmes hiéroglyphes, et que tant de puissance, dont l'origine est inconnue, ait pu s'éteindre un jour et pour jamais?

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