ALGÉRIE
IL y a bien peu de temps encore — pour qui regarde les siècles d'un peu haut, comme d'un aéroplane, c'était hier, — lorsque l'hiver étendait sur nous, pauvres gens du Nord, sa main glacée, nous étions sa proie ; impossible d'échapper à l'annuelle fatalité, à l'inévitable supplice du vent qui cingle, de la pluie qui fouette, de la glace, de la neige, des dégels, de la boue affreuse, de la désolante obscurité. Comment fuir ? Pour les privilégiés de la Fortune voyageant en chaise de poste, il fallait une semaine pour traverser la France du nord au sud ; pour les autres, il en fallait deux, et dans quelles conditions ! voitures non chauffées, aux ais disjoints, cahots terribles, fatigue affreuse. Après, c'était les Alpes à franchir par-dessus les neiges éternelles, au risque de s'y engloutir ; ou bien alors la mer ! La mer, c'était l'inconnu. Arriverait-on jamais, à travers les tempêtes, à travers le calme, plus redoutable encore ? Un ancien capitaine, qui eut son heure de célébrité, le créateur de Tamaris près Toulon, m'a dit être resté quinze jours en vue d'un port sans y pouvoir entrer. On craignait aussi le danger des pirates.
Aussi bien cette terre d'Afrique paraissait-elle un
autre monde, qui n'était pas fait pour nous ; Naples, la Sicile semblaient les extrémités de la terre pour les touristes, et l'on envoyait les poitrinaires à Malte, île battue sans cesse par des vents violents, formée d'une craie friable dont on respire incessamment l'impalpable poussière. Épuisés par un tel voyage, les malades y arrivaient pour y mourir, comme ce jeune frère de Louis-Philippe, dont le tombeau, chapelle gracieuse, est un des ornements de la cathédrale.
Aujourd'hui, quel changement ! On part le soir, et le lendemain matin on s'éveille au miheu des ohviers dont les troncs capricieux et le feuillage argenté réjouissent le regard ; si la mauvaise chance ne vous fait pas rencontrer le fameux mistral, une température déjà plus douce vous détend les nerfs et la gaieté de Marseille achève de vous mettre en belle humeur ; vous montez sur un joli navire : vingt-quatre heures après vous débarquez en Alger ; et c'est le soleil, la verdure, les fleurs, la vie !
Ah ! il ne faudrait pas trop vous monter l'imagination I Depuis le temps où j'esquissais à Saint-Eugène le troisième acte de Samson, — il y aura bientôt quarante ans, — Alger a bien changé ; ce n'est plus l'Alger de la Suite algérienne. On aurait pu en faire la plus délicieuse des villes orientales, tout en la rendant habitable aux Européens ; on ne l'a pas voulu. On a détruit les parcs, les palais arabes, et d'affreuses
ÉCOLE BUISSONNIÈRE Qi
bâtisses ont surgi partout, substituant à l'art musulman une désolante barbarie, alors qu'on s'imaginait porter la civilisation chez les Barbares. Maintenant, une heureuse réaction s'opère : de belles constructions s'élèvent ; on revient même, dans les villas élégantes, au style arabe, si riche et si pittoresque. Mais les arbres disparaissent de plus en plus, on bâtit encore, on bâtit toujours. Maintenant, Alger est une splendide ville européenne, admirablement située, brillante, gaie, où il fait bon vivre, et qui serait parfaite si l'on avait compris la nécessité pour les habitants d'avoir de grandes promenades. Il y en a une, immense, le Jardin d'essai, mais elle est hors de la ville et assez loin d'elle. Heureusement sont venus les tramways électriques et les automobiles, qui l'ont singuhèrement rapprochée ; et l'on y trouve une profusion de roses, et des palmiers, des cycadées, une longue allée de bambous gigantesques, des ficus de l'Inde aux colonnes multiples, des massifs de strelizias de cent pieds de haut, et bien d'autres merveilles. Parti d'un lieu élevé, ce parc de féerie descend en pente douce jusqu'à une petite plage discrète, ombragée de dattiers, où la mer vient mourir amoureusement. J'y suis venu naguère écouter son murmure, pour le reproduire dans l'air de Phryné : « Un soir, j'errais sur le rivage... »
Mais il ne faut pas rester à la ville si l'on veut goûter le charme de l'Algérie. Il faut prendre la ligne d'Alger à Oran et voir la campagne. Alors, tout en songeant que chez nous les arbres n'ont plus de feuilles, la terre plus de fleurs, le ciel plus de soleil et plus d'étoiles, on se bcdgne dans la volupté d'une nature enchantée. Un ciel d'un bleu clair et transparent, d'un bleu que
nous ne connaissons pas, surprend et ravit le regard ; parfois s'y montre une tache éblouissante, comme si quelque pinceau trempé de lumière l'avait touché. De tous côtés surgissent les orangers surchargés de leurs fruits d'or ; les blés, les vignes couvrent d'immenses étendues, tout respire la vie, l'abondance, la fertilité d'une terre puissamment nourricière.
C'est en suivant ce chemin que je suis arrivé dans les montagnes, dans les bois où l'on a trouvé quelquefois des panthères, à l'ombre d'un ancien volcan éteint depuis des milhers d'années et qui distille encore des eaux presque bouillantes, connues des Romains qui savaient en profiter, eaux bienfaisantes où je suis venu me tremper plusieurs fois. Séjour enchanteur, où l'on jouit du silence absolu, si précieux pour le repos et pour le travail. C'est là que j'ai écrit, entre autres choses, sur des vers déUcieux et incompréhensibles de Banville, la mélodie Aimons-nous.
Que cette nature est belle ! Le sol fourmille de plantes inconnues chez nous, et d'autres qui sont de simples variantes de celles que nous connaissons. L'acanthe, l'illustre acanthe, elle-même, s'y trouve à l'aise ; les arums, aux feuilles en fer de lance, y fourmillent, les uns petits, aux fleurs gentiment striées de violet, les autres, plus grands, aux fleurs blanches ; de place en place, paraît un bouquet de feuilles pressées, d'un l)eau vert foncé ; elles sortent d'un oignon énorme :
ce sont des scilles, qui, plus tard, montreront une touffe de jolies fleurs bleues. La vue s'étend, au loin, sur des chaînes de montagnes aux teintes diverses ; plus près, elle rencontre les bois de pins, où l'on trouve l'occasion de charmantes promenades, mais où il ne ferait pas bon de s'aventurer la nuit, car, au matin, il est facile d'y relever les traces des bêtes fauves qui les habitent...
Derrière les bois, le regard s'arrête sur la masse énorme du Zaccar, le volcan depuis longtemps muet. Comme le Puy de Dôme, il est si vieux qu'il a perdu son cratère ; et l'on se sent pris de vertige, quand on pense au temps écoulé depuis son extinction, à celui qu'il a fallu pour le former et en songeant qu'à cette époque, il y avait longtemps, bien longtemps, que les ammonites, énormes coquillages, les gigantesques reptiles, comme ce diplodocus dont on a tant parle, avaient cessé d'exister !
Ici, comme en Auvergne, les volcans nous laissent comme héritage des eaux chaudes, si chaudes quelquefois qu'on ne saurait s'y tremper sans les faire un peu refroidir. C'est là un mystère qui n'est pas encore éclairci. Les explications qu'on en donnait, il y a peu de temps encore, ont été reconnues enfantines, inadmissibles. Ces sources, dont l'abondance est souvent extraordinaire, ne sont affectées ni par les pluies, ni par la sécheresse, elles sont invariables. D'où viennentelles, comment surgissent-elles à la surface du sol ? Pourquoi leur existence est-elle ainsi liée aux phénomènes volcaniques ? Ces phénomènes, d'ailleurs, ont été bien mal exphqués jusqu'à présent ; là, aussi, on
a dû renoncer à des hypothèses qui avaient passé pour des certitudes. Mystères, et mystères redoutables, contre lesquels les forces humaines sont bien peu de chose !
Nous n'aurions pas tout dit sur la campagne d'Algérie, si nous passions sous silence son plus grand charme : son parfum. De quelque côté que vous alliez dans cette campagne, un parfum pénétrant, exquis, spécial à ce pays et qui ne se rencontre nulle part, même sous les tropiques où s'ouvrent tant de fleurs embaumées, vous enveloppe et vous grise. D'où provient ce parfum ? Il ne m'a jamais été possible de le découvrir. Lui seul suffirait à faire aimer cette terre d'élection.
La main glacée de l'hiver a beau s'étendre maintenant sur nos têtes : il ne tient qu'à nous de lui échapper. Mais l'habitude, l'atavisme nous retiennent encore.
Eh quoi ! nous possédons tous, en Europe, des colonies aux pays du soleil, nous possédons des chemins de fer qui n'en finissent pas, des bateaux qui sont des palais flottants, et nous n'avons pas encore su, dans ces paradis, nous créer des capitales d'hiver pour nous y transporter, avec armes et bagages, pendant la mauvaise saison ! Ce sera sans doute notre façon de vivre au xxi« siècle, si la disette du fer et les exigences toujours croissantes du prolétariat n'ont pas, d'ici là, tué notre orgueilleuse civihsation.