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LES ARÈNES DE BÉZIERS

UN bruit sinistre a couru : on aurait songé à détruire les Arènes de Béziers, qui furent, depuis quatorze ans, un si vivant foyer d'art dramatique et lyrique, d'où sont partis des rayons allumant d'autres foyers à tous les coins de la France, partout où d'anciens cirques, ou simplement des sites favorables, ont permis l'éclosion d'un théâtre en plein air. Orange avait commencé, dans son gigantesque théâtre antique ; mais cela semblsiit devoir rester un lieu unique, presque redoutable. De Béziers est parti l'élan moderne qui fut si fécond.

Les Arènes de Béziers ne sont point romaines, comme beaucoup de personnes le croient. Leur construction fut entreprise en 1896, alors que sévissait l'étrange fièvre des courses de taureaux, ce divertissement barbare si étranger à nos mœurs. Elles étaient loin d'être terminées, — elles ne le sont point encore, — quand le noble Biterrois, M. Castelbon de Beauxhostes, à qui sa grande fortune permettait de satisfaire avec ampleur ses précieux goûts artistiques, entreprit d'y restaurer, dans un esprit nouveau, le théâtre antique. J'ai raconté ailleurs comment le ha-

sard m'ayant mis en rapport avec ce généreux et hardi mécène, il me fit part de ses projets et comment la première Déjanire lui dut le jour en 1898. La grande innovation de ces représentations fut l'installation d'un vaste décor, occupant un important segment du périmètre des Arènes, ce qui les différenciait totalement de celles d'Orange, données dans une ruine grandiose, mais forcément monotone. Le décorateur Jambon, aujourd'hui disparu dans toute la force de l'âge, avait admirablement rempli sa tâche : et les montagnes peintes par lui étaient d'un aspect si vrai que beaucoup de spectateurs en arrivant à la représentation, les croyaient réelles et s'étonnaient de ne pas les avoir remarquées auparavant. Environ 200 choristes, 60 danseuses, 100 instruments à cordes, 2 musiques d'harmonie, — la « Lyre biterroise » et une société de Barcelone, — 20 harpes qui, rangées l'une près de l'autre le long des Arènes, étaient un enchantement pour l'œil comme pour l'oreille, concoururent à cette brillante représentation, dont Mme Cora Laparcerie, Mme Segond-Weber , Mlle Armande Bourgeois, M. Dorival, le ténor Duc, à la voix incomparable, furent les étoiles étincelantes. Dix mille spectateurs y assistèrent et le succès, sur lequel on n'osait compter, fut tel que, de ce jour, l'Œuvre de Béziers fut fondée.

Depuis Déjanire, voici les œuvres auxquelles la fondation de M. Castelbon de Beauxhostes a donné naissance :

Prométhée (Jean Lorrain et Ferdinand Hérold^ Gabriel Fauré) ;

Parysaiis (Mme Jane Dieulafoy — C. Saint-Saëns) ;

Bacchus mystifié (Sicard — Max d'OIlone) ;

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Les Hérétiques (Ferdinand Hérold ■— Levadé) ;

Les Mystères de l'Hyménée (Michaud d'Humiac — Jean Nussy- Verdie) ;

Le Premier Glaive (Lucien Népoty — Henri Rabaud);

La Fille du Soleil (Maurice Magre — André Gailhard) ;

Héliogabalc (Sicard — Déodat de Sévérac) ;

Les Esclaves (Louis Payen — Aimé Kunc) ;

A cette liste il faut ajouter Armide de Gluck, la Vestale de Spontini, le Chemineau de M. Xavier Leroux.

Il ne m'appartient pas de porter un jugement sur ces œuvres et de les classer par ordre de mérite ; d'ailleurs, il ne m'a pas été possible d'assister tous les ans aux fêtes de Béziers et plusieurs de ces œuvres me sont inconnues. Mais parmi celles que j'ai vues, deux m'ont particulièrement impressionné : Promêthée et le Premier Glaive. Les poèmes, bien qu'un peu obscurs, ont plu par de sérieuses qualités scéniques et littéraires. M. Fauré, dans Promêthée, a trouvé l'occasion de déployer une ampleur, une grandeur de caractère dont on connaît peu d'exemples et que ses admirateurs eux-mêmes ne lui connaissaient pas ; et M. Rabaud s'est affirmé musicien original et d'un rare mérite. Une admirable pléiade d'artistes est venue concourir à ces belles fêtes de l'art. Les nommer tous me serait impossible ; que ceux que j'oublierai me pardonnent !

Pour le chant, l'admirable voix de M. Duc, d'une puissance surhumaine, a plusieurs fois rempli sans effort la vaste enceinte ; et, pour la déclamation, il faut citer en première ligne M, de Max, dont l'aspect sculptural et l'organe superbe donnaient l'illusion du

Titan Prométhée. Le rocher sur lequel il était cloué par les dieux se dressait à une terrible hauteur ; et l'on craignait qu'alors, privée de réflecteur, la voix se perdit dans l'espace. Ce fut le contraire qui arriva ; plus l'artiste s'élevait, mieux sa voix résonnait. J'ai pensé qu'elle se reflétait alors contre un de ces '< plafonds » dont je parle dans mon chapitre sur le Mirage, produits par la superposition de deux couches d'air de densité différente. Ce n'est qu'une hypothèse, qu'on la prenne comme on voudra.

Pour donner seulement une idée de l'importance de ces représentations au point de vue de la valeur des artistes, il suffira de citer, pour la déclamation : Mmes Segond-Weber, Cora Laparcerie, Brille, de Fehl, Faber, Berthe Bady. MM. Dorival, Decœur, Valmont, Henri Perrin ; pour le chant, l'incomparable Litvinne, Mmes Fiérens, Korsoff (extraordinaire dans le « Rossignol » de Parysatis), Flahaut, Armande Bourgeois, Strasy, Charbonnel, MM. Fonteix aîné, Fonteix jeune, Rousselière, Dufranne, Vallier, Cazeneuve, Alexis Boyer. Un écrin de diamants !

En ce moment où l'on parle beaucoup de décentralisation au point de vue du drame l5^que, est-il besoin de faire remarquer le bienfait des fêtes de Béziers à ce point de vue? L'occasion de se produire dans ce genre a été donnée pour la première fois à plusieurs jeunes compositeurs qui, sans cela, l'attendraient probablement encore.

Les exécutions ont été souvent dirigées par les auteurs, une fois par M. Paul Viardot et plusieurs fois par M. Nussy- Verdie, véritable cheville ouvrière de

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ces exécutions, car il fut chargé de la tâche, en apparence impossible, de faire apprendre les chœurs, parfois d'une grande difficulté, à cent quarante hommes, tous biterrois, ne sachant pas une note de musique ; et cela quelquefois dans un temps relativement court, les compositeurs ne se hâtant pas toujours suffisamment de terminer leurs œuvres. Ces exécutions chorales ont toujours été excellentes, et, malgré sa tâche surhumaine, M. Nussy- Verdie a encore trouvé le temps d'écrire, pour les Mystères de l'Hyménée, une ravissante partition.

M. Castelbon de Beauxhostes, que rien n'avait préparé au métier de directeur de théâtre, s'est trouvé par miracle un directeur parfait, connaissant exactement la valeur de tous les artistes dramatiques et lyriques, veillant à tout, surmontant toutes les difficultés, et quelles difficultés ! Il faut avoir vu de près une pareille entreprise pour s'en faire une idée. Une année seulement il passa la main, et le résultat financier fut tel qu'il dut reprendre la direction l'année suivante. C'est qu'il ne faudrait pas croire que, malgré l'affluence énorme des spectateurs venus de tous côtés, malgré les dix ou douze mille spectateurs assistant aux représentations, l'entreprise pût être fructueuse! Elle l'était pour la Ville, qui y trouvait un million de bénéfices, mais non pour la direction. Les dépenses ont oscillé de 85.000 à 1 10.000 francs ; les recettes de 60.000 à 113.000 francs, recette de la première représentation de Prométhée, seule recette ayant donné un bénéfice de 14.000 francs, qui furent versés aux pauvres de la ville. Tout le déficit a été payé par M. Castelbon de Beauxhostes, sans que personne, ni les gens

riches du pays, ni la ville si intéressée dans la question, ne lui fût jamais venu en aide. Bien plus, quelques Biterrois se sont vantés d'aller aux fêtes de Bayreuth et de ne jamais assister à celles de Béziers. Pour certaines gens, il ne sufifit pas de dire que l'art n'a pas de patrie : l'art, c'est la patrie des autres.

Les fêtes de Béziers ne se sont pas bornées aux représentations grandioses des Arènes. Comme celles-ci avaient lieu dans le jour, on occupait la soirée avec des concerts sur la place publique, donnés par la Lyre biterroise et souvent mêlés de chant. Mlle Armande Bourgeois, de sa puissante voix, y a claironné les Vendanges, un hymne de circonstance du docteur Sicard, dont j'avais écrit la musique. Le docteur Sicard, mort encore jeune alors que rien ne faisait prévoir une telle fin, était, en même temps qu'un excellent médecin, un vrai poète qui a laissé tout un volume de poésies.

Les grandes représentations ayant heu le dimanche et le mardi, on avait pris l'habitude de donner le lundi, sur le petit théâtre de la ville, des représentations légères, moitié comédie, moitié concert. M. Castelbon eut l'amabilité d'y faire représenter mes « œuvres dramatiques « : Boiriocéphale, trois scènes en vers ; la Crampe des Ecrivains, un acte en prose ; le Roi Apépi, quatre actes tirés d'une nouvelle de Cherbuhez. C'est mon « Violon d'Ingres » ; il n'est pas redoutable, et

l'on ne m'accusera pas, je l'espère, d'accaparer les théâtres au détriment des gens du métier.

Il y eut aussi des concerts aux Arènes ; je me vois encore accompagnant, en plein soleil, le jeune chanteur Billot et le \noloniste Johannès Wolff ; par un phénomène que je ne m'explique pas, le clavier m'apparaissait d'un rouge éclatant et j'étais obligé d'accompagner presque constamment les yeux fermés.

A l'un de ces concerts fut exécutée ma Gloire de Corneille, assez vaste composition dans laquelle on avait utilisé un orgue étrange qu'un employé de la maison Cavaillé-Coli, M. Hucher, avait construit sous la scène. C'était une série de tuyaux horizontaux, émettant de prodigieux sons graves ; jamais rien d'aussi terrifiant n'a frappé mon oreille. On ne pouvait s'en servir que pour soutenir les grands ensembles : l'effet, alors, en était admirable.

L'aspect de la ville était celui d'une fourmilière humaine. En moyenne, les chemins de fer y ont amené chaque fois sept mille étrangers.

La ville de Béziers, avant ces fêtes, n'était connue que des seuls commerçants ; elle est célèbre aujourd'hui.

C'est à l'art qu'elle doit cette célébrité ; elle a le droit, elle a le devoir de ne pas l'oublier.

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