CESENA
CE n'est pas sans raison qu'on accuse les Français de ne pas être grands clercs en géographie; j'ignorais l'existence de l'antique Cœsena et ne fus pas peu surpris en recevant une lettre m' annonçant un grand festival de bienfaisance donné dans cette ville, sous forme de douze représentations de Sansone e Dalila, avec le concours d'artistes fameux, et me demandant d'y assister. Cesena, si elle n'est pas une grande ville, n'est cependant pas une cité négligeable ; berceau du pape Pie VII, dont la statue domine le premier étage d'un vieux palais, assise sur un trône, tiare en tête et la main étendue pour bénir ; dominée par la sinistre et colossale demeure des Malatesta, sur laquelle plane le fantôme de l'infortunée Francesca, dont le berceau, Rimini, borde la mer à quelques kilom.ètres, Cesena a de plus doux souvenirs : chez elle a grandi, a été élevée Marietta Alboni ; c'est là qu'elle prit les premières notions d'un art dont elle devait être une des gloires.
Mon étonnement ne venait pas de voir une grande fête théâtrale dans une petite ville ; en Italie, cela n'est pas fait pour surprendre, et les Itahens sont, en cela, les vrais successeurs des Romains. De même que
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ceux-ci, à Orange, avaient un théâtre magnifique pour quelques représentations d'été, les Italiens organisent, pendant la belle saison, des représentations extraordinaires sur des scènes qui, le reste du temps, sont à peu près inactives. Ainsi qu'il se fait maintenant à Béziers, les gens du pays, pour la plupart nonmusiciens, forment les choeurs ; mais tandis que chez nous il faut à M. Nussy- Verdie deux mois d'étude pour fonner les choristes, la nature musicale du peuple itahen est teUe que le maestro Venturi m'a dit avoir mis quatre fois moins de temps pour faire chanter les chœurs de Sansone à des gens qui ne savent pas une note de musique. C'est dans ces conditions que j'ai entendu jadis, pour la première fois, à Brescia, le Mefistofele de Boïto, avec des artistes de la Scala engagés tout exprès, soutenus par des choristes de la localité.
A propos des fêtes du Cinquantenaire, on a fondé, à Rome, un orphehnat pour les enfants des soldats morts sous les drapeaux, et c'est au bénéfice de cette fondation que fut organisé le festival de Cesena. Le fait que l'on eût choisi pour cette œu\Te patriotique un opéra français n'était pas banal, et il me sembla que, puisque nul obstacle ne s'y opposait, il était de mon devoir d'accepter l'invitation du comité et du maire de la ville.
Je n'eus pas à m'en repentir.
Comme j'avais, naturellement, annoncé mon arrivée de Bologne, où je m'étais arrêté en passant, des affiches
apposées le matin dans toute la ville avaient averti les habitants ; une foule sympathique m'attendait à la gare avec le sous-préfet, le maire, les. membres du comité, et une superbe automobile m'emmenait dans le plus beau palais de la ville, chez le marquis Ghini, venu tout exprès de la campagne, avec toute sa famille, pour me recevoir et m'héberger pendant mon séjour. Plus que les splendeurs de cette demeure, peinte à fresque du haut en bas, dont le salon principal a toute la hauteur de l'immeuble, pleine de raretés sans prix, j'ai apprécié la bonne grâce, la délicatesse de cette hospitahté, cette exquise et inimitable simphcité qui n'appartient qu'aux grands seigneurs.
Pour ce qui est du zèle et du talent déployés en l'honneur de mon œuvre, on n'en saurait trop dire ; tous, depuis le chef d'orchestre Ferrari, jusqu'au dernier des choristes, ont montré le plus complet dévouement, contribué à la perfection d'un ensemble qui fut digne des plus grandes scènes.
La façade du Théâtre est d'un aspect imposant ; la salle est grande, 80 musiciens y ont trouvé place avec facilité ; sa décoration, dans le style du premier empire, est d'un beau caractère. La scène est immense, et l'on n'a pas eu de peine à y installer un magnifique Temple de Dagon dont l'écroulement causait autant d'effroi que d'admiration, à y faire évoluer soixante choristes et de nombreux figurants. Seize danseuses de la Scala de Milan se multipliaient pour occuper ce vaste espace, suppléant au nombre par une agitation sans trêve qui, par la chaleur exceptionnelle dont on jouissait, devait être assez pénible ; mais les danseuses ne se plaignent jamais...
De brillants artistes donnèrent à la représentation un grand éclat, Mme Frascani, superbe Daiila, merveilleuse d'insolence et d'ironie au dernier acte ; le jeune et déjà célèbre ténor Calleja ; M. Formighi, à la haute stature, à la voix tonnante, artiste complet...
Le lendemain de la première représentation, un banquet me fut offert par la municipalité. La plus franche, la plus aimable cordialité régna dans ces agapes, où l'on ne m'épargna pas les toasts louangeurs, mais dont toute idée pohtique semblait soigneusement bannie. Je ne crus pas devoir imiter cette réserve. On a cherché, ai-je répondu, à brouiller ensemble la France et l'Itahe ; on n'y est pas arrivé et l'on n'y arrivera pas. La France a prouvé qu'elle aimait l'Italie; mais on s'attache encore plus par les bienfaits que l'on répand que par ceux qu'on reçoit, et l'Italie, qui nous a donné la Peinture, qui nous a surtout donné la Musique, inventée par elle, pouiTait ne pas aimer la France ? Le tonnen^e d'applaudissements qui accueillit mes paroles en fut la justification.
A chaque pas, je hsais que j'étais « le plus grand musicien vivant », et je me rappelais l'anecdote de ce vieux général à qui son valet de chambre disait, en l'habillant, qu'il était jeune : « Va toujours », lui répondait le général ; « on sait bien que ça n'est pas vrai, mais ça fait toujours plaisir ! »
Et je me disais aussi que cela faisait un utile contrepoids à ceux qui, dans ma patrie, me traitent de vieille ganache. Ne dites pas le contraire, je le sais. Et pourquoi ? Parce que je ne consens pas à me mettre à la mode. Rien n'est plus dangereux, à mon âge, que de se mettre à la mode ; ma grand'tante, à quatre-
vingts ans, était délicieuse avec ses robes et ses bonnets surannés ; elle eût été ridicule en s' affublant comme les cocodettes de 1860. Toujours j'ai exécré la tyrannie ; et j'ai combattu celle des formes inflexibles, celle de l'art du chant opprimant l'art musical. Aujourd'hui, à la tyrannie de la Forme a succédé celle de l'Informe ; aux règles élaborées peu à peu, par une patiente évolution de trois siècles, a succédé la négation de toute règle ; la voix, instrument divin, miracle de la nature, est devenue chose vile, méprisable, res ntdlius ; les accords dissonnants, condiments précieux, sont devenus le pain quotidien, arrosé, en guise de vin, avec du vinaigre et des liqueurs fortes. D'aucuns usent de cette nourriture et s'en trouvent bien, un public partage leur goût ; grand bien leur fasse ! Ils sont dans leur droit, comme je suis dans le mien en restant fidèle à des principes dont l'élasticité me laisse toute la liberté nécessaire.
Un artiste peut se renouveler : Gluck, Beethoven, Rossini, Verdi en ont donné d'illustres exemples ; il ne peut se retourner comme un gant, adorer ce qu'il a brûlé, sans donner le spectacle de la plus triste pahnodie. Je continuerai jusqu'à la fin à honorer l'art du chant sans me faire son esclave, à considérer les accords dissonnants comme de puissants moyens d'expression dont je n'use pas sans utihté. Ma nature et mon éducation m'ont fait ainsi et il ne me serait pas possible d'agir autrement.
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Il y a de fort belles promenades à faire autour de Cesena, et mes aimables hôtes, le marquis Ghini et son cousin, le comte PorceUi, m'y auraient entraîné volontiers, mais j'étais retenu par les répétitions que j'accompagnais moi-même. J'ai pu visiter cependant, au-dessus de la ville, luie belle église, entièrement peinte à fresque au commencement du siècle dernier et d'un grand intérêt ; de cette hauteur on découvre une plaine immense et de cette plaine surgit une montagne bizarre, brusquement coupée sur un côté ; cette montagne, c'est la Répubhque de Saint-Marin.
J'aurais bien voulu visiter cette république minuscule, unique au monde, et profiter pour cela d'une occasion que je ne retrouverai peut-être jamais. Mais, rappelé en hâte par mes amis les directeurs de l'Opéra de Paris, il fallait partir, et je n'ai pu voir cet étrange pays auquel le grand Napoléon adressa le salut humoristique que tout le monde connaît.
En revanche, j'ai pu visiter la bibliothèque, célèbre dans le monde savant, asile de manuscrits précieux dont plusieurs sont parés de merveilleuses lettres ornées, et de ces miniatures aux dorures éclatantes dont le secret fut longtemps perdu. Tous ces hvres, soMdement rehés, sont attachés par des chaînes de fer depuis le seizième siècle ; excellente précaution contre le vol ; terrible danger en cas d'incendie.
Cesena a aussi sa Pinacothèque, petit musée dont l'exiguïté n'exclut pas l'intérêt. On y voit un très beau tableau de Francia, mais je donnerais ce tableau, et tout le reste du musée, pour une tête de Vierge en pleurs, seul débris survivant d'un grand tableau du quinzième siècle, d'un auteur inconnu. On admire
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les larmes qui coulent sur le visage de la Vierge ; ce qui est surtout admirable, c'est l'expression à la fois discrète et profonde, nullement grimaçante, de ce visage douloureux, c'est la finesse et la perfection de l'exécution. Quel chef-d'œuvre devait être l'ensemble, dont il ne reste que ce fragment !
Salut, ville charmante, salut, hôtes incomparables ! Salut, population amie dont la sympathie m'a été si douce ! Salut, artistes, mes frères ! Merci à vous tous qui m'avez donné, dans ces quelques jours, une des meilleures joies de ma vie d'artiste !
En allant à Cesena, je m'étais arrêté à Turin, c'està-dire à Torino, où j'avais visité l'Exposition.
Je l'avoue en rougissant,— j'aime beaucoup les Expositions. On s'y instruit toujours; on y voit des choses qu'on n'avait jamais vues, et même qu'on n'aurait jamais vues sans cet excitant qui suscite des merveilles ; on y ose ce qu'on n'aurait jamais osé en temps ordinaire ; on risque des extravagances, des folies auxquelles on permet d'être extravagantes et folles, les sachant temporaires.
Torino ! Cela veut dire Petit Taureau, et l'on s'en aperçoit en regardant les armoiries de la ville que nous appelons Turin, l'écusson sur lequel un jeune taureau gambade joyeusement. Turin n'a aucun sens ; et cela nous est indifférent, habitués que nous sommes à énoncer des noms de villes, de fleuves, de mers, à
la façon des perroquets, sans nous inquiéter de ce qu'ils signifient. C'est même, soit dit en passant, la raison de l'ennui qui s'exhale de l'enseignement de la géographie, si rebutant pour les enfants.
Quoi qu'il en soit, en dépit de certains cas où la traduction des mots étrangers, ou plutôt leur transformation offrait quelque inconvénient, elle n'allait pas sans avantages au temps où elle était générale : on tenait compte, alors, du génie de la langue que l'on parlait ; on n'avait pas de prétention à un cosmopolitisme chimérique ; et si Torino devenait Turin.. Roma devenait Rome, Firenze Florence, Mantova Mantoue, London Londres, Wien Vienne, Mûnchen Munich, Warschau Varsovie, Aachen Aix-la-Chapelle. La transformation s'étendait jusqu'aux noms propres, et Tiziano Vecelho, Perugino, Rafaele Sanzio devenaient Titien, Perugin, Raphaël. Paolo Cagliari, né à Vérone, devenait Véronèse. Les étrangers en faisaient autant ; et, en Itahe, Paris devenait Parigi, et Roland de Lassus, le célèbre musicien du xvi« siècle, Orlando Lasso.
Aujourd'hui, on transplante les mots tels qu'ils sont, ou peu s'en faut, sans s'inquiéter de la prononciation, qui devient ce qu'elle peut dans cette aventure; et c'est le gâchis le plus complet qui se puisse imaginer.
Le V allemand répond à notre F, le double W à notre F ; et ce même double W se prononce ou en anglais. De là des confusions continuelles ; j'ai connu des personnes qui appelaient Ouébère l'auteur d'Obéron ; et tous les gens qui font profession de Wagnérisme ne manquent jamais de parler avec affectation
du leitmotiv, alors qu'en allemand on prononce leitmotif ; c'est donc ainsi qu'on devrait écrire en français ; on devrait même écrire laUmotif.
Que dire de ceux qui veulent être plus allemands que les Allemands ? \Ju allemand se prononce ou ; Vu s'écrit u, ce qui est une façon abrégée d'écrire ue.
Or, le compositeur Gluck, — prononcez Glouck, — s'était contenté jusqu'ici d'un u simple, mais comme il y a en allemand le substantif Gluck, qui signifie bonheur, on a cru bien faire, à Paris, en mettant un tréma sur Vu ; et Glouck est devenu Gliick avec un ti prononcé à la française. C'est ainsi qu'il figure près de l'Opéra, sur la plaque indicatrice de la rue dédiée à l'auteur d'Armide.
L'écriture russe étant ilKsible pour nous, les mots russes nous arrivent à travers l'orthographe allemande, et les V deviennent des W, les ch des sch. Témoin le mot Warschau cité plus haut qui pour nous devrait être Varchau. Tschaïkowsky, en français, devrait s'écrire Tchaïkovski. Il est juste de reconnaître que depuis quelque temps on a cherché à débarrasser les mots russes des lettres qui pour nous sont inutiles.
Mais, que dire des mots hongrois, tchèques, polonais ? En dehors de leur pays, nul ne sait comment ils se prononcent, et l'ancien système de la transformation serait préférable à celui de la lanterne magique de la Fable, qui n'était point allumée. Mme Szarvady, la célèbre pianiste, s'appelait en réaUté Tcharvady. Le nom du compositeur Dvorak s'écrit en tchèque Dvorak, avec un accent sur Va ; c'est Dvor'jak qu'il se prononce, et c'est ainsi qu'il faudrait l'écrire chez nous II y a dans la langue tchèque des
lettres dont il serait impossible de figurer la prononciation ; ne vaudrait-il pas mieux transformer les mots où ces lettres figurent, ainsi qu'on le faisait si sagement jadis ?
Mais tout cela n'est rien à côté de ce qui se passe pour l'Extrême-Orient, dont les mots nous arrivent filtrés à travers la langue anglaise. Pour peu que l'on connaisse cet idiome, on sait que chez lui l'écriture et la prononciation sont deux sœurs ennemies et qu'il est impossible, a priori, de deviner comment s'énonce un mot, avant de l'avoir entendu. Et c'est sous cet habit que l'on nous présente les mots indiens et chinois ! Il a fallu des années pour qu'on se décidât à écrire Fou-Tchéou et non Foiv-Tchow.
Nous voici bien loin de Turin, que son Exposition de 1911 avait mis fort à la mode. On avait organisé à cette Exposition des concerts symphoniques, dans une grande salle, avec un grand orchestre. J'ai regardé un programrne : S3^mphonie de Beethoven, ouverture de ]\Iendelssohn, symphonie de Tchaïkovski. Cela m'a suffi !
Comment, il y avait des pavillons Français, Anglais, Allemands, Italiens, Russes, où l'on exposait des produits des différents pays, et l'on ne pensait pas à donner des concerts dont chacun ferait entendre la musique des contrées diverses !
On y avait pensé, pourtant, à Paris, en 1878. Cha-
que pays avait été invité à venir faire entendre sa musique et l'idée avait été accueillie avec enthousiasme ; les concerts avaient eu le plus grand succès. Ceux qui y ont assisté n'ont pas oublié sans doute l'éclat des Concerts Russes, organisés et dirigés par Nicolas Rubinstein, qui s'y était même fait applaudir comme pianiste.
Pourquoi, aux Expositions subséquentes, tant à Paris qu'ailleurs, n'a-t-on pas fait de même ? Sans aller jusque-là, pourquoi un orchestre, comme celui qui fonctionnait à Turin, ne donnait-il pas, à tour de rôle, des concerts dont chacun aurait été exclusivement consacré à la musique de tel ou tel pays? Cela aurait eu le double avantage de sortir de la banalité et de rentrer dans le cadre général ; cela eût offert un tout autre intérêt que des concerts ordinaires, donnant l'audition de ce que l'on entend partout.
Comme toute Exposition universelle qui se respecte, celle de Turin montrait une troupe de sauvages : ceux-ci étaient des Somalis, nègres aux traits fins, à la figure sympathique. Ils faisaient naturellement de la musique ; l'un d'eux jouait de la double flûte, et ce n'est pas sans surprise que je l'ai vu muni de cette sorte de muselière usitée par les joueuses de flûte de l'antiquité.
Quel est le but de cet appareil qui comprime les joues ? J'aurais bien voulu le savoir ; mais la langue Somali ne m'étant pas familière, je n'ai pu satisfaire
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ma légitime curiosité. Les deux flûtes sont à l'unisson ; et le musicien qui respire par ses narines largement ouvertes joue sans interruption, comme s'il se servait d'une cornemuse. En pareil cas, le gonflement des joues paraîtrait nécessaire, et il est rendu impossible. Mystère !
Hélas ! toute médaille a son revers ! Turin possédait une des plus beUes promenades du monde, et la voilà saccagée par l'Exposition, qui l'avait envahie tout entière ; elle ne s'en relèvera jamais.
On sait ce qu'est devenue chez nous la merveilleuse Esplanade des Invalides Quant au Champ-de- Mars, après l'avoir plusieurs fois occupé et dégagé, on n'a plus voulu le voir à l'état d'espace libre et l'on y bâtit des maisons...
J'aime beaucoup les Expositions — chez les autres.
Questions Artistiques