L'HISTOIRE ET LA LÉGENDE DANS LE DRAME LYRIQUE
LES sujets d'opéra doivent-ils être pris dans l'iiistoire ou dans la légende ? cette question a fait corder des flots d'encre ; on l'agite encore. Il eût mieux valu, à mon sens, qu'elle ne fût jamais posée, cai- il importe peu d'y répondre : la musique est-elle bonne? l'œuvre est-elle intéressante ? , voilà ce qui importe uniquement. Mais Tannhauser, Lohengrin, Tristan et Siegfried sont venus et la question a surgi. Ces héros, nous a-t-on dit, sont environnés d'un prestige que des personnages historiques ne sauraient avoir ; avec eux, l'action extérieure perd son importance et l'action intérieure la remplace, au grand avantage du drame lyrique. Cependant auprès d'eux est apparu Hans Sachs, qui pour n'être aucunement légendaire n'en fait pas moins bonne figure ; mais ici l'intrigue est encore peu de chose, l'intérêt gît principalement dans l'action intérieure, la seule, paraît-il, que la musique doive exprimer dans son divin langage.
La musique, il est vrai, permet de simphfier l'action et de donner ainsi un libre cours au jeu des sentiments et des passions, elle permet des scènes muettes
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qui sans elle seraient impossibles ; elle-même se meut plus à l'aise dans ces conditions. Est-ce à dire qu'elles lui soient indispensables? nullement. Dans sa souplesse, dans son habileté, elle offre d'inépuisables ressources ; et si vous donnez à Mozart une féerie comme la Flûte enchantée, une comédie aussi animée que le Mariage de Figaro, il en fera, sans effort, d'impérissables chefs-d'œuvre.
Y a-t-il entre l'Histoire et la Légende une différence essentielle ?
L'Histoire, c'est ce qui est probablement arrivé.
La Légende, c'est ce qui n'est probablement pas arrivé.
Il y a de la Légende dans l'Histoire.
Il y a de l'Histoire dans la Légende.
La Légende est la forme ancestrale de l'Histoire.
C'est pour cela que toute légende a sa racine dans un fonds de vérité, — qu'il nous faut rechercher à travers la fable, comme nous cherchons à reconstruire les animaux disparus d'après les restes que le temps nous a conservés. — Derrière Prométhée nous voyons l'invention du feu ; derrière les amours de Cérès et de Triptolème, l'invention de la charrue et la culture des céréales ; l'aventure des Argonautes nous montre les premières tentatives d'expéditions lointaines et la découverte des mines d'or... On a fait de grands travaux sur ce sujet des réaUtés contenues dans la fable ; on a trouvé l'exphcation des faits les plus
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étranges de la mythologie, des métamorphoses si poétiquement décrites par Ovide.
Entre la Légende et l'Histoire se placent les Livres Saints.
Chaque race a les siens. Les nôtres sont l'Ancien et le Nouveau Testament. Pour beaucoup ces livres sont légendaires ; pour un plus grand nombre, pour les croyants, ils sont de l'histoire, l'Histoire Sainte, la seule vraie, la seule qu'il ne soit pas permis de révoquer en doute. En voulez- vous une preuve? il n'y a pas bien des années qu'un pasteur anglican fut censuré par l'autorité ecclésiastique pour avoir osé dire, dans un sermon, que le serpent du Paradis terrestre était un serpent symbohque et non un animal véritable.
Et l'autorité avait raison.
Quelle est la base du Christianisme ? la Rédemption : c'est-à-dire l'incarnation et le sacrifice de Dieu lui-même destinés à effacer la tache du péché originel et à ouvrir ainsi aux hommes le royaume des cieux. Et qu'est-ce que le péché originel ? la faute d'Adam, alors qu'entraîné par l'exemple d'Eve, victime ellemême des perfides conseils du Serpent, il désobéit à l'ordre de ne pas goûter au fruit défendu. Supprimez le Paradis terrestre, le Serpent, le fruit défendu, tout l'édifice du Christianisme s'écroule.
Passons à l'histoire profane.
Prenons un hvre d'histoire : les faits y sont relatés de telle façon qu'ils vous sembleront incontestables. Voyez les mêmes faits sous la plume d'un autre historien, vous ne les reconnaîtrez plus.
Pourquoi ? c'est qu'un écrivain n'entreprendrait jamais la tâche de s'attaquer à ce colosse, l'Histoire,
s'il n'était poussé par une idée préconçue, par une vue d'ensemble, un système qu'il voudrait faire prévaloir; et qu'il le veuille ou non, il voit les faits sous un certain aspect favorable à son système, il les observe à travers des prismes, des verres grossissants ou rapetissants, il les déforme à son insu.
D'ailleurs, quels que puissent être sa pénétration et son désir d'atteindre la vérité, le pourrait-il j amais ? là comme ailleurs, la vérité absolue échappe aux hommes,
Louis XIV, Louis XV, madame de Maint enon, madame de Pompadour, Louis XVI et Marie-Antoinette, Napoléon et Joséphine eux-mêmes, si près de nous, sont déjà des personnages à demi légendaires. Le Louis XIII de Marion de Lornie paraissait vrai jusqu'en ces derniers temps ; de récentes découvertes nous ont appris qu'il ne l'était pas.
C'est hier que régnait Napoléon III et déjà son image se colore de teintes diverses. Toute ma jeunesse s'est passée sous son règne et mes souvenirs ne me le représentent ni comme le monstre peint par Victor Hugo :
On entendit ce cri monstrueux : • Je veux vivre ! »
ni comme le souverain doux et sympathique des narrateurs actuels.
On a beaucoup disserté sur les causes qui ont amené la guerre de 1870, et dernièrement encore on réveillait ces douloureux souvenirs ; on sait tout ce qui s'est dit, tout ce qui s'est écrit pendant les derniers jours qui précédèrent la crise. Mais saura-t-on jamais ce qui est resté dans les arcanes de la pensée des souverains.
des ministres, des ambassadeurs ? Saura-t-on jamais si l'Empereur poussait Gramont, ou si Gramont poussait l'Empereur ? Le savaient-ils eux-mêmes ?
Il y a une chose que l'historien le plus pénétrant n'atteindra jamais : le fond des consciences.
Mais on peut atteindre le fond de la tombe... Longtemps il fut avéré que les restes de Voltaire et de Rousseau avaient été exhumés, profanés, jetés à la voirie. Victor Hugo écrivit sur ce fait une page admirable, une de ces pages comme lui seul savait en écrire... Un beau jour un doute sur\nnt. On voulut en avoir le cœur net : après avoir hésité longtemps, on ouvrit enfin les cercueils des deux grands hommes ; ils y dormaient paisiblement leur dernier sommeil. Le fait était faux, l'histoire était une légende.
A ce propos, on peut constater l'étrange crédulité de Victor Hugo, bien étonnante chez un si colossal génie. Il a cru aux choses les plus incroyables, au « masque de fer » frère jumeau de Louis XIV, à la pieuvre n'ayant pas de bouche et se nourrissant à l'aide de ses ventouses, à la réahté des Sirènes japonaises, que les Japonais fabriquent artificiellement avec un singe et un poisson. Pour les Sirènes, il était excusable : l'Académie des sciences y avait cru un moment.
Si l'histoire proprement dite est si voisine de la Légende, au point de se confondre parfois avec elle, que sera-ce du Roman, du Drame historique où des événements de pure invention doivent forcément intervenir ? que sera-ce des conversations tenues, dans le livre et sur la scène, par les personnages historiques ? que sera-ce des faits eux-mêmes, à qui l'on ne demande plus alors d'être vrais, mais seulement vraisemblables ?
Pour ressembler en tout à la Légende, une seule chose leur manque : le merveilleux.
Or, le merveilleux se prête admirablement à la musique, et elle y trouve de précieuses ressources : c'est l'évidence même. Mais ces ressources lui sont-elles indispensables ? pas le moins du monde. Ce qu'il faut avant tout, ce sont des sentiments et des passions, mis en jeu par ce qu'on appelle des situations ; et où peut-elle en rencontrer plus ou mieux que dans l'histoire ?
Depuis LuUi jusqu'à la fin du xviii^ siècle, l'opéra français a été légendaire, c'est-à-dire mythologique, et ce n'était pas, comme on le prétend, pour se borner à la peinture des sentiments, à l'action intérieure, pour éviter les contingences. (Oh ! ces contingences, nous les a-t-on assez servies !) C'était pour trouver 4ans la Fable matière à spectacle. La tragédie, comme on sait, ne pouvait entrer dans cette voie, évoluant péniblement sur une scène encombrée de spectateurs : l'opéra, libre de ses mouvements et occupant un vaste espace, recherchait au contraire la pompe, les machines, les gloires dans lesquelles apparaissaient les dieux et les déesses, tout ce que pouvait donner la mise en scène d'alors ; et si l'on n'y pratiquait pas la couleur locale, c'est qu'elle n'était pas encore inventée.
Enfin, comme on se lasse de tout, on se lassa de la mythologie, on aborda le genre historique, et alors
parurent les Vestales, les Fernand Coriez, on sait avec quel succès ! et le genre historique régna sans conteste jusqu'au jour où Robert le Diable ramena timidement la légende, qui devait triompher plus tard sous les auspices de Richard Wagner.
Mais entre temps, après Robert le Diable étaient apparus les Huguenots, qui pendant un demi-siècle ont été la gloire de l'opéra historique ; maintenant encore, les traditions en étant à peu près perdues, les exécutions bien inférieures à celles d'autrefois, cette œuvre mémorable jette encore, comme un soleil couchant, de surprenantes lueurs. Plusieurs générations, qui l'ont admirée, s'étaient donc trompées ! et faut-il s'inscrire en faux contre une si brillante fortune, parce que Robert Schumann, qui n'entendait rien au théâtre, en a contesté la valeur ? Il est étonnant qu'au jugement de Schumann on n'ait pas opposé celui de Berlioz, et l'enthousiasme qu'il a montré pour les Huguenots dans son fameux traité d'instrumentation.
Le grand pubhc, peu accessible aux polémiques transcendantes, est fidèle aux anciennes gloires ; bien que le succès soit venu, peu-à-peu, à quelques drames l5n:iques d'espèce légendaire, le goût du genre historique lui est resté, et non sans raison, car ainsi que l'a dit un critique autorisé : « un drame historique peut contenir une force vive de lyrisme plus grande que la plupart des pauvres Uvrets légendaires sur lesquels s'évertuent nos compositeurs candidement persuadés KJ qu'ils font descendre sur eux le saint esprit de Bayreuth ; » et ils n'auraient jamais songé à être légendcdres, si le dieu, au lieu de se tourner vers la mythologie Scandinave, avait donné suite à son projet de
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mettre en scène les hauts faits de Frédéric Barberousse. Il n'était nullement, dans sa jemiesse, ennemi du genre historique ; il s'est répandu en éloges sur la Muette de Portici, sur la Juive, sur la Reine de Chypre : et s'il fait des réserves justifiées sur le livret de ce dernier ouvrage, il convient néanmoins que le compositeur y a trouvé l'occasion d'écrire de fort belles pages.
« On ne samait trop louer Halévy, — dit-il, — de la fermeté avec laquelle il résiste à toutes les tentations d'escamoter les applaudissements faciles, en s'en remettant avec une confiance aveugle au talent des chanteurs, comme font tant de ses confrères. Au contraire, il tient à ce que les virtuoses, même les plus en renom, se soumettent aux hautes inspirations de sa muse, c'est ce qu'il obtient par la simphcité et la vérité qu'il sait imprimer à la mélodie dramatique. »
C'est ainsi que Richard Wagner parlait de la Juive en 1842.
On renonce, heureusement, à exiger que le Drame lyrique soit légendaire ; il faudrait, en conséquence, condamner les plus fameux opéras russes, et cela n'est pas admissible. Mais il y a la manière, et alors la question devient fort embrouillée : car on admet telle manière, non telle autre, et il est bien difficile de s'y reconnaître.
Ici, je vais être obhgé de plaider un peu pro domo mea, à propos d'Henri VIII qui n'est pas, à ce qu'il paraît, dans la bonne manière. Non que je veuille en
défendre la musique, m'inscrire en faux contre les jugements qu'elle a pu susciter : cela ne se fait pas ; mais il m'est permis de parler de la pièce, de dire comment la musique vient s'y adapter. Il paraît que tout y est superficiel, sans profondeur, « en façade », que l'âme des personnages n'apparaît jamais, que le Roi, tout en douceurs et en confitures d'abord, devient subitement féroce, sans préparation et sans explication ; que sais- je encore ?
Mais parlez nous de Boris Godounof : voilà le drame historique tel qu'il convient à la musique.
Je l'ai vu, ce Boris Godounof, avec beaucoup d'intérêt. J'y ai entendu des morceaux savoureux, impressionnants ; d'autres qui l'étaient moins. J'y ai vu, dans un tableau, un moinillon insignifiant, qui devenait brusquement empereiu: au tableau suivant; un acte entier rempli par des cortèges, des sonneries de cloches, des chants populaires, des costumes éblouissants ; dans un autre, une nourrice gardant des petits enfants, à qui elle contait de petites histoires ; un duo d'amour que rien n'avait fait pressentir et qui n'eut pas de suite, une incompréhensible fête de nuit se passant dans l'obscurité, enfin des scènes funèbres où M. Chaliapine était admirable; et ce n'est pas ma faute si je n'ai pas trouvé dans tout cela la vie intérieure, la psychologie, les préparations, les exphcations que l'on regrette de ne pas rencontrer dans Henri VIII.
« Pour Henry VIII, » est-il dit au commencement de la pièce, « il n'est chose sacrée, — l'amitié, l'amour, les serments, — tout est htière à ses emportements ; — il n'est pour lui ni loi, ni foi jurée... » et quand, un peu plus tard, le roi donne en souriant de l'eau bénite
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de cour à l'ambassadeur qu'il reçoit, l'orchestre, reprenant sous ses paroles toute la musique de la scène précédente, éclaire l'intérieur de son âme. Voilà comment d'un bout à .l'autre l'ouvrage est écrit « en surface. » Mais on n'a pas répandu dans le public des dissertations sur tous ces détails ; on n'a pas souligné le thème de la félonie, le thème de la cruauté, le thème de la duphcité, le thème de ceci, le thème de cela, selon la mode du jour, et la critique est bien excusable de ne pas les voir.
Pas un mot, pas une scène, a-t-on dit, ne nous ouvre l'âme d'Henry VIII. — Comment ! pas même la grande scène entre lui et Catherine, où il joue avec eUe comme le chat avec la souris, où il voile de scrupules rehgieux son envie de se séparer d'elle, où il ne cesse de la larder d'insinuations perfides et cruelles ! pas même la dernière scène avec ses effroyables hypocrisies !
Dans tout cela, est-ce que les passions et les sentiments ne sont pas en jeu ? que donnent de plus les livrets russes ? que donneraient de plus les sujets légendaires ?
Résumons-nous. La Légende, au point de vue du drame lyrique, offre un avantage : le merveilleux; pour le reste on y trouverait plutôt des inconvénients. Des personnages qui n'ont jamais existé, à l'existence desquels on ne croit plus, peuvent-ils être intéressants par eux-mêmes ? ils ne soutiennent pas comme on
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l'imagine la musique et la poésie, c'est la poésie et la musique, bien au contraire, qui leur donnent la vie. Supporterait-on les interminables discours du triste Votan, sans la merveilleuse musique dont ils sont accompagnés ? Orphée pleurant Euridice nous toucherait-il autant si Gluck, dès les premières notes, n'avait su nous captiver ? Que seraient, sans Mozart, les marionnettes de la Flûte enchantée ?
Laissez donc les musiciens choisir leurs hvrets d'opéra, et la forme même de leurs opéras, suivant leur tempérament. Combien de jeunes talents se perdent aujourd'hui, parce qu'au lieu d'obéir à leur nature, ils se croient obhgés d'obéir à un mot d'ordre ! tous les grands artistes, l'illustre Richard plus que tout autre, se sont moqués des critiques ; à l'instar du meunier de la fable, ils en ont fait à leur tête et ils ont bien fait.
Puisque nous avons parlé de la jeunesse de Richard Wagner, je profiterai de l'occasion pour révéler, au sujet d'une de ses œuvres, un petit mystère connu de moi seul.
Au temps où Wagner était jeune, j'étais enfant, et j'assistais assidûment aux séances de la Société des Concerts, grâce à la complaisance d'un excellent abonné, M. MarceUn de Fresnes, qui me réservait une place dans sa loge. Le Timbaher d'alors avait la singulière habitude de « partir » avant tout le monde ; quand l'orchestre entier faisait entendre un accord, il en ré-
sultait un effet non prévu par les auteurs et assurément digne de blâme, mais cet effet n'était pas sans caractère et j'avais pensé qu'il serait possible de l'utiliser.
Richard Wagner habitait Paris à cette époque et fréquentait les célèbres concerts. Il avait sans doute remarqué l'effet en question, et il l'a utilisé dans sa Faust-ouveriure.