LE CHEVALIER VERT
LA civilisation, comme on sait, marche d'Orient en Occident, comme le jour qui nous éclaire ; partie de l'Asie, elle a gagné l'Europe, puis elle a traversé l'Atlantique sur la caravelle de Christophe Colomb, pour aller dévorer, en Amérique, des organisations moins résistantes et une nature splendide qui ne peut lutter contre ses insatiables appétits. Il ne faut donc pas s'étonner outre mesure si les idées avancées en art, dont nous nous faisons gloire, y trouvent un terrain favorable à leur développement et si la Californie, la partie la plus occidentale de cet Occident, a vu éclore dans son sein un « Club bohémien » (pourquoi bohémien ? je l'ignore) qui s'est donné pour mission la culture et le développement des idées nouvelles en art dramatico-lyrique. Voilà bientôt dix ans que l'on a commencé à organiser, dans ce milieu, des représentations où l'on a cherché à interpréter « l'Esprit de la Nature », au moyen de grove plays, que l'on traduit pièces naturelles. Naturelles, elles le sont seulement par ce fait qu'elles sont représentées, non sur un théâtre, mais dans une forêt, sur un terrain en pente orné d'arbres gigantesques. Nous connaissons aussi, chez nous, des « théâtres de la Nature », et cela n'aurait rien de bien extraordinaire, si ce n'était « l'Esprit
de la Nature » présidant à la création de ses œuvres, les principes que leurs auteurs mettent en avant, l'importance attribuée à ces principes qui leur donne, par moment, des allures de secte religieuse.
Ces principes, d'ailleurs, ne nous sont pas inconnus : nécessité d'être révolutionnaire ou plagiaire, suppression de la mélodie vocale, la voix ne devant pas prendre plus d'importance qu'un instrument quelconque de l'orchestre ; impossibilité de faire une œuvre d'art véritable par la collaboration d'un poète ou d'un musicien, le musicien se trouvant ainsi réduit au rôle d'un peintre qui appliquerait des couleurs sui* une statue ; simples sophismes, qu'il n'est pas difficile de réfuter !
Dire que l'art est nécessairement plagiaire s'il n'est pas révolutionnaire, cela revient à dire que les différents écrivains d'une époque ne sont que des plagiaires, parce qu'ils parlent tous la même langue. A toutes les époques de l'art, les artistes ont employé les mêmes procédés, sans que cela les empêchât de donner à leurs œuvres l'empreinte de leur nature spéciale. Il en est ainsi jusqu'à ce qu'un beau jour surgisse un révolutionnaire qui renouvelle les procédés de l'art ; mais il n'y réussirait pas s'il n'arrivait en temps opportun, soit que les matériaux soient épuisés, soit, plutôt, que des conditions sociales nouvelles réclament des besoins nouveaux.
Pour ce qui est de cette prétention de réduire la voix au rôle subalterne d'un instrument quelconque, puisqu'on parle de l'Esprit de la Nature, c'est assurément ce qu'on peut énoncer de plus contraire à cet esprit, la Voix étant le seul instrument naturel.
Non seulement la Voix est le seul instrument naturel, mais c'est le seul instrument vivant. La Voix est un miracle de la Nature qu'on ne saurait trop admirer. Comment ces deux ligaments dénommés cordes vocales produisent-ils, quand un souffle les traverse, des sons si pénétrants et si puissants? Comment se fait-il que les voix, avec un tube de résonance aussi court que le larynx, aient une telle étendue, que, par l'exercice, les chanteurs arrivent à l'exécution de ces trilles, de ces vocalises vertigineuses que l'on affecte aujourd'hui de mépriser, alors qu'on ne saurait trop les admirer en pensant à leur incompréhensible origine ? Aucun instrument, si parfait qu'il soit, ne saurait rivaliser avec le timbre d'une belle voix. L'Orgue seul a pu donner l'illusion de voix cassées et chevrotantes, supportables seulement de loin, estompées par la résonance des grandes cathédrales.
Et c'est un tel instrument, inimitable, divin, qu'on veut réduire au rôle d'un alto ou d'un basson.
Parlerons-nous de cette impossibihté prétendue de faire une œuvre d'art par la collaboration d'un poète et d'un musicien ? Oui, si celui-ci était réduit à colorier une statue, mais ce n'est pas à cette besogne que s'astreint le musicien. Parfois, il est vrai, il se borne à colorier un dessin ; mais, quand il a besoin de sa liberté, il ne se gêne pas pour la reprendre ; tantôt il fait ce qu'on appelle un « monstre », un texte préparatoire que le hbrettiste perfectionnera ; tantôt, s'il en a les moyens, il refait le texte à sa guise. Il est tout à fait dans la Nature que deux êtres, en se combinant, produisent un être nouveau.
Il est temps que nous arrivions au Chevalier Vert, qui est le prétexte de ces lignes. Ce Chevalier Vert est un drame, conçu et exécuté, paraît-il, d'après les plus pures doctrines professées au « Club bohémien » de Californie. Ah ! elles ne sont pas très claires, ces doctrines, et mon peu de penchant pour l'obscurité me dispose mal à en pénétrer le sens.
Comment comprendre qu' « ayant son origine dans le drame, la pièce de la Nature a été balayée par la suprême interférence de beauté dans une série d'impressions créatrices par lesquelles est instituée une nouvelle forme d'art » ?
Comment croire que le « Club bohémien » donne à tous ses membres a un esprit d'opportunité dont on peut dire qu'on ne le trouve nulle part ailleurs dans le monde » ?
Comment admettre que le grove play, sauvé de la destruction par le « Club bohémien », cultive — dans un certain sens spirituel — l'amour universel de la Nature et le concentre en lui-même ?
« Ah ! ce déplorable besoin de comprendre ! » s'écriait un jom% dans un bel accès de lyrisme, M. de Wyzewa. Déplorable, c'est possible, mais peut-être excusable, du moins à mes yeux ; car je sens bien que je n'en guérirai jamais.
A force de condamner la voix à mi rôle de plus en plus modeste, retranchant la mélodie pour commencer, amenant ensuite la déclamation à n'être plus qu'une simple élocution, on pouvait prédire la suppression totale du chant, même réduit à sa plus simple expression. Par le Chevalier Vert, la prédiction se trouve accomplie. Le rythme seul de la parole est indiqué, de
ÉCOLE BUISSONNIÈRE m
façon à ce qu'elle puisse s'accorder avec l'orchestre. Reste à savoir quel effet peut produire l'audition de ce texte déclamé sur un rythme imposé, privé par conséquent de toute Hberté. Il semblerait convenir à des acteurs mécaniques plutôt qu'à des êtres vivants.
Le lieu, le temps où se passe l'action du Chevalier Vert sont indéterminés. Peu familiarisé avec les arcanes de la langue anglaise, je n'ai pu pénétrer dans les profondeurs de cette œuvre étrange, où l'on voit, outre le Chevalier Vert, un Chevalier Noir, un Roi, un Prince, un Démon (Sathanas), des Esprits ; j'ai pu voir les dessins des costumes ; certains ne doivent pas tenir chaud à ceux qui les portent. Le beau sexe n'y figure pas ; tous les rôles, dans les pièces de la Nature, étant tenus par des hommes, les auteurs du Chevalier Vert n'y ont pas mis de rôle de femme.
Quelques échantillons assez importants de la musique me sont parvenus. Ils m'ont surpris, car ils ne sont pas révolutionnaires pour une obole. C'est de la jolie musique bien faite et peu originale, où la harpe semble jouer im rôle prépondérant. Nous sommes, dans la vieille Europe, plus avancés que cela, et l'on ne trouve pas dans cette musique la réalisation du principe, proclamé si haut, de la nouveauté nécessaire et indispensable. C'est qu'il est plus facile, entre nous, de promettre que de tenir en pareille matière.
Quoi qu'il en soit de toutes ces réserves, je crois que s'il m'était donné de voir le Chevalier Vert, j'y prendrais un plaisir extrême, comme La Fontaine à la lecture de Peau d'Ane. Le spectacle doit être joU à voir et la musique agréable à entendre. Ce qui est fâcheux, c'est d'emboucher des trompettes d'or et d'annoncer au
monde une révélation, là où il n'y a probablement qu'une fantaisie curieuse et intéressante.
Ce qui est plus fâcheux encore, c'est que cette bonne parole ne pomTa pas se répandre sur le monde. On a soin de nous avertir que tant d'efforts et d'enthousiasme sont dépensés pour des pièces qui ne seront représentées qu'une fois, car elles sont si intimement liées aux conditions du théâtre auquel elles sont destinées qu'une répUque ailleurs en serait impossible.
Voilà donc le chant, même sous la forme atténuée de déclamation chantée, banni du théâtre lyrique, ainsi que cela devait logiquement arriver. Il ne reste plus qu'à supprimer la déclamation elle-même et se borner à la pantomine ; un pas de plus et nous sommes au cinématographe. Les extrêmes se touchent.
Ah ! comme il est loin de nous, le temps où j'écrivais les articles réunis sous le titre Harmonie et Mélodie, le temps où il fallait combattre la tyrannie des chanteurs et le culte idolâtre dont la Mélodie était l'objet ! On a passé d'une tyrannie à la tyrannie contraire, comme de la tyrannie despotique à la tj'^rannie parlementaire.
J'ai sous les yeux un compte rendu de la première représentation de Roméo et Juliette, de Gounod. On n'y parle que de mélodie, ou peu s'en faat ; en tout cas, on en parle comme de la chose importante par-dessus tout : « Cette musique, jamais tendre, jamais passionnée, rarement en situation, a des détails qui nous enchan-
tent, mais M. Gounod n'est point vin mélodiste : il a son style, sa phrase mélodique, laquelle, entendonsnous, ft'est point de la mélodie. »
Qu'était-ce donc que la mélodie ? On n'a jamais pu le savoir ; mais, seuls, les Italiens en avaient le secret.
Le même phénomène se reproduit aujourd'hui avec le Lattmotif (permettez-moi d'écrire ce mot comme il doit se prononcer). Vous aurez beau employer ce système avec toutes ses ressources, jamais on n'en conviendra ; vous n'aurez fait que des rappels de motif, ce ne sera pas du Laïtmotif.
Les critiques musicales d'il y a trente ans nous font rire ; que dira-t-on des nôtres dans trente ans ? N'y pensons pas, cela vaudra mieux. . .