L'ART POUR L'ART
SI l'on oublie vite en France, on n'oubliera pas de sitôt la mémorable séance académique dans laquelle un brillant écrivain, recevant un charmant poète, a rappelé si plaisamment qu'il avait été capitaine des cuirassiers, en tirant une épigramme de son grade. Au cours de cette séance, l'éternelle question de l'art pour l'art fut effleurée.
Écoutons d'abord M. de Mun, parlant à M. Henri de Régnier :
« L'art, disiez-vous, n'a point à être moral, et ne risque jamais d'être immoral, quand il demeure strictement objectif et impersonnel, c'est-à-dire quand il ne prend pas parti. Souffrez que je vous arrête ici. Ne pas prendre parti, c'est justement ce que je crois interdit à l'écrivain. L'art est, à mes yeux, la parure des idées ; s'il n'est pas cela, s'il se borne au seul souci de la forme, au culte de la beauté pour elle-même, et quels que soient les actes et les pensées qu'elle recouvre, il ne me paraît plus que le vain effort d'une stérile habileté. »
Le vain effort d'une stérile habileté ! c'est bientôt dit, et voilà, d'un trait de plume, bien des chefs-d'œuvre condamnés ; mais il faudrait commencer par s'en-
tendre. M. de Mun parle ici de l'art d'écrire, et sur ce point il peut avoir grandement raison, bien qu'il soit possible d'élever quelques objections, ainsi que nous le verrons plus tard. Mais il ne précise pas tout d'abord ; il dit, en commençant, l'art, et ce mot prend des acceptions bien diverses. Il y a l'Art, avec un grand A ; il y a les Beaux- Arts, desquels on a tort de disjoindre la Musique, — nous verrons pourquoi ; il y l'art littéraire, l'art poétique ; il y a une foule d'autres arts, les uns se rattachant plus ou moins à l'art proprement dit, les autres n'ayant d'art que le nom.
Qu'est-ce donc que l'Art ?
L'Art est un mystère. C'est quelque chose qui répond à un sens particuher, spécial à l'espèce humaine, et qui s'appelle d'ordinaire le sens esthétique, expression inexacte, car sens esthétique signifie, sens du beau, et ce qui est « esthétique » n'est pas nécessairement beau. Sens du style serait plus juste.
Ce sens, certaines peuplades sauvages le possèdent. Il y a de ces hommes primitifs dont les armes, les ustensiles montrent un remarquable sentiment du style, qu'ils perdent au contact de la civilisation.
Par l'art, si vous le voulez bien, nous entendons seulement les Beaux- Arts, y compris l'art décoratif.
La musique, avons-nous dit, doit en faire partie.
Je vais étonner presque tous mes lecteurs en leur disant que très peu de personnes comprennent la musique. Pour le plus grand nombre, elle est ce qu'a dit Victor Hugo : « La vapeur de l'art »; quelque chose qui serait pour l'oreille ce que les parfums sont pour le sens olfactif, une source de sensations vagues et nécessairement informes comme toutes les sensations.
Or l'art musical est toute autre chose. Il possède la ligne, le modelé, la couleur par l'instrumentation, le tout dans une sphère idéale que d'aucuns habitent dès leur plus tendre enfance, comme l'auteur de ces lignes, que d'autres atteignent par l'éducation, que beaucoup d'autres ne connaissent jamais. Il possède de plus le mouvement que les autres Beaux- Arts ne connaissent pas. La musique est le plus mystérieux de tous les Beaux-Arts ; mais les autres sont aussi des mystères, comme il est facile de s'en apercevoir.
Leur première manifestation se produit par les tentatives de reproduction des objets ; on en trouve qui remontent aux temps préhistoriques. Or, quelle est la première idée qui vient à l'homme en pareil cas ? C'est de marquer, par un trait, le contour de l'objet dont il veut conserver l'image. Ce contour, ce trait, n'existent pas dans la nature. Tout le principe de l'art est là ; se baser sur la nature pour en faire autre chose répondant à un besoin spécial et inexplicable de l'esprit humain. Aussi n'y a-t-il rien de plus chimérique, de plus vain que cette recommandation faite si souvent aux artistes : soyez vrais! l'Art ne peut pas être vrai, bien qu'il ne doive pas être faux ; il doit être vrai artistiquement, donner une traduction artistique de la nature qui satisfasse le sens du style dont nous avons parlé. Quand il l'a satisfait, il a atteint son but ; on n'a rien de plus à lui demander. Ce n'est pas là le vain effort d'une stérile habileté ; c'est un effort pour donner satisfaction à un besoin légitime, un des plus élevés, des plus respectables de la nature humaine : le besoin d'art.
Dès lors, pourquoi demander à l'Art d'être utile, d'être moral ? Il l'est à sa manière, en éveillant dans