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L'ART DÉCORATIF

UN de mes amis les plus intimes a été Théodore Biais, qui dirigea longtemps la fameuse maison d'ornements d'église de la place Saint-Sulpice. Nous nous étions connus enfants, au catéchisme ; jeunes gens, nous nous étions retrouvés dans l'ateher de Camille Chazal, qui fit de moi, lorsque j'avais vingt ans, le beau portrait que l'on peut voir au musée de Dieppe ; et la plus vive sympathie nous unit bientôt. Passionnés pour l'art sous toutes ses formes, nous étions faits pour nous entendre, et, comme nous habitions le même quartier, on se visitait presque journellement. Il avait été frappé de la routine, de la médiocrité artistique d'une industrie où l'art avait tenu jadis la première place ; dessinateur de talent, il étudiait à fond l'ornement que l'antiquité et le moyen âge ont porté si haut. Il m'initiait à ses travaux, et j'appris ainsi à connaître cet art si répandu, et auquel tant de gens ne font aucune attention, bien qu'il soit, plus que tout autre, mêlé à notre existence journalière. Ma nature m'avait préparé à cette éducation. Que de fois on m'a surpris, lorsque j'étais enfant, en contemplation devant la première page d'un cahier de musique, étudiant avec curiosité les arabesques, les lettres

ornées. « Qu'as-tu donc à regarder le titre ?» me disait-on. Je ne répondais pas.

Théodore Biais me montrait ses travaux, m'initiait aux merveilles décoratives des douzième et treizième siècles, et je compris quelles profondes analogies unissaient cet art et le mien. Ici et là, la même nécessité s'impose de courbes élégantes, de lignes s' équilibrant entre elles ; ici comme là, ce qui est illogique, ce qui n'est pas motivé est inférieur et doit être rejeté. Tant il est vrai que les différents arts ne sont que les langages divers par lesquels s'expriment les mêmes idées !

Dans la musique, le plus grand maître en ce genre me paraît être Sébastien Bach ; et l'observation de ces lois est peut-être la principale qualité musicale de Richard Wagner. Mais allez donc parler de cela aux gens qui ne cherchent en musique autre chose que de la « sensibilité » 1

Quoi qu'il en soit, cette initiation malheureusement incomplète, interrompue de la façon la plus douloureuse par la fin prématurée deThéodoreBiais survenue en 1889, me permet de parler quelque peu d'une forme de l'art à laquelle je me suis beaucoup intéressé, non sans grand profit pour moi-même.

Cette forme, naguère trop négligée, a grandement repris faveur à notre époque, et voici qu'on parle d'une Exposition internationale des arts décoratifs modernes. Rien de mieux, et l'on ne peut qu'applaudir à un pareil projet.

La France y prendra- t-elle la première place ? Cette place, elle l'avait autrefois sans conteste ; de quelque côté que l'on se tourne en Europe, on y rencontre les styles Louis XIV, Louis XV, Louis XVI,

Empire ; on peut voir, en Allemagne, du Louis XV exaspéré, parfois assez comique ; et, de la même époque, d'admirables grilles en fer forgé, la difficulté du travail ayant mis un frein à la fantaisie des artistes. Après sont venues les époques, tristes au point de vue qui nous occupe, de la Restauration, de Louis-Philippe, du Second-Empire ; et l'on a cessé peu à peu de nous imiter.

Il est de mode, en Europe, de railler l'immobilité des Orientaux; ceux-ci auraient beau jeu à nous rendre la pareille, en raillant notre instabilité. Rien ne nous satisfait ; au souci de la perfection nous préférons celui du changement, oubliant que tout mouvement n'est pas nécessairement le chemin d'une amélioration.

Nous avons eu le style roman, arrivé vers le douzième siècle à sa perfection. C'était, au fond, le style romain, mais modernisé, adapté à la civilisation galloromaine. Telle était sa solidité que des monuments entiers en subsistent, intacts, objets de l'universelle admiration. Aux ornements antiques les architectes de cette époque avaient su joindre les admirables arabesques apportées par les Maures en Europe. La feuille d'acanthe est belle, assurément, mais ce n'est pas une plante de France, et tant d'autres que nous connaissons peuvent devenir ornementales ; de cette idée naquit toute une forêt de chapiteaux dont une aximirable collection est réunie au musée de Tovdouse.

On aurait pu s'en tenir là. Sont-ce les Croisés qui

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nous ont, d'Orient, apporté l'ogive ? Je ne sais. Mais l'invasion de l'ogive fut foudroyante, elle bouleversa tout. Alors naquit un nouvel art, porté d'emblée à sa perfection. Dans cet art, tout se tient, tout est logique ; les Romains sont définitivement détrônés ; on ne leur doit plus rien que certaines règles fondamentales et indispensables.

Cet art, il aurait fallu le garder. La France — et l'Europe à sa suite — serait couverte de monuments et d'habitations d'un style original approprié au climat, dégagé de tout ce qui, répondant uniquement aux idées et aux besoins de l'antiquité, aux climats ensoleillés de l'Italie et de la Grèce, était dépaysé chez nous. Pittoresque, amusant, se prêtant à d'infinies variations, cet art n'était pas seulement beau, il était séduisant.

Hélas ! le démon de l'instabilité veillait, et voici que les ogives se rétrécissent et s'aiguisent, que les ornements exagèrent leur importance. Le mal n'était pas grand au quatorzième siècle, mais, au quinzième, l'ogive est devenue lancette, la pierre, dentelle ; d'inutiles broderies s'élèvent autour des fenêtres, ainsi qu'un le voit à l'hôtel de Cluny ; les clefs de voûtes, énormes, démesurées, surchargées d'ornements sculptés, compromettent la solidité des voûtes qu'elles devaient assurer. Le style ogival meurt de ses propres excès, et l'on revient, hélas ! à Rome, à ses colonnes, à ses oves, à ses triglyphes et à tant de choses inutiles, que l'on fait par imitation. Le premier retour, la Renaissance, fut charmant ; quelque chose de la fantaisie du moyen âge y restait encore. Mais déjà l'on marchait à l'aventure, sans se préoccuper de la logique dans les orne-

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ments, l'œil fixé sur l'antiquité pour trouver son chemin, se livrant au caprice pour le reste. Depuis, tous les styles qui se sont succédé ont eu la prétention de se réclamer de la Grèce et de Rome, qu'ils interprétaient à leur façon, sauf le style Louis XV, réaction violente contre la rigidité du Louis XIV, protestation convulsive contre la ligne droite, délicieuse aberration qui ne pouvait durer longtemps ; la pratique en est trop difficile, et, si l'imitation en est aisée, les produits de cette imitation, malheureusement trop répandus, sont de véritables types de mauvais goût. On revint donc, sous Louis XVI, à l'antique, et la traduction que l'on en fit alors fut assurément la plus gracieuse et la plus captivante. L'Empire vint : il voulut être plus que Romain, il voulut être grec ; ses femmes jouèrent de la lyre et se chaussèrent de sandales ; on ne sut faire de la Grèce qu'une caricature étriquée, d'une raideur maussade, et qui, pourtant, n'est pas sans prix, les objets de cette époque se recommandant par une exécution parfaite.

Depuis la Renaissance, on avait épuisé tous les moyens de traduire l'antique ; on entra dans la période des tâtonnements. L'architecture se cramponna aux Grecs et aux Romains. Les arts industriels marchèrent au hasard et donnèrent, pendant cinquante ans, le plus lamentable spectacle. On est heureux de constater qu'ils se sont ressaisis et que l'on fait, à notre époque, de fort belles choses.

Mais un grand danger nous menace.

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L'art, dit-on, n'existe qu'<i la condition de se renouveler. . . et ce que l'on demande avant tout aux exposants, c'est V originalité.

Il n'est pas, à mon avis, de conseil plus perfide, et cela ressort, pour qui sait comprendre, des considérations précédentes.

C'est pour avoir toujours voulu se renouveler que l'architecture est retombée sous le joug des Grecs et des Romains, dont elle a tant de peine à se dépêtrer.

La recherche de l'originahté est mortelle pour l'art. On est original malgré soi, de par sa nature ; on ne devient pas original par la volonté, par la recherche ; on n'arrive alors qu'à la bizarrerie, à l'incohérence, à la folie.

L'Art décoratif a deux sources : les formes géométriques, dont les cristallisations donnent de si beaux exemples ; les formes naturelles, étudiées chez les plantes et les animaux. Ces formes, habilement styhsées, sont variables à l'infini et ouvrent à l'artiste le plus beau champ à parcourir ; vouloir en sortir, en dédaignant l'appui de ces guides si sûrs, est s'exposer à tomber dans l'illogique et dans l'absurde.

C'est ainsi qu'est né Y art nouveau, venu de l'étranger, et que l'étranger veut nous imposer.

Il existe à l'étranger des écoles où cet art horrible est enseigné. J'ai vu, en des expositions, les travaux d'élèves de ces écoles. J'y ai admiré les études d'après les plantes et les insectes, de véritables chefs-d'œuvre ; puis, à ma grande surprise, des travaux d'art décoratif où il semblait qu'on eût pris à tâche de faire oubher à l'élève tout ce qu'on lui avait fait apprendre auparavant.

On est trop disposé aujourd'hui, chez nous, à s'engouer de tout ce qui vient de l'étranger.

Il faut résister à cette invasion, que nos voisins du Nord, de l'Est, du Sud cherchent, par un sentiment bien naturel, à nous imposer ; il faut nous inspirer de notre caractère, de notre tempérament, de notre flore, de notre climat ; il faut nous garder de l'exubérance des uns, de la mélancolie des autres. Il faut songer, avant tout, qu'un objet doit être essentiellement approprié à sa destination, et que l'originalité, en pareille matière, n'est qu'une qualité secondaire ; il faut penser que nous sommes une nation gaie, et que des appartements, des mobiliers d'aspect lugubre ne saiu"aient nous convenir, bien qu'ils aient la prétention d'être « artistiques », ce qui est déplacé ne pouvant pas être artistique.

N'allons pas plus loin. Des gens compétents, et bien posés pour faire valoir leurs idées, sont, je le sais, de mon avis. A eux de tenir le gouvernail, de diriger un mouvement qui doit contribuer à l'honneur et à l'avantage de notre pays.

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