SCIENCE ET ART POPULAIRES
UN jour, M. René Bazin, de sa plume savante, dessinait à grands traits la brillante carrière de Pasteur. La France n'a pas de gloire plus pure ; il fut un de ces hommes qui maintiennent, malgré tout, la France au premier rang des nations.
Une faveur bien rare lui fut accordée : alors que les savants, dont le rôle est de chercher la vérité sans se préoccuper des résultats, attendent parfois de longues années avant que leurs découvertes puissent être de quelque utilité, celles de Pasteur furent d'une utilité immédiate, ce qui leur permit d'être appréciées par la foule qui ne saurait comprendre la science cultivée pour elle-même. Il épargna des millions à la fortune publique ; c'est par milliers qu'il sauva des vies humaines.
Il avait déjà conquis une belle place dans la science quand le pubhc apprit son nom, à propos du mémorable combat entre lui et Pouchet, celui-ci affirmant, Pasteur niant la fameuse « génération spontanée ». Les probabilités étaient pour Pouchet : on se refusait à croire que ces organismes se développant en foule dans un vase « où trempe cette verveine », ces moisissures apparaissant dans certaines conditions, ne fus-
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sent pas produits sur place et spontanément. La jeunesse se passionnait.
— « Es-tu pour Pouchet ou pour Pasteur? » me demandait -on à chaque instant ; et je répondais invariablement : « Je serai pour celui qui prouvera qu'il a raison ; » car je ne pouvais admettre qu'une question de cette nature pût se résoudre a priori, d'après des idées préconçues. Oserai-je avouer que, parmi mes camarades, je ne trouvais personne de mon avis ?
On sait comment Pasteur, à force de génie et de patience, obtint une éclatante victoire. Il démontra que des milliards de milliards de germes circulent dans l'air qui nous entoure et que, lorsque l'un d'eux rencontre des conditions favorables, un être vivant apparaît qui en engendre d'autres. Beaucoup d'appelés, peu d'élus : cette loi qui nous semble injuste est une des grandes lois de la Nature.
Ce grand bienfaiteur, dont les bienfaits profitaient à toutes les classes de la Société, aurait dû être populaire ; il fut, au contraire, extrêmement impopulaire. Mus par un sentiment inexplicable, des publicistes en faveur lui firent une guerre sans merci. Lorsque après plusieurs années de travaux prodigieux, il osa combattre la rage, on profita de ce que l'humanité commandait l'admission de tous ceux qui sollicitaient le traitement, fussent-ils incurables, pour répandre le bruit que ce traitement ne guérissait pas, mais donnait au contraire, la maladie qu'il prétendait gtiérir. On
attisa la fureur populaire à tel point qu'il y eut, au théâtre du Châtelet, une réunion monstre contre Pasteur, dans laquelle Louise Michel, avec son énergie coutumière, lança, au milieu d'applaudissements frénétiques, cette inqualifiable parole :
Les questions scientifiques doivent être résolues par le peuple !
A ce moment, on ne parlait que de microbes, et une boutique s'ouvrit sur les boulevards, annonçant la prétention de les montrer. Il s'agissait uniquement de ce qu'on appelle im microscope solaire, montrant projetées sur un écran et convenablement agrandies, les petites bêtes qui grouillent dans les eaux impures, larves de moustiques, daphnies et autres insectes qui sont aux microbes ce qu'un éléphant est à un puceron. J'entrai dans cet établissement ; il y avait là des gens du peuple avec leurs femmes, l'air très sérieux, croyant vraiment voir les fameux microbes ; et l'un d'eux, près de moi, disait d'un air pénétré :
« — Ah ! la science, quand ça arrive là ! »
J'étais indigné, je me tenais à quatre pour ne pas me lever et leur dire : On vous trompe, ce qu'on vous montre, ce n'est pas la Science, c'en est tout au plus l'antichambre ; et vous, qui trompez ces braves gens naïfs au lieu de les éclairer, vous n'êtes que des malfaiteurs !
Mais je me tus : je n'aurais réussi qu'à me faire expulser...
Et je me disais, — je me le dis encore, — pourquoi ne pas éclairer des gens qui, visiblement, aspirent à la lumière ? Les initier à la science est impossible, mais ne pourrait-on leur faire comprendre au moins ce que
c'est que la science, dont ils n'ont aucune idée ? Savent-ils, alors qu'on leur parle toujours de leurs droits, et qu'on les pousse sans cesse à réclamer plus de profit et moins de travail, — savent-ils que des jeimes gens passent leurs plus belles années à vivre d'une vie précaire, travaillant jour et nuit sans espoir d'un profit quelconque, sans autre but que la découverte d'un fait nouveau dont l'humanité profitera peut-être quelque jour? Savent-ils que tous ces bienfaits de la civilisation dont ils jouissent inconsciemment sont les fruits des travaux énormes, longs et pénibles, de ces savants qu'ils considèrent comme des oisifs et des songe-creux, s' engraissant de la sueur des travailleurs ? Leur apprendon, en un mot, à respecter ce qui est respectable ?
On fait, il est vrai, des conférences ; mais ce sont des réunions sérieuses qui n'attirent qu'une élite. Il faudrait attirer tout le monde, et pour cela rendre les conférences amusantes, les agrémenter de vues cinématographiques, de petits concerts...
Ici nous touchons à l'art. Ce n'est pas seulement à la science, c'est aussi à l'art qu'il faudrait initier le peuple ; et cela est beaucoup plus difficile.
Nos peuples modernes ne sont pas artistes. Le peuple grec l'était ; le peuple japonais l'était avant l'invasion européenne.
On connaît un peuple artiste à ce qu'il ignore ce que c'est qu'un « objet d'art », l'art étant partout dans un pareil milieu. Un peuple artiste ne songe pas plus à
faire de l'art qu'un grand seigneur à se donner l'air distingué : la distinction est dans ses moindres gestes sans qu'il en ait conscience. De même, chez les peuples artistes, les objets les plus usuels, les plus humbles ont du style. Et ce style, c'est l'équilibre parfait, l'appropriation exacte de l'objet à sa destination, la justesse des proportions, la pureté des lignes, l'élégance des courbes, la perfection dans l'exécution, dans l'intention surtout. Chez nous, quand on se récrie sur la laideur, sur la malfaçon de certains objets : Que voulezvous ? dit-on, c'est si bon marché !... Mais le style, la conscience apportée à la fabrication ne coûtent rien. Le sentiment de l'art est pourtant inhérent à la nature humaine. Les armées des peuples primitifs sont belles ; les haches préhistoriques de l'âge de la pierre polie sont d'un galbe parfait. Il ne s'agit donc pas de créer le sentiment de l'art dans le peuple, mais plutôt de le réveiller.
Dans notre monde moderne, où la musique tient une si grande place, c'est par elle que l'on pourrait commencer. De la musique gaie, facile à comprendre, mais obéissant aux lois de l'art, voilà ce qu'il faudrait faire entendre au peuple au lieu des horreurs dont on lui farcit les oreilles, sous prétexte de satisfaire son goût. Quelle erreur ! Ce qui plaît surtout au peuple, c'est le genre sentimental ; mais, au lieu d'une sentimentalité niaise dont il se contente, il faudrait lui mettre dans la mémoire les airs charmants qui poussaient naturellement, comme pâquerettes sur un gazon, dans le champ immense de notre Opéra-Comique. Ce n'est pas du grand art, si vous voulez, mais c'est de la jolie musique, et c'est du grand art à côté de ce qu'on entend
trop souvent dans les cafés-concerts. Je n'ignore pas qu'il y a dans ces établissements des gens de talent dont les qualités de diction sont particulièrement appréciables ; mais, à côté de cela, que de choses affreuses ! Et quel répertoire instrumental, que d'ailleurs personne n'écoute !
Toutes les fois qu'on a essayé de relever le genre de ces établissements, d'y faire entendre de vrais chanteurs, des virtuoses, d'y déclamer des vers, la foule est accourue. Mais, bien souvent, au théâtre même, sous prétexte de satisfaire le goût du pubHc, c'est leur propre goût que les diiecteurs s'appliquent à satisfaire, et cela est très humain : on juge volontiers des autres par soi-même.
N'ai-je pas entendu un directeur célèbre me dire, en me montrant sa salle vide :
— « Le public est extraordinaire : on lui donne ce qu'il aime, et il ne vient pas ! »
Un jour, je me promenais dans un jardin ; dans ce jardin était un kiosque, et, dans ce kiosque étaient des musiciens jouant de la musique quelconque. La foule, indifférente, tournait tranquillement autour du kiosque tout en causant.
Tout à coup, ô surprise ! résonnent les accents du délicieux andante de la Symphonie en ré de Beethoven, cette fleur printanière au parfum si déUcat. Dès les premières notes, la promenade, les conversations s'ar-
rêtent ; et, dans un religieux silence, la foule, immobile, écoute la merveille.
Le morceau fini, je sors du jardin ; et, près de la porte d'entrée, j'entends les gens de la direction qui disaient : (( — Vous voj^ez, ça ne plaît pas, cette musique-là. » Et l'on n'a plus joué de cette musique-là.
Musique Religieuse