MUSIQUE RELIGIEUSE
L'idée de réforme semble exercer sur les humains une sorte de fascination. Depuis le « changement de propriétaire » du petit commerçant jusqu'aux revisions de Constitution et aux changements de gouvernement, il semble que toute réforme soit destinée à ramener l'âge d'or sur la terre. Les gens de mon temps se souviennent encore de la révolution de 1848, accomplie aux cris assourdissants de «Vive la réforme!» poussés par ime foule qui ne savait même pas ce que ce mot de « réforme » signifiait ; il suffisait d'interroger au hasard un des braillards pour s'en convaincre. Hélas ! bien souvent, la réforme opérée, le « changement de propriétaire » effectué, les hommes se retrouvent tels que la veille, avec leurs passions, leurs quahtés et leurs défauts ; on s'est tout simplement retourné dans son lit...
Ces réflexions mélancohques me venaient à l'esprit malgré moi tandis que je lisais l'exposé des projets de réforme musicale du Saint-Père ; en même temps il me venait des inquiétudes pour l'avenir, suggérées tantôt par la précision des instructions pontificales, tantôt par leur caractère vague, peut-être plus inquiétant encore. Je voudrais essayer de les formuler. Ce
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n'est pas très facile, en quelques ligues du moins ; le sujet est vaste, et il est malaisé de mettre de l'ordre dans les questions multiples qu'il soulève, quand on veut les traiter en peu de mots.
Avant tout, il convient de se montrer profondément reconnaissant à S. S. Pie X pour l'intérêt qu'il porte de façon si ostensible à la musique religieuse. Il se fait beaucoup de mauvaise musique dans les églises ; quel précieux avantage, si l'on pouvait remédier sérieusement à cet état de choses ! Telle est certainement l'intention du Pape. Reste à savoir si Sa Sainteté a toujours trouvé des lumières suffisantes chez les spécialistes auprès desquels Elle s'est probablement renseignée ; si, en voulant extirper l'ivraie. Elle ne s'expose pas à détruire une partie du bon grain. C'est ce que nous aUons examiner.
On a parlé d'un retour à la pureté primitive du chant grégorien. A cet égard, je ne puis me défendre d'un certain scepticisme. Les anciens manuscrits grégoriens sont de redoutables grimoires, accessibles aux seuls initiés. Quelques-uns de ceux-ci, frappés de l'altération des textes dans les éditions modernes, avaient tenté naguère de revenir aux sources et de faire une édition où la pureté primitive serait restaurée. Le résultat fut stupéfiant ! d'interminables séries de notes, de fastidieuses répétitions firent reculer les exécutants les plus braves. Imaginez des passages ainsi tournés : la do la do la do — la do la do — la do la do la do la do, et ainsi pendant des pages entières ! Avec notre exécution pesante du plain-chant, cela n'est pas tolérable ; on en est réduit à supposer que ces passages étaient exécutés rapidement, comme des sortes de triUes, ce
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qui renverse toutes nos idées actuelles sur l'exécution de ce genre de musique. En réalité, après tant de siècles, nous avons perdu la clef de cet art antique ; c'est une langue morte, et il doit à cet état de langue morte un caractère d'arcane que rien ne saurait remplacer. Renonçant à la chimère de la piureté primitive, le Pape a désigné comme version authentique l'édition de Solesmes ; il ne pouvait mieux agir, et cette adoption sera sans doute un très grand bienfait.
Mais on ne peut se confiner dans la musique du VI® siècle. De quel droit refuserait-on aux siècles suivants l'expression musicale de leur dévotion ? le Pape ne va pas jusque-là. Il préconise même l'usage de la musique polyphonique du vi® siècle, celle dont Palestrina est le plus illustre représentant. Les voix seules, en chœur, l'orgue, devront résonner uniquement sous les voûtes sacrées ; le Pape répudie les violons et autres instruments profanes ; il proscrit absolument l'emploi des instruments bruyants, cymbales, trombones, etc, etc.
Tout cela paraît, à première vue, fort judicieux et résiste mal à un examen plus approfondi.
Les instruments ne sont rien par eux-mêmes ; ils n'existent que par l'usage qu'on en fait. C'est pourquoi les trompettes, les trombones, les cymbales peuvent être à l'occasion, dans l'église, d'un excellent effet ; tout dépend du rôle qu'on leur fait jouer. Mais, que dis-je ? les trombones ne résonnaient-ils pas dans le
temple de Salomon ? Ne voyons-nous pas, sur les tableaux de Fra Angelico et d'autres vieux maîtres, les anges, les anges eux-mêmes, dans le ciel, se servir de tous les instruments du temps, violes, cithares, saquebutes, tambours, tambourins, hautbois ? ils tiennent aussi dans leurs mains célestes ces petites orgues portatives, si pittoresques ; mais celles-ci étaient alors des instruments aussi profanes que les autres. Un tableau italien bien connu représente un seigneur jouant de l'orgue devant une femme ; celle-ci n'est pas somptueusement vêtue, par la raison qu'elle ne l'est pas du tout...
Et, quand on y songe, qui nous dit que tous ces instrmnents placés dans des mains évangéliques ne descendaient pas sur la terre, pour prendre part aux cérémonies religieuses du temps passé ? la musique palestrinienne est écrite pour voix seules, mais rien ne prouve que les voix n'étaient pas soutenues parfois par des instruments. Dans la musique instrumentale de la même époque, les différentes parties sont écrites d'une façon abstraite, sans désignation aucune des instruments qui doivent les exécuter. Si, dans les œuvres vocales, rien n'indique la présence d'un accompagnement, il n'y a pas non plus d'indication contraire. Les mou\'cments, les nuances, si importants dans la musique moderne, ne sont pas indiqués davantage. Ce manque de précision dans les détails autorise toutes les suppositions.
Plus on examine la question, plus on s'aperçoit qu'il n'y a aucune raison pour éloigner du service di\àn les instruments prétendus profanes, à l'exception de l'orgue. Si l'on en vient là, que l'on supprime alors
de la liturgie le psaume où il est recommandé de louer le Seigneur sur les instruments à cordes, les trompettes et même les cymbales retentissantes !
La musique du xvi® siècle n'est pas une langue morte, mais une langue mourante, dont les traditions sont perdues. Chacun l'interprète à sa guise, en affichant la ^prétention de posséder la vraie manière de l'exécuter. Rien à dire à cela. Mais en quoi cette polyphonie, dont la mélodie est presque entièrement bannie, est-elle particulièrement religieuse ? Les madrigaux de Palestrina, la fameuse pavane « Belle qui tient ma vie » diffèrent bien peu de la musique religieuse, leur contemporaine ; chantés avec des paroles latines, ils paraîtraient à nos auditeurs modernes des exemples du style rehgieux le plus pur. Il en serait de même de beaucoup d'airs des opéras de Haendel, plus récents, mais déjà loin de nous. C'est l'éloignement qui crée le mj'stère, et le caractère mystérieux passe pour religieux : ainsi l'ogive a pris un air mystique, depuis qu'elle a disparu de l'architecture courante. Ce sont là des illusions. Comment s'y prendra-t-on pour obéir au Pape quand il recommande que les mélodies chantées dans l'église aient un caractère essentiellement rehgieux? à quoi reconnaîtra-t-on qu'elles ont vraiment ce caractère ? On ne peut se défendre d'inquiétude en hsant dans le récit de l'entrevue du Pape et du directeur de la « Schola cantonim » des lamentations sur l'exécution de messes dans tous les Ions, avec solos
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de ténor, quand on voit mettre au nombre des œuvres proscrites le Requiem de Mozart !
Si le célèbre Requiem est proscrit, faut-il conclure à la proscription de toutes les messes de cette époque, fussent-elles de Mozart, Haydn ou Beethoven ? les oeuvres des Jomelli, des Porpora,des Marcello subirontelles le même sort ? On a parlé de compositeurs qui travaillaient dans l'ombre pour remplacer les œuvres proscrites. En langue intelligible, cela voulait dire que la « Schola » désignerait au monde catholique les œuvres anciennes et modernes hors desquelles il n'est point de salut : c'est là pour elle, on en conviendra, une lourde responsabiHté. Je la vois, partant en guerre, soutenue d'un côté par le Pape, de l'autre par l'historiographe de la Bienheureuse Claudine, brandissant d'une main auguste l'épée flamboyante des archanges : c'est un beau spectacle. Mais le monde catholique tout entier voudra-t-il subir sa tyrannie ? ne risque-t-elle pas de rencontrer cette terrible force d'inertie contre laquelle s'est heurté Léon XIII quand il a voulu diriger les catholiques de France dans le domaine de la politique ? Il est malaisé de modifier du jour au lendemain des habitudes séculaires. Vax veut-on un exemple ?
L'ordre arriva de Rome, un beau jour, de remplacer le rite parisien par le rite romain. Cette disposition supprimait le Dies irec de l'office funèbre : ce fut une désolation. Les défimts ne pouvaient se croire vraiment morts si l'on ne chantait le Dies ircB à leurs funérailles. Que fit-on ? On commença par mettre les paroles du Pie Jesu sur l'air du Dies ira et l'introduire subrepticement comme motet ; puis on glissa une stn^phe de la prose interdite, puis deux, puis trois ;
et enfin le Dies irce, rétabli peu à peu dans son intégrité, fut chanté comme auparavant.
Chaque époque, chaque pays, comprend la dévotion, et par conséquent la musique religieuse, à sa manière. En Andalousie, la dévotion est gaie. On y voit dans les rues des processions accompagnées de pétards et de fusées volantes, et quand le cortège sacré rentre dans l'éghse, les fidèles, devant le porche, dansent une ronde folle aux sons d'une musique enragée. A la Noël, c'est mieux encore : dans l'éghse même on chante des messes en style de séguidille, accompagnées de castagnettes. Tout cela est pour nous le comble du ridicule ; qu'on tente de le supprimer, et ces fidèles ne comprendront rien à une austérité qui n'est ni dans leur caractère ni dans leurs mœurs ; il ne serait même pas impossible qu'en voulant remédier à ce qui nous paraît im scandale on arrivât seulement à causer des scandales beaucoup plus graves.
En France, on n'a pas à combattre de pareils errements, mais seulement la routine et la triste médiocrité. Savez- vous ce que je ferais, si j'avais la puissance et l'autorité ? Je commencerais par imposer dans les séminaires l'étude — superficielle, mais sérieuse dans sa brièveté — non seulement de la musique, mais de l'art dans toutes ses branches. On se plaint souvent du peu de goût artistique dont le clergé fait preuve. Comment pourrait-il en être autrement ? Le sentiment de l'art est rarement naturel chez nous ; il se développe d'ordinaire par la culture. Et quand un curé, maître absolu dans son éghse, manque de cette culture, comment n'en résulterait-il pas les plus désastreux effets ?
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Ensuite, je proscrirais impitoyablement toute musique, fût-elle de grands maîtres, qui n'a pas été écrite sur des paroles sacrées, mais sur laquelle, au contraire, les paroles ont été plus ou moins heureusement adaptées. De tels morceaux sont des méfaits artistiques ; rien ne les justifie, étant donné le nombre prodigieux de musique écrite spécialement pour l'Église depuis le XVI* siècle jusqu'à nos jours.
A proscrire aussi les motets écrits par des auteurs ignorant le latin, comme ces 0 salutaris où l'on répète les mots da robur, fer — da robur, fer, qui, présentés ainsi, n'ont aucun sens ; et ceux de style vulgaire, comme les motets du R. P. Lambillote, qui fut probablement un saint homme, mais dont la piètre musique détonne étrangement sous les voûtes sacrées !... car, en art, la sainteté ne suffit pas ; il faut du talent, il faut du style; et où le grand style se réfugiera-t-il, si ce n'est dans l'Église, où les applaudissements, les succès, ces misères de l'art, n'existent pas ?
J'étonnerai bien des gens en leur disant que j'exilerais de l'Église catholique presque tout l'œuvre de Sébastien Bach. Ses merveilleux k Préludes pour des chorals » sont d'essence protestante ; et, à peu d'exceptions près, ses Préludes et Fugues, Fantaisies, Toccatas sont des pièces où la virtuosité tient une grande place ; c'est une musique de concert et non d'église.
Et puis je laisserais à tous liberté complète de chanter les louanges de Dieu comme il leur plaît. A vouloir descendre dans les moindres détails, régler, par exemple, la longueur des ritournelles] d'orgue, on risque, en exigeant trop, de n'arriver à rien, Puissé-je être mauvais prophète 1 S'il faut, dans nos églises, en être
réduit au plain-chanl et au Palestrina, ce ne sera pas amusant ; mais, à tout prendre, on ne va pas à l'office pour s'amuser, et ce régime serait cent fois préférable à celui des platitudes dont on nous gratifie journellement, au détriment de l'Art et sans profit pour personne.