SOUVENIRS D'ENFANCE
Vous avez deux mères, me disait-on souvent autrefois ; et de fait j'en avais deux, celle qui m'a donné le jour et ma grand'tante maternelle. Madame Charlotte Masson, née Gayard d'une ancienne famille de robe qui m'apparentait au général Delcambre, un des héros de la Retraite de Russie, dont une arrière petite- fille a épousé le comte Durrieu, de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
Ma grand'tante était née en province en 1781 ; elle avait été adoptée par un oncle et une tante habitant Paris et n'ayant pas d'enfants. L'oncle était procureur, riche et menant grand train. Très précoce, — elle marchait à neuf mois, — ma grand'tajite, dont l'intelligence était vive et la culture brillante, se souvenait parfaitement des coutumes de l'ancien régime et se plaisait à en parler, ainsi que de la Révolution, de la Terreur et de tous les régimes qui les ont suivis. A la suite de la Révolution sa famille fut ruinée et cette toute jeune fille, petite et menue, entreprit de la faire vivre, donnant des leçons de français, de piano — cet instrument était alors une nouveauté, — de chant, de peinture, de broderie, de tout ce qu'elle savait et de ce qu'elle ne savait pas : elle l'apprenait alors pour le
démontrer. Plus tard elle épousa un de ses cousins qui était libraire ; sans enfants, elle fit venir de la Champagne une de ses nièces qu'elle adopta, Clémence Collin qui fut ma mère. Les Masson allaient se retirer du commerce avec une belle fortune lorsqu'ils perdirent tout, en quinze jours, dans tme crise de librairie, gardant juste de quoi vivre honorablement. Peu après ma mère épousait mon père, sous-chef de bureau au Ministère de l'Intérieur. L'oncle mourait de chagrin quelques mois avant ma naissance qui avait lieu, comme on sait, le g octobre 1835, et mon père, miné par la phtisie, disparaissait le 31 décembre de la même année, un an jour pour jour après son mariage.
Voilà donc ces deux femmes, veuves et peu fortunées, obsédées par de bien tristes souvenirs, avec la charge d'un enfant très déhcat, dont l'existence était précaire : les médecins n'en répondaient pas. Sur leur conseil, on me laissa à la campagne, chez ma nourrice, jusqu'à l'âge de deux ans.
Si ma grand'tante avait reçu une brillante éducation, il n'en était pas de même de ma mère dont l'instruction n'avait pas été complète. Elle y suppléait par une imagination, une flamne, une facilité d'assimilation qui tenaient du prodige. Elle m'a souvent parlé d'un oncle qui l'aimait beaucoup, et qui s'était ruiné au profit de Philippe-Égalité. C'était un artiste, féru surtout de musique : il avait construit de ses mains un orgue de salon dont il jouait. Il faisait asseoir ma mère entre ses genoux, et tout en s'amusant à peigner ses admirables cheveux noirs, il lui parlait d'art, de musique, de peinture, du beau sous toutes ses formes ; si bien qu'elle s'était mis en tête que si jamais elle avait
des fils, le premier serait musicien, le second peintre et le troisième sculpteur. Aussi ne fut-elle nullement étonnée lorsqu'en revenant de nourrice je me mis à écouter tous les bruits, tous les sons, faisant crier les portes, me plantant devant les pendules pour les entendre sonner. Mon grand plaisir était la symphonie de la bouilloire, une bouilloire énorme qu'on installait chaque matin devant le feu du salon. M'asseyant près d'elle sur un tabouret, j'attendais avec une curiosité passionnée ses premiers murmures, son crescendo lent et plein de surprises, et l'apparition d'un hautbois microscopique dont le chant s'élevait peu à peu jusqu'à ce que l'ébullition le fit taire. Ce hautbois, Berhoz a dû l'entendre, car je l'ai retrouvé dans la course à l'abîme de la Damnation de Faust.
En même temps, j'apprenais à lire ; et quand j'eus trente mois, on me mit en présence d'un minuscule piano qui n'avait pas été ouvert depuis plusieurs années. Au lieu de taper à tort et à travers comme le font d'ordinaire les enfants de cet âge, je touchais les notes l'une après l'autre, ne les quittant que lorsque le son s'éteignait. Ma grand'tante m'apprit le nom des notes et fit venir un accordeur pour mettre le piano en état. Pendant cette opération, je jouais dans la pièce voisine et l'on s'aperçut avec stupeur que je nommais les notes à mesure qu'elles résonnaient.
Tous ces détails ne m'ont point été racontés : je m'en souviens parfaitement.
On me donna la méthode de Le Carpentier. Au bout d'un mois, j'étais arrivé à la fin de la méthode ! On ne pouvait faire travailler le piano à un marmot de cette espèce, et je criais comme un perdu quand on fermait l'instrument. On le laissait ouvert, et devant on mettait un petit tabouret, sur lequel, de temps en temps, laissant mes jouets, je grimpais pour tapoter ce qui me passait par la tête. Peu à peu ma grand'tante, qui par bonheur avait reçu d'excellents principes, m'apprenait à tenir mes mains convenablement, à ne pas contracter ces défauts trop répandus dont il est ensuite si difficile de se corriger. Mais on ne savait quelle musique me donner ; celle écrite spécialement pour les enfants est en général purement mélodique, et la partie réservée à la main gauche est sans intérêt . Je me refusais à l'apprendre. « La basse ne chante pas, » disais-je avec mépris.
Alors on chercha dans les vieux maîtres, dans Haydn, dans Mozart, des choses assez faciles pour que je pusse les aborder. A cinq ans je jouais fort gentiment et très correctement de petites sonates ; mais je ne consentais à les jouer que devant les auditeurs capables de les apprécier. J'ai lu, dans une biographie, que l'on me menaçait du fouet pour me faire jouer. Cela est complètement faux ; mais il fallait pour me décider me dire qu'il y avait dans l'assistance une dame très bonne musicienne et d'un goût difficile. Je ne jouais pas pour les profanes.
Quant à la menace du fouet, elle est à reléguer, dans le domaine des légendes, avec celle du père Garcia brutahsant ses filles pour leur apprendre à chanter. Mme Viardot m'a dit formellement qu'elle et sa sœur
n'avaient jamais été brutalisées par leur père et qu'elles avaient appris la musique sans s'en apercevoir, comme on apprend à parler.
Malgré des progrès surprenants, mon éducatrice ne prévoyait pas mon avenir. « Quand il aura quinze ans, — disait-elle, — s'il peut faire danser, je serai bien contente. »
C'est pourtant à ce moment que je commençais à écrire de la musique. J'écrivais des valses, des galops ; le galop était alors à la mode : il était d'allure assez vulgaire et les miens ne dérogeaient pas à la règle. Il a fallu Liszt pour montrer, par son Galop chromatique, le parti que le génie peut tirer du genre le plus infime. Mes valses étaient meilleures. Déjà, comme je l'ai fait toujours, je composais la musique directement sur le papier sans la chercher sous mes doigts, et ces valses étaient trop difficiles pour mes petites mains ; ime amie de ma famille, sœur du chanteur Géraldy, avait la complaisance de les exécuter.
J'ai revu dernièrement toutes ces petites compositions. Elles sont bien insignifiantes, mais il serait impossible d'y trouver une faute d'écriture et cette correction est remarquable chez un enfant qui n'avait encore aucune notion de l'étude de l'Harmonie.
Quelqu'un eut alors l'idée de me faire entendre un orchestre. Il y avait à cette époque des concerts symphoniques dans le Passage du Saumon. On m'y conduisit : ma mère me tenait sur ses bras, près de la porte d'entrée. Je n'avais jamais entendu que des violons isolés, et leur son ne m'était pas agréable ; toute autre fut l'impression de l'orchestre et j'écoutais avec délice une phrase chantée par le Quatuor, quand
tout à coup éclatèrent les cuivres, trompettes, trombones et C5rmbales. Je poussai des cris perçants. « Faites-les taire, — disais-je, — ils empêchent d'entendre la musique !» — Il fallut m' emporter
A sept ans, je passais des mains de ma grand'tante dans celles de Stamaty. Celui-ci fut surpris de la façon dont mon éducation musicale avait été dirigée.
Il l'a constaté dans un opuscule où il traitait de la nécessité d'une bonne direction primitive. Il n'y avait plus chez moi, a-t-il dit, qu'à perfectionner.
Stamaty était le meilleur élève de Kalkbrenner et le propcLgateur de sa méthode, basée sur le guide-main qu'il avait inventé ; aussi fus- je mis au régime du guide-main. Rien n'est plus curieux que la préface de la méthode de Kalkbrenner dans laquelle il raconte la genèse de son invention. C'était une barre fixée en avant du clavier, sur laquelle reposait l'avant-bras, de façon à supprimer toute autre action musculaire que celle de la main. Ce système est excellent pour former le jeune pianiste à l'exécution des œuvres écrites pour le clavecin et pour les premiers pianos dont les touches parlaient sans demander d'efforts ; il est insuffisant pour les œuvres et les instruments -modernes. C'est ainsi, pourtant, que l'on devrait commencer, en développant la fermeté du doigt et la souplesse du poignet, pour ajouter progressivement le poids de l'avant-bras et celui du bras. Mais, de nos
jours, il est de mode, de commencer par la fin : on apprend la composition de la Fugue dans le Clavecin bien tempéré de Sébastien Bach, le piano dans les œuvres de Schumann et de Liszt, l'Harmonie et l'Instrumentation dans celles de Richard Wagner ; et l'on fait trop souvent de la bouillie pour les chats, comme les chanteurs qui apprenant des rôles et se lançant sur le théâtre avant de savoir chanter, se ruinent la voix en peu de temps.
Ce n'est pas seulement la fermeté du doigt que l'on acquerrait avec la méthode Kalkbrenner ; c'était aussi la recherche de la qualité du son par le doigt seul, ressource précieuse devenue rare de nos jours.
Malheureusement c'est aussi cette école qui a inventé le legato perpétuel si faux et si monotone, et l'abus des petites nuances, la manie d'un espressivo continuel, appliqué sans discernement. Tout cela révoltait mon instinct naturel ; je ne pouvais m'y conformer et on me le reprochait me prédisant que « je ne ferais jamais d'effet », ce qui m'était bien indifférent.
Quand j'eus dix ans, mon professeur me jugeant suffisamment préparé me fit donner un concert dans la salle Pleyel ; j'y jouai, accompagné par l'orchestre des ItaUens dirigé par Tilmant, le concerto en Ut mineur de Beethoven et un concerto en Si b de Mozart. Il fut même question de me faire jouer celui-ci à la Société des Concerts du Conservatoire ; une répétition eut Ueu. Mais Seghers, qui devait plus tard fonder la Société Ste-Cécile, faisait alors partie de l'orchestre ; . il détestait Stamaty, et s'avisa de dire que la Société n'était pas faite pour accompagner des enfants. Ma
mère lut froissée et ne voulut plus entendre parler de rien.
Après ce premier concert qui avait brillamment réussi, mon professeur aurait voulu m'en voir donner d'autres ; mais ma mère ne se souciait pas pour moi d'une carrière d'enfant prodige, elle avait des visées plus hautes ; craignant pour ma santé, elle ne voulut pas me laisser continuer dans cette voie. Il s'ensuivit, entre mon professeur et moi, un refroidissement qui aboutit à une nipture.
Ma mère avait des mots cornéliens. Quelqu'un
lui reprochait im jour de me laisser jouer des sonates
de Beethoven. « Quelle musique jouera-t-il donc, »
— lui disait-on, — « quand il aura vingt ans ?» —
« Il jouera la sienne, » — répondit-elle.
Le plus grand bienfait que j'aie retiré du commerce de Stamaty fut la connaissance de Maleden qu'il me donna pour professeur de composition.
Né à Limoges dont il avait conservé l'accent, maigre avec de longs cheveux, doux et timide, Maleden était un professeur incomparable. Il était allé, dans sa jeunesse, s'instruire en Allemagne chez un certain Gottfried Weber, inventeur d'un système que Maleden avait rapporté et perfectionné. Il en avait fait un outil merveilleux pour pénétrer dans les profondeurs de la musique, une Itmiière pour en éclairer les coins les plus secrets. Dans ce système les accords ne sont pas considérés seulement en eux-mêmes, — accord de quinte,
de sixte, de septième, — mais d'après le degré de la gamme sur lequel ils sont placés ; on apprend que suivant la place qu'ils occupent, ils acquièrent des propriétés différentes, et l'on explique ainsi des cas jugés inexplicables. Cette méthode est enseignée à l'École Niedermeyer ; je ne sache pas qu'elle le soit ailleurs.
Maleden avait grande envie d'entrer comme professeur au Conservatoire ; grâce à de puissantes protections, sa nomination allait être signée par Auber, quand il crut devoir, par un scrupule d'honnêteté, écrire à celui-ci pour l'avertir que sa méthode différait complètement de celle enseignée dans la maison. Auber fut effrayé, et Maleden ne fut pas admis.
Nos leçons étaient parfois orageuses ; il m' arrivait de temps en temps de ne pas me ranger à son avis sur certaines questions. Il me prenait alors tranquillement par l'oreille, et me courbait la tête, me tenant pendant une minute l'oreille collée à la table ; il me demandait ensuite si j'avais changé d'avis. Mon avis n'ayant pas changé, il réfléchissait et parfois me donnait raison.
« Tu n'as pas eu d'enfance musicale, » me disait parfois Gounod. Il se trompait, ne connaissant pas les vestiges de cette enfance : ils sont nombreux. Beaucoup d'essais sont restés inachevés, sans parler de ceux que j'ai détruits. Il y a de tout, des airs, des chœurs, des Cantates, des Symphonies, des Ouvertures ; tout cela ne verra jamais le jour. Un éternel
lo ÉCOLE BUISSONNIÈRE
oubli ensevelira ces tâtonnements sans intérêt pour le public.
Dans ces paperasses, j'ai trouvé quelques notes écrites au crayon à l'âge de quatre ans. La date qui les accompagne ne laisse aucun doute à cet égard.