LEURS MAJESTÉS
LE livre de M. Paoli m' étant tombé sous la main, j'ai eu l'agréable surprise d'y rencontrer mon nom et d'y lire cette phrase : « M. Saint-Saëns pourrait, je crois, raconter la réception flatteuse dont il était l'objet chaque fois qu'il était invité à Windsor ou à Londres et les attentions déhcates que la souveraine se plaisait à lui prodiguer.» Comme ce hvre sera lu par tout le monde, il me sera permis de compléter les renseignements de M. Paoh,
En effet, j'ai eu l'honneur d'être reçu deux fois par la reine Victoria, au palais de Windsor. A Londres, à Buckingham- Palace, cet honneur m'a été fait par la reine Alexandra.
La première fois que je vis S. M. la reine Victoria, je lui étais présenté par la fiUe de Lablache, la baronne de Caters, une des plus belles voix, un des plus grands talents que j'aie connus. Devenue veuve, la charmante femme s'était faite artiste, prenait part aux concerts et donnait des leçons de chant ; elle était alors professeur de la princesse Béatrice, qui est actuellement la belle-mère du roi d'Espagne. Dans tout l'éclat de sa fraîche jeunesse, la princesse était douée d'une voix charmante que la baronne avait parfaitement dirigée.
Ce fut elle qui nous reçut, Mme de Caters et moi, avec une bonne grâce que rehaussait encore son extraordinaire timidité, pendant que Sa Majesté terminait son lunch. On m'avait un peu effrayé en me parlant de la froideur affectée par la reine dans ces sortes d'audiences ; aussi ne fus- je pas médiocrement étonné en la voyant arriver, les deux mains tendues, prenant les miennes et me parlant avec une véritable cordialité. Elle aimait beaucoup la baronne de Caters et là était le secret de cet accueil qui me mit tout de suite à l'aise. Sa Majesté désira m'entendre sur l'orgue (il y en a un excellent dans la chapelle de Windsor) , puis sur le piano ; enfin j'eus l'honneur d'accompagner la princesse qui interpréta l'air à' Etienne Marcel avec ime grande pureté de style et de prononciation. Son Altesse Royale chantait pour la première fois devant son auguste mère et mourait de peur. La reine fut ravie, à tel point que quelques jours plus tard, sans que j'en aie été averti le moins du monde, elle faisait venir à Windsor Mme Gye, femme du directeur de Covent-Garden, laquelle n'était autre que la fameuse cantatrice Albani, pour lui demander de faire représenter Etienne Marcel sur son théâtre.
Le désir de la reine ne fut pas exaucé.
Dix-sept ans plus tard, je revins à Windsor, cette fois en compagnie de M. Johannès Wolfï, qui fut, pendant de longues années, le violoniste préféré de la reine Victoria. Nous dînâmes au château, et si nous n'eûmes pas la grande faveur de nous asseoir à la table royale, nous dînâmes néanmoins en fort bonne compagnie avec les jeunes princesses, filles du duo de Connaught. On nous logea très confortablement
dang un hôtel de la ville, rhoniieur de loger au château étant réservé à de très grands personnages ; honneur peu enviable, car les chambres qui leur sont réservées sont de véritables chambrettes de domestiques. Ainsi le veut l'étiquette...
C'était après le dîner. Princes en grand uniforme, princesses en grande toilette étaient réunis et attendaient, debout, l'apparition de Sa Majesté. Ce ne fut pas sans un serrement de cœur que je la vis entrer, presque portée par son domestique indien, visiblement incapable de marcher seule ; mais tme fois assise et installée près d'une petite table supportant quelques menus objets, elle était la même qu'autrefois, avec sa bonne grâce, son grand air si simple, sa voix musicale ; les cheveux blancs attestaient seuls le long espace de temps écoulé. Elle daigna m'interroger sur Henri VIII que l'on répétait à Co vent-Gard en ; et je lui expliquai comment, ayant le désir de donner à mon ouvrage la physionomie de l'époque, j'avais été fureter dans la bibhothèque royale, à Buckingham-Palace, dont le bibliothécaire que je connaissais m'avait facilité l'accès ; et comment, dans un gros recueil manuscrit du XVI® siècle, j'avais trouvé, arrangé pour le clavecin, enseveU sous les broussailles d'inutiles arabesques, le thème d'un si beau caractère qui est comme l'ossature de l'opéra ainsi que de la Marche écrite plus tard pour le couronnement du roi Edouard. Très intéressée par la musique en général, la reine parut prendre plaisir à cette dissertation. S. A. le duc de Connaught m'a écrit un jour qu'elle lui en avait parlé plusieurs fois.
La bibliothèque musicale de Buckingham-Palace est des plus curieuses, et il est bien regrettable qu'on
n'y ait pas accès plus facilement. On y voit, entre autres, les manuscrits des Oratorios de Hsendel, écrits pour la plupart avec une rapidité qui déconcerte. Le Messie a été composé en quinze jours ! L'instrumentation rudimentaire de ce temps-là rend la chose possible; mais qui pourrait, à notre époque, écrire avec une telle célérité tous ces chœurs fugues ? Ce style fugué, qui nous semble laborieux, était courant alors ; on y était exercé ; et cette même bibhothèque renferme des œuvres de contemporains de Haendel dans lesquelles on trouve des chœurs exécutés avec la même maîtrise, sans qu'on puisse savoir s'ils le furent avec la même faciUté ; mais il est aisé de voir que c'était une habileté générale, comme celle qui consiste actuellement à produire des orchestres compliqués dont les anciens maîtres n'avaient aucune idée. Ce qui a fait la supériorité de Haendel sur ses rivaux, c'est, le croirait-on ? le côté romantique, pittoresque de ses œuvres. Ce fut aussi, probablement, sa prodigieuse, son invraisemblable fécondité.
On a tout dit sur la reine Victoria, mais on ne saurait louer assez le charme profond, tout spécial, qui émanait de sa personne. Elle semblait la personnification de l'Angleterre ; quand elle disparut, on sentit dans le pays un vide immense, et ce ne fut pas trop pour le combler que l'éclatante supériorité du roi Edouard, et la surprise du monde en trouvant un grand roi là où l'on s'attendait à ne voir qu'un prince brillant, ami du faste et du plaisir.
Plus tard, à Buckingham-Palace, ce fut devant Sa Majesté la reine Alexandra que je fus admis à me faire entendre, en compagnie du violoncelliste Joseph
Hollmann. Nous désirions vivement cette audition, et tous nous la donnaient comme impossible; la reine était fort occupée ; de plus, elle était souffrante, par suite des chagrins que lui avaient causés les pertes successives de son père et de sa mère, le roi et la reine de Danemark, quand brusquement on nous apprend que Sa Majesté était disposée à nous recevoir. Elle était, en effet, très pâle, et semblait fort affaiblie, mais infiniment gracieuse dans son accueil. Elle me parla de sa mère, chez qui je l'avais vue à Copenhague, en compagnie de ses sœurs, l'impératrice douairière de Russie, et cette princesse de Hanovre que la politique a privée de la couronne à laquelle elle avait droit. J'avais gardé de cette visite un souvenir très cher. Comment se fait-il qu'à cette invite de la reine je restai muet comme une carpe ? Une seconde fois elle aborda ce sujet, et la même timidité vint encore m'imposer silence. J'aurais eu tant de choses à dire, et à une oreille si bien prévenue ! Cette reine de Danemark, avec ses quatre-vingts ans, était la plus délicieuse vieille qui se pût imaginer. Droite, menue, la voix claire et l'esprit présent, elle m'avait rappelé — que son ombre auguste me pardonne ! — ma grand'tante maternelle, cette femme si supérieure qui m'a donné les premières notions de tout, et a si bien dirigé mes mains sur le clavier.
Une cantatrice que je n'avais jamais ni vue ni entendue, mais sur laquelle j'avais eu d'assez mauvais renseignements, avait écrit à la reine Louise que je désirais l'accompagner à la cour. La reine me demanda si je la connaissais et si ce qu'elle lui avait écrit était vrai. Ma surprise fut si forte que je ne pus réprimer
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un bond, suivi d'un cri de dénégation, qui parurent l'ainuser beaucoup. « Je m'en doutais, me dit-elle, mais je n'étais pas fâchée d'en être sûre ! »
A Buckingham-Palace, la reine Alexandra était accompagnée de lady de Gray, sa grande amie, et de la princesse héritière de Grèce, fille de l'empereur d'Allemagne.
Après que nous eûmes, M. Hollmann et moi, exécuté un duo. Sa Majesté désira m'entendre seul, et, comme je me mettais en devoir d'ouvrir le couvercle du piano, elle se précipita, avant que ses dames d'honneur aient pu intervenir, pour m' aider dans cette tâche. Après ce petit concert, elle nous remit à chacun, de sa part et de celle du roi absent, la médaille d'or pour le mérite artistique, et nous offrit une tasse de thé, qu'elle daigna nous verser de sa main impériale et royale.
D'autres reines m'ont fait aussi la grâce de me recevoir : la reine Christine d'Espagne, la reine Amélie de Portugal.
Après m'avoir entendu sur le piano. Sa Majesté la reine Christine avait désiré m'entendre sur l'orgue, et l'on avait choisi pour cela un excellent instrument de Cavaillé-Coll, dans une église dont j'ai oubhé le nom.
Le jour était pris pour cette petite cérémonie qui devait avoir un caractère intime, quand de grandes dames, tout de noir vêtues, vinrent tancer d'importance l'imprudente Majesté, qui osait se rendre au Lieu saint dans un but profane et pour autre chose que pour assister au service divin. La reine prit fort mal la remontrance, et elle y répondit en venant à l'église non plus incognito, mais en grand apparat, avec le roi (tout jeune alors), ses ministres, sa cour, tandis que des cavaliers échelonnés sur la route sonnaient des fanfares. J'avais écrit tout exprès une marche rehgieuse dont elle voulut bien accepter la dédicace, et je fus un peu interloqué lorsqu'elle me demanda de lui faire entendre « Mon cœur s'ouvre à ta voix, » la trop fameuse mélodie de Samson et Dalila. Il me fallut improviser une transcription pour orgue, à laquelle je n'avais jamais songé ! Pendant ce temps la reine accoudée près du clavier d'orgue, la tête sur sa main et les yeux à la voûte du temple, semblait plongée dans une extase à laquelle l'auteur, comme on peut l'imaginer, n'était pas indifférent.
Les journaux du temps ont écrit sur cette scène des choses charmantes mais sans aucune réalité, et dont je n'ai été complice en aucune façon.
Sa Majesté la reine Amélie de Portugal m'a honoré d'une façon toute particuhère : elle m'a reçu seule, sans dame d'honneur, ce qui lui a permis de supprimer toute étiquette et de me faire asseoir dans un fauteuil auprès d'elle ; et dans cette intimité, elle m'a entretenu pendant trois quarts d'heure, m'interrogeant sur toutes sortes de sujets. J'eus l'occasion de lui conter comment le thème oriental du ballet de Samson m'a-
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vait été donné, autrefois, par le général Yiisuf, et de lui fournir sur ce personnage extraordinaire, dont elle avait entendu parler par ses oncles, des détails curieux et qu'elle ignorait.
« Je vous quitte », me dit-eUe enfin, « mais ce n'est pas pour mon plaisir ; quand on veut faire son métier de reine en conscience, ce n'est pas toujours amusant ! »
Qu'eût-eUe dit, la malheureuse femme, si elle avait pu prévoir les catastrophes qui devaient fondre sur elle!
A Rome, j'eus l'honneur d'être invité à une soirée musicale chez la reine Marguerite. Les immenses salons étaient pleins de grandes dames surchargées de bijoux de famille d'un prix fabuleux. On faisait de la musique terriblement sérieuse ; ce genre de musique ne convient qu'à l'intimité, aussi tous ces grands personnages étaient-ils en proie à un immense ennui qu'ils dissimulaient de leur mieux. Après le concert, les deux reines vouliurent bien s'entretenir avec moi, et la reine Hélène, qui est violoniste, m'annonça que ses enfaiîts apprenaient le violon et le violoncelle, ce dont je la louai hautement : car la culture exclusive du piano, dans ces derniers temps, a tué la musique de chambre, au risque de tuer la musique elle-même.
Dans cette galerie de souveraines, puis-je oubher la gracieuse reine des Belges? Mais je l'ai toujours vue en compagnie de son auguste époux, et cette narration deviendrait interminable si j'y faisais figurer les Ma-
j estes du sexe fort, l'empereur d'Allemagne, les rois de Suède, de Danemark, d'Espagne, de Portugal....
Ayant beaucoup plus fréquenté les Altesses que les Majestés, la langue me fourche quelquefois en parlant à ces dernières ; et comme je m'excusais un jour d'avoir traité d'Altesse la reine des Belges : « Au contraire, dit-elle en riant, cela nous rappelle le bon temps ! »
Elle parlait du temps où elle et le roi, n'étant encore que prince et princesse héritiers, se promenaient gaiement sur la Côte d'Azur, dans une petite automobile à deux places. C'est alors que j'eus le grand honneur de les rencontrer chez S. A. Sérénissime le prince de Monaco, et d'avoir avec eux des entretiens famiUers, pleins de charme et aussi d'intérêt, car le roi est un savant et la reine une artiste.
Toutes ces reines m'ont favorisé de l'accueil le plus bienveillant ; l'ime d'elles a daigné me dire qu'elle avait de l'amitié pour moi. Si ces lignes viennent sous ses yeux, elle saura quel souvenir ému cette parole m'a laissé, et quelle éternelle reconnaissance lui garde mon cœur.