LA PRONONCIATION DU LATIN DANS L'ÉGLISE DE FRANCE
LE besoin de réformes, ou, si j'ose dire franchement ma pensée, la manie des réformes, est une des caractéristiqaes de notre époque ; tels errements, usités depuis des siècles, demandent tout à coup, avec instance, à être changés, à l'instar du lapin qui, dans l'ancienne cuisine, demandait à être écorché vif. C'est ainsi que le mélange du dialogue et du chant, dont l'usage remonte aux anciens Grecs, a été déclaré abominable et anti-artistique ; il en est résulté la suppression des opéras-comiques dignes de ce nom ; il en est résulté aussi que l'on donne des prix à des jeunes gens qui ne savent ni jouer la comédie, ni dire le dialogue en prose ou en vers, et que l'exécution des opérascomiques de l'ancien répertoire devient impossible. C'est ainsi qu'on a cru réaliser un grand progrès en mettant de la prose en musique, ce qui paraîtra bien ridicule quand la mode en sera passée.
Tel ce désir, exprimé par Notre Saint Père le Pape, de voir se répandre en France la diffusion de la prononciation romaine du latin.
Des prêtres, des évêques, des cardinaux voient dans cette réforme la source de précieux avantages pour
l'Église. Leur autorité n'est pas contestable. Mais est-elle bien éclairée ? Ne voient-ils pas les choses plutôt subjectivement qu'objectivement ? En d'autres termes, ne les voient-ils pas du dedans en dehors, et non du dehors en dedans ?
Sans vouloir trancher une question aussi spéciale, n'est-il pas permis d'envisager, de prévoir les effets d'ime telle réforme, si elle vient à s'accomphr ? Ce sera toute une révolution dans le monde des chantres, des chanteurs hommes et enfants. Tous ces gens ignorent la langue italienne et sa prononciation. Que voulezvous ? nous sommes en France et non en ItaHe. S'il ne s'agissait que de substituer la diphtongue ou à la voyelle u, la chose ne serait pas malaisée. Mais voyez" vous ces braves gens, pea lettrés, quittant la forge ou l'étabh pour venir psalmodier du plain-chant, forcés de dire Yésouce pour Jésus, ekçaoudi pour exaudi, ekché pour ecce, laouda pour lauda, éoudgé pour euge, miki pour mihi ? Ils y perdront leur latin, c'est bien le cas de le dire.
Et les fidèles, ceux qui aiment à mêler leur voix au chant des Hymnes et des Proses, devront-ils aussi apprendre l'itahen ?
L'unité liturgique — nous dit-on — a toujours été le vœu de l'Éghse. C'esL bien possible. J'ai cependant lu un bréviaire mozarabe, d'un rite ancien, très différent du bréviaire romain, et dans lequel il y avait de bien jolies choses. L'unité et l'uniformité ne sont pas identiq\ies ; on s'en est aperçu quand le pape Pie IX a imposé à l'Église de France le rite romain. Je vois encore le curé de la Madeleine, l'illustre et infortuné Deguerry. montant en chaire et
proclamant, de sa belle voix tonnante, que le Rite romain était dès lors adopté e7i principe. En fait, on ne changea rien et il fallut qu'au bout de deux ans des ordres du pape se fissent entendre de nouveau pour que l'on se décidât à obéir. On le fit de mauvaise grâce et incomplètement.
Si l'uniformité est si difficile à obtenir, c'est qu'apparemment elle répugne à la nature humaine ; les tempéraments des peuples diffèrent et exigent, en tout, des habitudes différentes.
Il est à craindre qu'il en soit, de cette réforme, comme de celle du fameux Motu proprio qui date du 22 novembre 1903. Les auteurs de la supplique y font allusion. « Nous nous sommes efforcés, » disentils, « avec une joyeuse docihté, d'en promouvoir, autant qu'il dépendait de nous, la rigoureuse observation. » Il eût mieux valu, peut-être, ne pas réveiller ce souvenir, car les zélés promoteurs ont mal réussi, et leur joie a dû se muer en tristesse. Ah ! si le Saint-Père s'était borné à demander la suppression de toute la musique non composée expressément pour l'Église, il eût peut-être été obéi et il en serait résulté un grand bienfait. Toute une bibliothèque d'œuvres intéressantes dont beaucoup sont admirables, dormant sous la poussière d'un injuste oubli, reverrait le jour et reprendrait la place usurpée par des morceaux d'opéras ou autres, inutilement adaptés à l'Église, qui n'en a que faire.
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Mais c'est du Beethoven, nous dit-on, c'est du Mozart, c'est du Sébastien Bach. Là n'est pas la question. Cela ne serait excusable que dans le cas où il y aurait disette de chants écrits pour l'Église, alors que c'est le contraire qui est vrai. Le dicton célèbre, « The right man at the right place, » est en art la pure vérité ; la plus belle chose du monde perd sa valeur si elle n'est pas à sa place.
Mais le Motu proprio demandait trop : interdiction d'employer à l'église d'autres instruments que l'orgue, celui-ci étant réduit à de courtes ritournelles ; suppression des chanteurs solistes ; emploi exclusif, en dehors du plain-chant, de la musique du seizième siècle ; que sais-je encore ? C'était un bouleversement complet des habitudes séculaires. Qu'est-il arrivé ? Sauf quelques rares exceptions, on n'a rien fait.
Ce qui devrait être banni de l'Église, ce sont les cantiques adaptés sur des airs profanes avec force fautes de prosodie, ennemis à la fois du goût musical, du goût littéraire et du sentiment religieux ; ce sont les ridicules compositions du Père Lambillotte, heureusement un peu oubliées, dont le Regina Cœli, où la prosodie latine est outrageusement violée, est resté légendaire ; de ces horreurs, on évite de parler.
D'après ce qui s'est passé à propos du Motu proprio, il est facile de prévoir ce qui se passera au sujet de l'imposition, en France, de la prononciation romaine : on n'en tiendra nul compte, et le seul résultat sera l'affliction ressentie par Sa Sainteté de voir, une seconde fois, sa volonté méconnue.
Qu'il me soit permis d'ajouter que des abbés musiciens, avec qui je me suis entretenu de cette affaire
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délicate, se sont trouvés d'un avis conforme au mien.
Plusieurs lettres fort intéressantes m'ont été adressées à ce sujet ; les unes m'approuvent, d'autres me contredisent : il serait bien extraordinaire que tout le monde fût d'accord sur un pareil sujet. M. l'abbé Meunier, directeur d'un petit séminaire, en a parlé dans l'Univers ; il abonde dans mon sens, et lui-même a reçu de M. Léon Bourdeux une lettre d'approbation dont ce dernier m'a envoyé une copie, accompagnée de réflexions dans lesquelles il déplore « cet engouement irréfléchi pour la prononciation italienne ».
Si j'en crois une longue lettre anonyme que j'ai reçue, et une autre également anonyme, publiée dans l'Univers, les dames seraient défavorables à la réforme. Elles mettent un masque, craignant de se compromettre, et leurs arguments sont bizarres. Ma correspondante me demande pourquoi je ne consulte pas l'opinion des ;< grandes artistes » ; mais ce n'esc pas des grandes artistes qu'il s'agit. Celle de l' Univers veut que le latin soit une langue vivante. >< Eh quoi ! dit-elle, catholiques, vous qui parlez la même langue, pour exprimer la même foi depuis 2.000 ans, qui la parlerez jusqu'à la fin du temps, qui la parlerez d'un bout du monde à l'autre bout, osez-vous bien dire que cette langue est morte ? »
Il est difficile, on le sait, de raisonner avec les femmes.
Et pourtant la même dit plus loin : « Raisonnons 1 »
Je vous ferai grâce de ses raisonnements.
Mieux vaut citer ces paroles de M. Léon Bourdeux : « Je suis catholique, lils respectueux du pape en tout ce qui touche le Dogme et la Foi. La prononciation du
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latin n'est pas un dogme ; je puis donc la discuter et penser comme M. l'abbé Meunier et M. Saint-Saëns. »
M. l'abbé Meunier, qui est un savant philologue, me semble avoir touché le vif de la question quand il a dit :
« Les Itahens et même les Romains actuels ne prononcent pas mieux le latin que les Français... Il y a un anachronisme choquant à faire prononcer des mélodies grégoriennes du vi^ siècle avec les sons de l'italien du xx^ siècle... La prononciation itahenne n'est pas la prononciation latine, mais une prononciation transformée. »
Comme moi, M. l'abbé Meunier craint que le pape rencontre de fâcheuses résistances, au cas où Sa Sainteté voudrait imposer partout la prononciation romaine ; il redoute les susceptibiutés nationales, les protestations des académies, des universités, au nom de la science et de la vérité historique.
Mais il me faut parler aussi d'une autre question. J'ai appris que dans certains milieux on m'accusait d'avoir dénaturé les intentions de Notre Saint-Père le Pape, exprimées dans le fameux Motu proprio.
Je n'ai qu'une façon de répondre à ces accusations : mettre sous les yeux de mes lecteurs des fragments du texte même de ce Motu proprio.
« La polyphonie classique — par là on entend la musique de Palestrina et de son école — se rapproche du chant grégorien, modèle parfait de toute musique sacrée. -»
Et le Motn proprio en conclut qu'elle doit être préférée à toute autre, dans l'exercice du culte.
En réalité, sauf par le vague de la tonalité, la « polyphonie classique » n'a aucun rapport avec la musique grégorienne, qui ne connaît pas la polyphonie. Elle s'en rapproche seulement par ce fait que toutes deux, comme le latin, sont des langues mortes ou peu s'en faut, ce qui les rend éminemment propres à l'Église par la raison qu'elles sont intangibles et immuables. De même que la plupart des fidèles ne comprennent ni le latin, qu'ils n'ont pas appris ou qu'ils ont oublié, ni le plain-chant, dont la clef est perdue et l'exécution arbitraire, de même ils ne sauraient comprendre la musique palestrinienne, étrangère à nos mœurs, dans laquelle aucune indication ne peut nous guider quant à son interprétation. De cette incompréhension naît le mystère. Voilà ce que nulle musique moderne, quelle que soit sa valeur, ne saurait remplacer.
Au milieu du siècle dernier, une école s'étaii fondée à Munich, don: le but était de faire revivre l'art palestrinien, et de nombreuses compositions furent écrites dans ce style. Elles avaient exactement la valeur des devoirs latins que font les élèves des lycées ; on y a renoncé.
Le Motu proprio, malgré sa préférence pour l'art du xvi^ siècle, ne proscrit pas de l'Église la musique moderne.
« Néanmoins, dit-il, par suite de l'usage profane auquel la musique moderne est spécialement destinée, il y aurait lieu de veiller avec grand soin sur les compositions musicales de style moderne ; l'on n'admettra dans l'Église que celles qui ne contiennent rien de pro-
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fane, ne renfermant aucune réminiscence de motifs usités au théâtre, et ne reproduisant pas, même dans leurs formes extérieures, l'allure des morceaux profanes. »
Rien de plus facile que de bannir les motifs entendus au théâtre, et, cependant, le beau prélude de la scène religieuse de Faust serait-il déplacé à l'Église? Mais passons. Comment — j'en appelle à tous les musiciens — saura-t-on discerner s'il existe ou non quelque chose de profane dans une composition ? A quel signe cela se reconnaît-il ? Entre les motets et les madrigaux de Palestrina, la différence est si peu sensible qu'à la distance où nous en sommes, nous ne l'apercevons plus.
Le Motu proprio, dit-on, n'interdit pas le solo. Voyons comment :
(( Le solo ne doit jamais prédominer dans la cérémonie de telle façon que la plus grande partie de la liturgie soit exécutée de cette manière ; il doit plutôt avoir le caractère d'un simple signal ou d'un trait mélodique, et demeurer strictement lié au reste de la composition en forme de chœur. »
Ainsi, l'exquis Pie Jesu du Requiem de M. Fauré, et bien d'antres morceaux que je pourrais citer et qui sont des perles de l'art religieux, devraient être proscrits.
« L'usage du piano dans l'éghse est interdit, comme aussi celui des instruments bruyants ou légers, tels que le tambour, la grosse caisse, les cymbales, etc. »
Les coups pianissimo de grosse caisse et cymbales, d'un effet si mystique, dans la Messe de Sainte-Cécile de Gounod ; les coups de tamtam terrifiants qui sou- .lignent d'ime façon si merveilleuse les mots u vi\(js
et niortuos » dans le « Credo » de la Messe de Liszt, demeurent interdits !
Quant au piano, il est certain qu'il serait ridicule à l'Église, employé comme au concert ou dans les salons. Mais il serait précieux pour remplacer la harpe, quand on ne peut se procurer ce délicieux instrument.
« Il est permis, après le chant de l'Offertoire prescrit de la Messe, d'exécuter, pendant le temps qui reste, un court motet composé sur des paroles approuvées par l'Église. »
Le Motu proprio ne dit pas qu'il est permis de remplacer ce motet par un morceau d'orgue, mais il est à remarquer qu'il ne l'interdit pas. Il dit seulement :
« Le son de l'orgue dans l'accompagnement du chant, dans les préludes, intermèdes et autres morceaux semblables, doit non seulement conserver le cachet propre à cet instrument, mais encore participer à toutes les qualités de la vraie musique sacrée. »
Bien qu'il ne soit pas très facile de définir les qualités de la vraie musique sacrée, le Motu proprio, ici, parle d'or et il est regrettable que sa voix ne soit pas mieux écoutée.
Dans mon chapitre sur l'orgue, je me suis élevé contre l'usage qui s'est établi, sous prétexte de grand art, d'exécuter pendant les offices des Toccatas, des Préludes et Fugues de Sébastien Bach et autres, qui sont des morceaux de concert et ne s'adaptent nullement aux cérémonies de l'Église cathohque. Lorsque j'étais organiste, il m'arrivait très souvent de prendre pour thème « le cliant de l'Offertoire prescrit de la Messe » et de le développer dans son caractère. C'est pourquoi, dans le monde, on m'accusait de ne jouer cjuc des
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Fugues, alors qu'à l'Offertoire je n'en ai jamais exécuté une seule.
Le Motu proprio interdit rigoureusement à ce qu'on appelle fanfare de jouer dans l'Église; et, malgré cette défense, au milieu des cérémonies de la Fête du Saint- Sacrement, vous pourrez entendre des clairons éclater en bruyantes et soldatesques sonneries, ce qui produit l'effet le plus choquant et le plus scandaleux.
Si le clergé tient si peu de compte des instructions pontificales, dans des cas où cela serait si facile, penset-on qu'il sera plus docile quand il s'agira, comme dans le changement de la prononciation du latin, de vaincre des difficultés ?
Il serait imprudent de le croire ; il est seulement permis de l'espérer.
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