LE CENTENAIRE DE LISZT A HEIDELBERG EN
DE tous côtés on a fêté le centenaire de Liszt par des festivals grandioses ; notamment à Budapest, où l'on a chanté dans l'immense cathédrale la Messe de Gran, qui suffirait à la gloire de son auteur ; à Weimar, dont il avait fait de son vivant une sorte de Mecque musicale, où l'on a représenté théâtralement son oratorio Sainte-Elizaheih, d'un charme si profond ; à Heidelberg, où le festival eut cet intérêt particuher d'être organisé par la Société universelle des musiciens allemands, fondée par Liszt, il y a cinquante ans. Cette société donne chaque année, dans une ville différente, un festival durant plusieurs jours. Elle admet dans son sein des membres étrangers et j'en ai fait partie naguère, succédant à Berlioz, sur l'invitation de Liszt lui-même. Des dissentiments nous avaient séparés. Je n'avais donc plus, depuis un certain nombre d'années, aucune relation avec cette société, lorsque, dernièrement, elle vint au-devant de moi pour me demander de participer à son festival. Un refus aurait été mal interprété, et j'ai dû accepter, bien que l'idée de me faire entendre, à mon âge, à côté de virtuoses en pleine possession de leur talent, tels
que MM. Risler, Busoni et Friedheim, ne fût pas de nature à m' encourager...
Le festival a duré quatre jours et comporté six concerts, dont quatre avec orchestre et chœurs. On y a entendu l'oratorio Christus, œuvre énorme, remplissant à elle seule tout un concert ; les symphonies Dante et Faust ; les poèmes symphoniques Ce qu'on entend sur la montagne et Tasso, pour ne parler que des œuvres les plus importantes.
L'oratorio Christus n'a pas la belle homogénéité de Sainîe-Elizaheth ; les deux ouvrages sont également divisés en une suite d'épisodes séparés ; mais, tandis que les tableaux divers de Sainte-Elizaheth résolvent le difficile problème de la variété dans l'unité, les fragments de Christus ont parfois des couleurs bien disparates ; il y en a, si l'on peut dire, pour tous les goûts. Certaines parties sont admirables sans restriction, d'autres confinent au style théâtral, alors que d'autres sont presque ou même tout à fait liturgiques, et enfin il en est d'exclusivement pittoresques ; il en est même quelques-unes qui pourraient passer pour déconcertantes et qui font penser à ce qu'écrivait M. Maréchal dans son hvre sur Rome, alors qu'il racontait ses visites à la princesse Wittgenstein et l'enthousiasme de cette dernière pour des compositions qui le laissaient absolument froid...
Il arrivait parfois à Liszt, comme à Gounod, de s'hypnotiser lui-même et d'attribuer à des suites d'accords très simples et très ordinaires une signification profonde, qui échappe à la grande majorité des auditeurs.
Il V a des pages de cette nature dans Christus.
ÉCOLE BUISSONNIÈRE aoi
Mais que de belles choses, que de choses exquises dans ce vaste ensemble !
Si l'on peut regretter que l'auteur se soit attardé un peu trop longuement dans l'imitation des Pijferari de la campagne romaine, quel délice, en revanche, on trouve dans l'intermède symphonique Les bergers à la crèche ! Cela est très simple, mais de la simplicité savoureuse et inimitable, qui est le secret des grands artistes. On peut s'étonner que cet intermède ne figure pas au répertoire de tous les concerts.
La symphonie Dante n'est pas encore entrée dans le répertoire courant comme la symphonie Faust. Elle a été exécutée pour la première fois à Paris, dans un concert organisé et dirigé par moi, alors que les oeuvres de Liszt étaient encore méconnues ; on y a entendu, avec ceite symphonie, l'andante (Gretchen) de la symphonie Faust, le poème symphonique Fest-Klœnge, œuvre ravissante que l'on n'exécute jamais ; d'autres fragments encore. On ne saurait imaginer le courant qu'il me fallut remonter pour donner ce concert : hostilité du public, mauvaise volonté du Théâtre-Italien, qui me louait son illustre salle, mais s'opposait sournoisement à ce que le concert fût annoncé comme il convenait, indiscipline de l'orchestre, réclamations des choristes qui, s'imaginant que Liszt faisait les frais du concert, voulaient majorer leurs honoraires, et, finalement, insuccès complet — et prévu. Mon but était d'essuyer des plâtres et de préparer l'avenir, rien de plus. Malgré tout, j'étais arrivé à faire exécuter très honorablement la symphonie Dante, et j'eus ainsi le plaisir de l'entendre pour la première fois.
La première partie {['Enfer) est on ne peut plus
impressionnante avec son intermède, Francesca da Rimini, où brûlent toutes les flammes de la passion italienne ; la seconde [Purgatoire et Paradis) est du charme le plus intense et le plus douloureux, et elle contient un épisode fugué dont la beauté ne saurait être surpassée.
Ce qu'on entend sur la montagne est peut-être le plus admirable des célèbres poèmes symphoniques. L'auteur s'y est inspiré de la poésie de Victor Hugo et en a merveilleusement rendu l'esprit. Quand donc cette œuvre typique sera-t-elle installée au répertoire de nos concerts ? Quand donc les chefs d'orchestre seront-ils fatigués de diriger les trois ou quatre morceaux de Wagner qu'ils répètent à satiété, alors qu'on peut les entendre à l'Opéra dans de bien meilleures conditions, et l'insignifiante Symphonie inachevée de Schubert ?
L'oratorio Christus a occupé tout le premier concert du festival, qui a duré trois heures et demie; c'est long, et je n'oserais conseiller à nos concerts parisiens de risquer pareille aventure. Exécution grandiose, dans une grande salle carrée, de construction récente, d'un bel aspect et d'une excellente sonorité. Cavaillé- Coll, qui s'y connaissait en acoustique, recommandait la forme carrée pour la construction des salles de concert, et personne ne voulait l'écouter. Trois cents choristes, dont beaucoup venus de loin, étaient soutenus par un orchestre nombreux, mais insuffisant à mon avis pour
lutter contre cette masse vocale ; il était d'ailleurs placé comme au théâtre, dans les profondeurs, alors que les voix résonnaient librement au-dessus ; deux harpes, placées sur les côtés, l'une à l'est, l'autre à l'ouest, se regardaient de loin, disposition très décorative, mais aussi fâcheuse pour l'oreille qu'agréable à l'œil. Les chœurs, les quatre solistes, dont la tâche est des plus ardues, ont triomphé complètement des difficultés de cette œuvre immense, et toutes ses nuances délicates et variées furent rendues en perfection.
Liszt ne professait pas, loin de là, le dédain de Wagner et de Berhoz pour les exigences de la voix humaine; il la traitait en reine et en déesse, et il est bien regrettable que ses goûts ne l'aient point porté vers le théâtre ; certaines parties de Sainte-Elizaheth montrent qu'il aurait pu y réussir, et la mode ne serait peut-être pas venue des opéras pour orchestre avec accompagnement des voix, dont nous jouissons aujourd'hui. Il avait trouvé une manière toute spéciale d'écrire les chœurs, qu'on n'a pas encore imitée, une méthode ingénieuse dont les avantages sont grands et dont le seul inconvénient est de nécessiter de la part des choristes un soin des détails, des nuances, qui est trop souvent leur moindre souci. Ces sociétés d'Allemagne, dont les membres chantent pour leur plaisir, et non pas en vue d'un salaire, sont soigneuses à l'excès, s'il peut y avoir excès en pareille matière, et c'est une bonne fortune pour elles d'être les interprètes de chœurs écrits de la sorte.
Il est impossible de donner ici une analyse de ce vaste ensemble. Nous avons parlé du charmant intermède, Les Bergers à la Crèche ; à cette pastorale suc-
204 ÉCOLE BU1S60NNIERE
cède ]a Marche des Rois Mages, très joli morceau, mais un peu trop développé pour sa valeur intrinsèque. Les parties purement vocales, les Béatitudes, le Pater N osier, seraient mieux à leur place dans une église que dans une salle de concert. Viennent ensuite des pages plus brillantes, la Tempête sur le lac de Thihériade, le Mont des Oliviers avec solo de baryton, le Stabat Mater où de grandes beautés sont jointes à une terrible longueur. Mais rien dans toute l'œuvre ne m'a impressionné autant que l'Entrée de Jésus-Christ à Jérusalem (orchestre, chœur et soli), dont la lecture seule ne saurait donner l'idée; l'auteur y plane à ces hauteurs suprêmes que l'on atteint si rarement. A signaler aussi l'effet déhcieux du chœur d'enfants chantant au lointain l'O Filii et FihcB, harmonisé avec un goût parfait. En écoutant cette belle œuvre, je ne pouvais m'empêcher de songer aux grands oratorios par lesquels Gounod a couronné si glorieusement sa carrière. Les natures musicales de Liszt et de Gounod étaient bien différentes ; et, pourtant, sur ce terrain, ils se sont rencontrés. De part et d'autre, même abstraction des anciennes formes de l'Oratorio, même recherche de réahsme dans l'expression musicale du texte, même respect de la prosodie latine, même parti pris de simplicité dans le style. Mais, tandis qu'il y a du renoncement dans la simplicité de Liszt, qui rejette les ornements mondains pour prendre le froc de la pénitence, Gounod paraît, au contraire avec vine sainte joie, rentrer dans sa vraie nature. Cela s'exphque aisément : Liszt a fini par la soutane, alors que Gounod avait commencé par elle. Aussi, malgré le raffinement supérieur de Liszt, et en mettant
ECOLE BVISSONKIÈRE 205
à part certains sommets, Gounod, ici, remporte la palme. Comme il y a une odor di femina, il y a un parfum d'église, bien connu des catholiques, dont les oratorios de Gounod sont imprégnés et que l'on ne trouve, dans Christus, qu'à doses bien faibles, si on le trouve. Pour le rencontrer en abondance chez Liszt, il faut: aller le chercher dans la Messe de Gran.
Tous les éléments étaient réunis pour une magnifique exécution de Dante et de Faust. L'orchestre, de plus de cent musiciens, était parfait ; car nous ne sommes plus au temps où les instruments à vent, en Allemagne, péchaient également par la justesse et par la qualité du son ; ils sont actuellement irréprochables, comme chez nous. Mais il fallait compter avec MM. les chefs d'orchestre. A notre époque, ces messieurs sont des virtuoses ; ce n'est pas leur personne qui est au service de la musique, c'est elle qui est faite pour eux ; elle est le tremplin sur lequel ils paradent, en étalant leur débordante personnahté. Ils ajoutent aux intentions de l'auteur celles de leur invention : tantôt ce sont des lenteurs telles que les instruments à vent, à bout de souffle, doivent couper la phrase pour reprendre leur respiration ; tantôt c'est une rapidité folle, effrénée, qui ne laisse plus le temps d'émettre des sons ni de les entendre. On presse, on ralentit le mouvement sans autre raison que son caprice, alors que l'auteur ne l'a point indiqué; on se hvre à une mimique si désordonnée que les musiciens, ahuris, hésitent dans leurs entrées,
2o6 ÉCOLE BUISSONNIÈRE
ne distinguant plus la mesure. Le délicieux Purgagatoire a été mortellement ennuyeux ; le prestigieux Méphistophélès saccagé comme si la mitraille y avait passé ; et cela m'a fait goûter plus encore l'admirable exécution que M. Wolfrum, le directeur général de la musique, avait obtenue du gigantesque Christus.
Au nombre des chefs d'orchestre figurait M. Richard Strauss, qu'on ne saurait passer sous silence. Certes, personne n'ira chercher la modération et la sérénité chez un tel artiste, ne s'étonnera s'il lui arrive de se laisser emporter par son tempérament et de courir à la victoire, sans s'inquiéter des ruines qu'il laisse derrière lui ; mais il ne manque ni d'intelligence ni d'élégance, s'il dépasse quelquefois la vitesse permise, il n'exagère jamais la lenteur, et l'on n'est pas exposé, avec lui, à traverser les Saharas où d'autres s'égarent trop souvent. Sous sa direction, le Tasso a fait valoir toutes ses richesses, les facettes de l'étincelant joyau Méphisto-W alzer ont brillé de tout leur éclat.
Des nombreux solistes nous ne dirons que peu de mots. On ne juge pas des talents comme ceux de MM. Busoni, Friedheim et Risler, on ne les compare pas entre eux ; on se contente de les admirer. Toutefois, s'il fallait absolument donner un prix, je le donnerais à M. Risler pour la façon magistrale dont il a modelé tous les plans de la grande Sonate en si mineur ; il en a rendu tous les aspects, toute la puissance, toutes les délicatesses. Exécutée de cette manière, cette sonate est une des plus belles choses que l'on puisse entendre ; mais, de cette manière-là, on ne l'entendra pas souvent, car elle dépasse les moyens d'un exécutant ordinaire. La force d'un athlète, la légèreté d'un oiseau, la soU-
dite, le caprice, le charme, une entente parfaite du style en général et du style particulier de l'auteur, il lui faut tout cela, et c'est trop pour la plupart des virtuoses, eussent-ils beaucoup de talent.
Parmi les chanteurs, je me bornerai à signaler Mme Cahier, de l'Opéra de Vienne, voix d'or et grande artiste, interprète de plusieurs lieder qu'elle a merveilleusement fait valoir. Mme Cahier a interprété à Vienne le rôle de Dalila en compagnie de M. Dalmorès ; on comprendra sans peine le plaisir tout particulier que je pris à l'entendre.
Un dernier mot sur la symphonie Dante. J'ai lu, je ne sais plus où, que Liszt avait employé de nombreuses pages à peindre ce que Berhoz, dans son Faust, avait peint avec trois notes à l'apparition de Méphistophélès. Cette comparaison manque de justesse. La trouvaille de Berlioz est géniale et lui seul pouvait l'inventer ; mais autre chose est la brusque apparition du Diable, autre chose la peinture de l'Enfer. Cette peinture, Berlioz s'y est essaj^é à la fin de la Damnation ; et, malgré le vocabulaire étrange des chœurs, « Irimiru Karabrao, Sat raïk Irkimour », et autres gentillesses, il ne semble pas qu'il 3^ ait mieux léussi que Liszt : ce serait plutôt le contraire.
Un amateur de musique a dépensé trois millions pour doter la ville d'Heidelberg d'une grande salle de concert ornée d'un orgue magnifique. Quand donc, à Paris, où l'on a la prétention d'aimer la musique, l'aimera-t-on assez pour imiter ce noble exemple ?