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PAULINE VIARDOT

ALFRED de Musset, qui a paré de fleurs immortelles la tombe de Maria Malibran, nous a raconté les débuts de Pauline Garcia ; on en trouve aussi la trace dans les articles de Théophile Gautier. Ici comme là, on peut voir que ces débuts ne furent pas ordinaires. Pour les initiés, de telles natures se révèlent du premier coup, avant qu'elles soient épanouies. Pauline était alors fort jeune ; elle ne tarda pas à épouser M. Viardot, alors directeur du Théâtre-ItaUen, et l'un des plus beaux hommes de son temps. Ce fut à l'étranger qu'elle alla développer son talent, pour nous revenir en 1849, appelée par Meyerbeer comme créatrice du rôle de Fidès, dans le Prophète.

Sa voix, d'une puissance énorme et d'une étendue prodigieuse, cette voix rompue à toutes les difficultés de l'art du chant, cette voix merveilleuse ne plaisait pas à tout le monde. Ce n'était pas une voix de velours ou de cristal, mais une voix un peu âpre, qu'on a comparée à la saveur de l'orange amère, faite pour la tragédie ou l'épopée, surhumaine plutôt qu'humaine ; les choses légères, chansons espagnoles, Mazurkes de Chopin transcrites par elle pour le chant, se transfiguraient dans cette voix, devenaient des badinages de

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géant ; aux accents tragiques, aux sévérités de l'Oratorio, elle donnait une incomparable grandeur.

Je n'ai pas eu la joie d'entendre la Malibran, mais Rossini m'en a parlé. Il lui préférait sa sœur. Mme Malibran, me dit-il, avait l'avantage de la beauté; et, de plus, elle est morte jeune, laissant le souvenir d'une artiste en pleine possession de ses moyens ; mais elle n'était pas musicienne à l'égal de sa sœur et n'aurait péis été capable, comme elle, de survivre au déclin de sa voix.

Mme Viardot n'était pas belle : elle était pire. Le portrait qu'en a fait Ary Schefïer est le seul qui reproduise l'aspect de cette femme sans pareille et donne l'idée de son étrange et puissante fascination. Ce qui la rendait surtout captivante, plus encore peut-être que son talent de cantatrice, c'était sa nature, une des plus étonnantes, certes, que j'ai rencontrées. Parlant et écrivant couramment l'Espagnol, le Français, l'Italien, l'Anglais et l'Allemand, elle était au courant de la littérature de tous les pays, en correspondance avec toute l'Europe.

Elle ne se souvenait pas d'avoir appris la musique ; dans cette famille Garcia, la musique était l'air qae l'on respirait. Aussi protestait-elle contre la légende qui représentait le père Garcia comme un tyran, brutalisant ses filles pour les faire chanter. Je ne sais comment elle avait appris les secrets de la composition ; sauf le maniement de l'orchestre, elle les connaissait tous, et les nombreux lieder qu'elle a écrits sur des textes français, allemands et espagnols, témoignent d'une plume impeccable. Au rebours de la plupart des compositeurs qui n'ont rien de plus pressé que d'exhiber leurs pro-

duits, elle s'en cachait comme d'une faute ; il était fort difficile d'obtenir qu'elle les fît entendre ; les moindres, cependant, lui eussent fait honneur. Elle donnait comme unchant populaire espagnol une chanson d'un caractère sauvage, au rythme obstiné, dont Rubinstein raffolait ; il me fallut plusieurs années pour lui faire avouer qu'elle en était l'auteur.

En collaboration avec Tourguénief, elle a écrit d'éblouissantes opérettes qui sont restées inédites et n'ont été représentées que dans l'intimité.

Une anecdote curieuse montrera quelle était la souplesse de son talent d'écrivain.

Amie de Chopin, de Liszt, ses goûts la portaient volontiers vers l'avenir, alors que M. Viardot affichait en musique les opinions les plus rétrogrades ; il trouvait Beethoven trop avancé.

Un jour qu'il avait pour convive un ami imbu des mêmes idées, Mme Viardot leur annonça l'intention de leur faire entendre un magnifique air de Mozart qu'elle avait découvert ; et elle leur chanta un grand air, avec récitatifs, arioso, allegro final, qui fut porté aux nues, ei qu elle avait tout simplement écrit pour la circonstance. J'ai lu cet air ; les plus mahns s'y seraient trompés.

Mais il ne faudrait pas croire d'après cela que ses compositions fussent des pastiches ; elles avaient, au contraire, une saveur très originale. Pourquoi celles qui furent éditées sont-elles si peu connues ? Pourquoi tant d'autres sont-elles restées inédites ? On est amené à penser que cette admirable artiste avait hon'eur de la publicité. Pendant la moitié de sa vie elle a formé des élèves, et le monde n'en a rien su.

Ce furent de belles fêtes d'art, les soirées du jeudi dont quelques siu-vivants se souviennent encore, données par les Viardot, sous l'Empire, dans leur hôtel de la rue de Douai, merveilleusement approprié à sa destination esthétique. Des salons, où se voyait le fameux portrait d'Ary Scheffer, consacrés à la musique profane instrumentale et vocale, on descendait par quelques marches à une galerie de précieux tableaux aboutissant à un orgue exquis, chef-d'œuvre de Cavaillé-Coll ; là était le temple de la musique sacrée, là résonnaient les airs des Oratorios de Haendel et de Mendelssohn que la cantatrice interprétait à Londres pendant la saison et ne pouvait faire entendre à Paris dans les concerts, rebelles à ces vastes compositions. A l'orgue comme au piano, j'avais l'honneur d'être son accompagnateur ordinaire.

Mais cette passionnée du chant l'était surtout de musique. Elle jouait admirablement du piano ; dans l'intimité, elle luttait victorieusement avec les difficultés les plus ardues ; devant son piibUc du jeudi, elle se bornait à la musique de chambre, affectionnant particulièrement les Duos pour piano et violon d'Henri Reber, d'un art si délicat, inconnus aux amateurs de nos jours qui préfèrent au pur jus de la treille servi dans des vases de cristal, les breuvages empoisonnés présentés dans des coupes d'or. Il leur faut l'orgie, des lambris somptueux, un luxe écrasant. Ils ne comprendraient pas le poète chantant : 0 rus, quando te aspiciam ! Ils ne comprendront jamais la distinction suprême de la simplicité. La chaste Muse de Reber n'est pas faite pour eux.

Savante musicienne autant qu'on peut l'être, elle

a\'ait souscrit dès l'abord à l'édition des œuvres complètes de Sébastien Bach. On sait quelle révélation étonnante fut cette publication : chaque année, dix Cantates d'éghse sortaient de leur ombre séculaire et chaque année amenait de nouvelles surprises devant ces œuvres si variées, si imprévues et si émouvantes. On avait cru jusqu'alors connaître S. Bach ; on apprenait à le connaître, on découvrait dans l'écrivain d'une incomparable virtuosité un poète immense, dont le Clavecin bien tempéré avait pu cependant donner une idée. Mais les beautés de ce célèbre ouvrage avaient besoin d'être éclairées ; en l'absence de toute indication, les avis différaient sur leur interprétation. Dans les Cantates, le sens des paroles indique le chemin, et, par l'analogie des formes, on peut voir à coup sûr quelle fut l'intention de l'auteur dans ses pièces de clavecin. Un beau jour, le volume annuel se trouva contenir une Cantate en plusieurs parties, écrite pour Contralto Solo, accompagnée d'instruments à cordes, de haut-bois et d'un orgue obligé, c'est-à-dire ne se bornant pas à remplir l'harmonie. L'orgue étaii; là, l'organiste aussi ; on réunit les instruments, le baryton Stockhausen fut chargé de diriger le petii. orchestre, et Madame Viardot chanta la Cantate. Je ne crois pas que l'auteur l'ait jamais entendue chanter de cette façon ! J'ai gardé le souvenir de cette journée comme l'un des plus précieux de ma vie musicale. Ma mère et Monsieur Viardot furent les seuls auditeurs de cette unique exécution. Nous n'osâmes pas la renouveler devant des auditeurs non préparés ; ce qui aurait maintenant à coup sûr un grand succès eût été alors du bien perdu. Rien n'est plus affligeant que de voir un auditoire rester froid de-

vant une belle ceuvre ! Mieux vaut garder pour soi des trésors qui ne seraient pas appréciés.

Une chose nuira toujours à la diffusion de ces œuvres vocales de Sébastien Bach ; leur résistance à la traduction. TraduiLes en français, elles perdent leur saveur, lear charme, deviennent parfois presque ridicules.

Un des caractères les plus étonnants du talent de Madame Viardofc était sa facihté à s'assimiler tous les styles, depuis l'ancienne musique italienne dans laquelle elle avait été élevée, et dont elle m'a révélé les beautés alors que je n'avais jamais su, par moimême, en voir que les défauts, jusqu'à Schumann, Gluck, Ghnka même qu'elle chantait en Russe. Rien ne lui était étranger ; elle était partout chez elle.

Grande amie de Chopin, elle avait conservé de son jeu un souvenir très précis et donnait les plus précieuses indications sur la manière d'interpréter ses œuvres. Par elle, j'ai su que l'exécution du grand pianiste (du grand musicien plutôt) était beaucoup plus simple qu'on ne se l'imaginait généralement, et aussi éloignée d'un maniérisme de mauvais goût que d'une froide correction. Par elle, j'ai connu les secrets du véritable Tempo rubato sans lequel la musique de Chopin est défigurée et qui ne ressemble en rien aux dislocations au moyen desquelles on en donne trop souvent la caricature.

J'ai dit quel était son grand taJent sur le piano ; on a pu le voir, à im concert donné par Madame Schu-

mann, dans lequel, après que Madame Viardot eût chanté les lieder de Schumann accompagnée par la célèbre pianiste, les deux grandes artistes exécutèient ensemble le Duo pour deux pianos de l'illustre auteur, si hérissé de difficultés, avec une égale virtuosité.

On lui avciit conseillé, quand sa voix parut fléchir, de se consacrer au piano ; elle eût trouvé là une nouvelle carrière et une seconde célébrité. Elle ne le voulut point, et donna pendant des années le douloureux spectacle du génie luttant contre l'adversité, sous la forme d'une voix brisée, rebelle, inégale, intermittente ; et toute une génération ne l'a connue que sous cette forme indigne d'elle.

Ce qui de bonne heure altéra sa voix, ce fut son amour immodéré pour la musique ; elle voulait chanter tout ce qu'elle aimait, et elle chanta Valentine des Huguenots, Donna Anna de Don Juan, d'autres rôles encore qu'elle n'aurait pas dû aborder dans l'intérêt de la conservation de son instrument.

Elle en convenait à la fin de sa vie.

(( Ne faites pas comme moi, » disait-elle un jour à une jeune cantatrice ; « j'ai voulu tout chanter, je me suis abîmé la voix ! »

Bienheureuses ces natures de flamme qui se consument elles-mêmes, et gloire aux lames^qui usent le fourreau !

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