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DELSARTE

DANS un de ces brillants articles qu'il sème avec prodigalité de tous côtés, M. Félix Duquesnel parlait un jour du chanteur Delsarte, à propos des démêlés qu'il eut avec Mme Carvalho au sujet des leçons qu'elle avait reçues de lui. Le nom de Delsarte mérite de ne pas tomber dans l'oubli.

On verra pourquoi.

Mme Carvalho ne se bornait pas à refuser de payer à Delsarte le prix de ses leçons ; elle ne se reconnaissait pas pour son élève. Bien qu'ayant passé par le Conservatoire, elle voulait être uniquement l'élève de Duprez. C'était Duprez qui, de la « petite Miolan », délicate fauvette, avait su faire la grande cantatrice qui a tenu, dans l'école française, une si belle place.

Mais à quel prix ?

Elle me l'a conté elle-même. Son médium étant faible, Duprez entreprit de lui substituer la voix de poitrine, en la développant à l'aigu le plus possible.

— « Lorsque je commençai ce travail, me disaitelle, ma mère était épouvantée ; on eût dit qu'on tuait un veau dans la maison... »

D'ordinaire, une pareille méthode produit une voix

rauque, ébranlée, dont la fraîcheur est à jamais détruite. Avec Mme Carvalho, ce fut tout le contraire ; la fraîcheur et la pureté de la voix étaient incomparables, l'égahté de timbre, l'union des registres, parfaites : ce fut un miracle qu'on ne reverra peut-être jamais.

Mais si Duprez, au risque de la briser, lui fit cette voix merveilleuse, j'ai toujours pensé que Mme Carvalho devait à Delsarte l'admirable diction qui donnait tant de relief à son talent.

Delsarte était un professeur de chant déplorable et funeste : aucune voix n'a pu résister à sa méthode, pas même la sienne, dont il mettait la perte au compte de l'enseignement du Conservatoire. Mais il avait étudié à fond l'art de la parole et l'art du geste ; là, il était passé maître.

J'ai assisté à un cours fait par lui sui ces matières. Il y énonçait de lumineuses vérités, donnant la raison psychologique des intonations, la raison physiologique des gestes dont il déterminait l'emploi, en quelque sorte, scientifiquement.

Quelques rêveries mystiques embrouillaient parfois les questions. Je me souviens d'avoir vu les Neuf Choeurs des Anges venir à la rescousse et agiter leurs ailes au miheu des gestes profanes. Mais ces lueurs d'au-delà n'empêchaient pas les vérités démontrées de rester démontrées. Rien n'était plus intéressant que de lui voir disséquer une fable de La Fontaine, une tirade de Racine, et de lui entendre exphquer pourquoi c'était sur tel mot, sur telle syllabe et non sur telle autre, que devait porter l'accent, briller la lumière. Ce cours si instructif avait peu d'auditeurs.

car Delsarte était presque ignoré du grand public ; son action ne s'étendait guère en dehors d'un cercle restreint d'admirateurs, rachetant le petit nombre par la qualité.

C'était le cercle des anciens Débats, autrefois dévoué au romantisme, alors tout au classique, dirigé par Ingres pour la peinture et par Reber pour la musique ; petit monde fermé, ascétique, en révolte silencieuse contre les abominations du siècle. Il fallait entendre sur quel ton, dans ce monde, avec quelle dévotion on parlait des « Anciens » ; rien, de nos jours, ne saurait en donner une idée. — « On dirait (me racontait une prêtresse), que les anciens ont connu le Beau par une sorte de révélation, et que le Beau, depuis, a toujours été en dégénérant... »

Ces idées fausses étaient cependant professées par des gens sincères et profondément dévoués à l'Art ; aussi, cette pléiade, sans influence sur ses contemporains, a joué néanmoins, sans le savoir et sans le vouloir, un rôle très utile.

Le pubhc, comme on sait, était divisé en deux camps ; celui de la Mélodie, l'Opéra-Comique, les Italiens, le Grand-Opéra moderne (non sans un certain effort) ; — et celui de la Grande Musique, Beethoven, Mozart, Haydn, Sébastien Bach que l'on connaissait peu, Haendel que l'on connaissait moins encore.

Personne ne songeait à notre vieille École française, qui, depuis Lully jusqu'à Gluck, a produit tant d'œuvres remarquables et même admirables. Reber avait montré ce chemin à Delsarte et celui-ci, nature d'antiquaire, s'était rué avec une étonnante ardeur dans

cette mine inexploiée.De Lully, on ne connaissait que le nom ; les Campra, les Mondonville et autres étaient complètement ignorés ; et, de Gluck lui-même, que savait-on ? On l'avait oublié. Les partitions d'orchestre de la première édition, — introuvables aujourd'hui, — se vendaient cinq francs sur les quais. De Rameau, on ne parlait jamais.

Delsarte, beau, éloquent, charmeur, fascinateur, exerçait sur ce petit cénacle d'artistes, de gens du monde, un véritable empire ; et ce fut grâce à lui que le flambeau de notre vieille École française y fut conservé discrètement, jusqu'au jour où la justice immanente devait lui permettre de raviver sa flamme.

Dans ce monde tout spécial, il n'y avait pas de soirées sans Delsarte. Il arrivait prétextant des maux de gorge épouvantables, destinés à justifier l'extinction chronique de sa voix ; et sans voix, par une sorte de magie, il faisait frissonner aux accents à' Orphée ou d'Iphigénie. Je l'accompagnais souvent et il me demandait toujours le pianissimo.

— K Mais, lui disais- je, l'auteur a indiqué forte. »

— « C'est vrai, me répondait-il, mais en ce temps-là le clavecin avait peu de sonorité. »

Il eût été trop facile de lui répliquer que l'accompagnement avait été écrit non poar le clavecin, mais poui l'oichestre...

L'exécution de Delsarte, réglée sur l'insufhsance de ses moyens vocaux, était souvent bien différente des intentions de l'auteur ; de plus, il ignorait tout de la façon d'interpréter les appogiatures et autres signes inusités aujourd'hui. La figuie qu'il donnait aux œuvres anciennes était donc inexacte. Mais qu'im-

porte ! Des chefs-d'œuvre mal présentés, il reste toujours quelque chose ; et puis, le chanteur et les auditeurs avaient la Foi !

Il avait une façon de dire « Gluck » qui suffisait à susciter l'admiration avant qu'on n'eût entendu une note.

Il prononçait Glonck et non pas Gluck, avec un m à la française, comme on affecte de le dire et de l'écrire aujourd'hui par erreur.

De temps à autre il donnait un concert. Il paraissait sur l'estrade, annonçant qu'il était très malade de la gorge, mais qu'il allait essayer de dire le Songe d'Iphigénie ou quelque chose d'approchant. Ses forces trahissant son courage, il ne continuait pas dans cette voie et se retranchait dans des chansons de l'ancien temps, des fables de La Fontaine, où il excellait. Une mimique des plus savantes — et qui semblait toute naturelle — souhgnait sa diction. Un certain mouchoir rouge, qu'il savait tirer de sa poche au bon moment, venait à point pour exciter les applaudissements.

Il eut un jour la fantaisie de dire à l'un de ses conceits, un Sermon de Bossuet. L'autorité religieuse, alors toute puissante, s'en émut, et le Sermon fut interdit. Ce n'était pourtant pas un sacrilège, et j'ai vivement regretté de n'avoir pu entendre cette prose magnifique si admirablement déclamée. Maintenant que l'autorité rehgieuse a perdu l'appui du bras séculier, on en voit bien d'autres : le Christ, la Vierge et les Saints se promènent sur la scène, ils y parlent en prose et en vers, ils y chantent ; et il paraît que cela ne choque personne, puisque personne ne proteste. Pour moi, au risque d'être le seul de mon avis, j'oserai

dire que ces exhibitions pseudo-religieuses me sont franchement désagréables ; elles me causent un indicible malaise et je n'en vois nullement l'utilité.

Pour propager le culte des anciens maîtres, Delsarte avait imaginé de publier un recueil de morceaux pris à droite et à gauche dans leurs œuvres, et il créa les Archives du chant. Il fit faire tout exprès des caractères poiur cette publication, qui fut une merveille de beauté typographique, de correction et de bon goût. En tête de chaque livraison était un morceau de plainchant savamment harmonisé. L'appui d'un éditeur influent était nécessaire au succès d'une telle œuvre ; or, Delsarte était son propre éditeur et le succès fut nul. Le succès est venu depuis à des publications analogues, mais combien inférieures !

Delsarte recherchait la pureté des textes ; ses successeurs se sont efforcés de rendre les œuvres anciennes plus accessibles au public en les modernisant. Il est pénible de constater ce fait : en littérature, on étudie les textes, on cherche autant que possible à reproduire dans toute son intégrité la pensée de l'écrivain ; — en musique, c'est tout le contraire : à chaque nouvelle édition, un professeur, chargé de la surveiller, ajoute quelque chose de son invention.

Delsarte, chanteur sans voix, musicien incomplet, érudit contestable, guidé par une intuition qui tenait

du génie, a joué, malgré ses nombreux défauts, un rôle important dans l'évolution musicale française du XIX^ siècle. Ce n'était pas un homme ordinaire : à tous ceux qui l'ont connu, il a laissé le souvenir d'un illuminé, d'un apôtre. Quand on l'avait entendu parler, avec tant de flamme, de ces œuvres du passé que le monde oubliait, on se prenait à songer qu'un tel oubli devait être injuste, et l'on désirait connaître ces reliques d'un autre âge.

C'est à son apostolat, sans aucun doute, que j'ai dû le courage nécessaire à l'étude approfondie de notre ancienne École, si peu attrayante au premier contact. Berlioz en disait pis que pendre ; à part les œuvres de Gluck, qu'il avait vues sur le théâtre dans sa jeunesse, il n'entendait rien à cette musique « vieillotte et enfantine ». N'en déplaise aux mânes vénérées de Berhoz, elle vaut mieux qu'rm pareil jugement ; et quand au prix de quelques efforts on pénètre dans ses profondeurs, on est payé de ses peines. Il y a de la grandeur, de la passion et même du pittoresque dans ces œuvres, autant que pouvaient le permettre les moyens dont on disposait alors.

Il n'est que juste de rendre hommage à Delsarte : ce précurseur, durant toute sa vie, a proclamé la haute valeur d' œuvres immortelles que le monde méconnaissait ; ce n'est pas un mince mérite.

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