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LA SALLE DE LA RUE BERGERE

IL n'est plus nécessaire de plaider sa cause ; ce sanctuaire sera conservé. Car c'est un sanctuaire, n'en doutez pas ; sinon, tant de mains illustres se seraient-elles levées, suppliantes, en sa faveur ! le temps n'est pas à la conservation des sanctuaires, hélas ! Ce sont là, cependant, choses précieuses entre toutes. Qu'est-ce donc qu'un sanctuaire? C'est un lieu où le bois n'est plus bois, où la pierre n'est plus pierre, où tout semble animé d'une vie mystérieuse, un heu où l'on n'entre pas sans une légère émotion dont il est impossible de se défendre. Si d'aucuns ne ressentent pas cette émotion, plaignons-les ! tout un monde leur est inconnu...

Oui, c'est un sanctuaire, la saUe où Haydn, Mozart, Beethoven se sont emparés de nos âmes, le foyer d'où sont partis les rayons qui ont puissamment modifié l'essence de l'art musical français, le berceau de cette merveilleuse Société où la Musique a trouvé une sphère supérieure, restée unique au monde et inimitable. Est-ce à dire qu'il n'y ait jamais eu, qu'il n'y ait pas ailleurs de belles exécutions symphoniques ? assurément non. Mais une certaine qualité musicale, un certain cru ne se trouve que là. Qui n'y a pas entendu

l'Allégretto de la Symphonie en La ne sait pas quelles fibres secrètes, dans les profondeurs de l'âme, le célèbre poème peut faire vibrer...

Et que de souvenirs ! que d'artistes illustres, virtuoses, chanteurs, ont passé, tremblants mais victorieux, dans cette petite salle ! Les plus fameux ont brigué l'honneur de s'y faire entendre, et les plus fameux aussi n'y ont pas pénétré sans effroi ; tous ont eu le sentiment qu'ils entraient chez les Dieux... nulle part le terrible « trac », si redouté des artistes, n'a sévi avec une telle intensité. J'ai vu là Joachim, l'impeccable, impressionné au point de jouer faux en commençant le Concerto de Beethoven ; Mme Carvalho tournant fiévreusement et incessamment, pour se donner une contenance, les pages de musique inutiles qu'elle ne regardait pas...

Dans son livre, si documenté, sur la Société des Concerts, M. Dandelot raconte que la célèbre salle fut construite par l'architecte Delannois, à la suite d'un décret du 3 mars 1806; il ne nous dit pas à quelle époque elle fut terminée. De proportions heureuses, excellente au point de vue de l'acoustique, elle n'était pas très plaisante à l'œil ; les baies s'ouvrant sur l'amphithéâtre se continuaient de chaque côté par de fausses baies occupées par des spectateurs en peinture, dont les ajustements démodés étaient prodigieusement comiques ; de jolis lustres en style empire étaient la seule chose qu'on eût à regretter lorsqu'en 1865 une

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décoration nouvelle, due à l'architecte Lance secondé, je crois, dans son travail, par le peintre décorateur Dennelle, beau-père de Taine, vint remplacer l'ancienne. Elle est charmante cette décoration pompéienne, où dominent les tonaUtés rouges et or, avec cette gracieuse théorie des Muses qui garnissent le fond de la scène et semblent veiller gravement sur la sainteté du lieu.

Ce fut le 9 mars 1828 que l'illustre Société, sous la direction d'Habeneck, donna son premier concert ; on y entendit la Symphonie Héroïque. C'était, comme on dit, attaquer le taureau par les cornes, car cette symphonie, la troisième de l'auteur, est la première symphonie « révolutionnaire », et son avènement ne se fit pas sans protestations. Commencer par les deux premières eut été plus habile, ou simplement plus prudent; mais Habeneck avait sans doute ses raisons. Ce qu'on ne saurait approuver, c'est la façon dont il avait disposé les chœurs : toutes les femmes lui tournaient le dos, de sorte que lorsqu' arrivait un passage scabreux, il se produisait presque toujours des accidents. Habeneck se retournait alors vers les infortunées choristes, ou plutôt vers le pubhc, en faisant des grimaces, et comme il était fort laid, le seul résultat obtenu était un accès de gaieté dans l'auditoire. De là est venue longtemps l'opinion que la partie vocale des fameux concerts n'était pas à la hauteur de la partie instrumentale ; opinion tout à fait erronée, car des chanteurs de premier ordre se faisaient un plaisir de figurer au nombre des choristes, et il a suffi de disposer ceux-ci convenablement pour que les exécutions devinssent parfaites de tout point.

Autrefois les femmes arrivaient vêtues de blanc, et leur apparition mettait dans la salle une lumière ; un beau jour on iméigina de les vêtir de noir, et le public, chose étrange, accueillit cette réforme avec enthousiasme !

Une réforme plus appréciable fut celle des « deux séries ».

La salle n'est pas grande ; entièrement remplie d'avance par les abonnés, elle était restée fermée au grand public. Celui-ci réclamait. Que faire ? On ne pouvait pas agrandir la salie. On eut l'idée de créer deux séries d'abonnement et d'exécuter deux fois le même programme, en donnant tous les dimanches les concerts qui dans le principe n'avaient lieu que tous les quinze jours.

On doubla ainsi le nombre des auditeurs ; et, chose imprévue, le pubhc de la rue Bergère, qui jusque-là se décidait péniblement à écouter des œuvres nouvelles, devint peu à peu moins intransigeant; la petite chapelle se muait en vrai public. Ce lieu vénérable conserve toujours un caractère de Musée, où les oeuvres consacrées tiennent la première place ; c'est son droit, c'est sa principale fonction ; mais il n'est plus fermé aux œuvres modernes, et, tel auteur, autrefois tenu à l'écart, voit maintenant son nom figurer souvent sur l'affiche glorieuse et enviée.

On a failh voir disparaître ce joyau sans prix. Hélas ! ce n'est pas seulement chez nous que sévit cette rage

destructive. Il y avait naguère à Londres une salle célèbre, St-Jame's Hall ; les artistes les plus illustres s'y étaient fait entendre ; le quatuor, la symphonie, l'oratorio pouvaient y figurer tour à tour ; tout un monde de souvenirs y était attaché. On l'a détruite pour bâtir à la place un immense hôtel, un Palace, comme on dit maintenant. En revanche, on a construit Quenn's Hall, une salle admirable, d'une sonorité merveilleuse ; mais elle est trop grande pour les concerts ordinaires et pour la musique de chambre. La salle de la rue Bergère a cette qualité rare de se prêter à tout ; on a pu y faire entendre le petit trio pour deux hautbois et cor anglais de Beethoven, alors que la Neuvième Symphonie, la Messe en Ré, les Saisons d'Haydn y ont aisément trouvé place.

A des générations nouvelles il faut du nouveau, c'est certain ; est-ce une raison pour détruire les œuvres du passé? Que de choses belles et charmantes ont disparu de notre cher Paris, qui ajouteraient à son charme et furent inutilement sacrifiées ! d'autres que moi l'ont dit, des voix autorisées se sont élevées ; on ne les a pas écoutées. Voces clamantes in deserto. Oui, criant dans le désert ; car il n'est pas pire désert que la foule inconsciente et indifférente.

Aussi n'était-ce pas dans l'espoir d'un accueil favorable que j'avais élevé ma faible voix, mais dans l'espoir que d'autres plus puissantes se joindraient à moi pour la conservation de cette salle auguste.

C'était enfin pour remplir un devoir. Là, j'ai ressenti mes premières grandes émotions musicales, celles qui ont orienté ma carrière ; j'ai pour elle un sentiment filial, et ne pas prendre sa défense m'aurait semblé

une faute et laissé un remords. Ces mots paraîtront peut-être exagérés ; je n'en trouve pas d'autres, cependant, pour exprimer ma pensée.

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