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LE VIEUX CONSERVATOIRE

LE laisserai-] e partir sans un adieu, ce Conservatoire de la rue Bergère, que j'ai tant aimé, comme on aime tout ce qui tient à la première jeunesse? J'aimais sa vétusté, son absence totale de modernisme, son air d'autrefois ; j'aimais cette cour absurde où les cris désespérés des sopranos et des ténors, les gargouillements des pianos, les éclats des trompettes et des trombones, les arpèges des clarinettes, s'unissaient pour former cette ultra-polyphonie à laquelle les compositeurs du dernier bateau s'efforcent d'atteindre sans y parvenir; et j'aimais surtout les souvenirs de mon éducation musicale qui s'est formée dans ce palais ridicule et vénérable, depuis longtemps trop étroit pour les élèves qui l'encombrent venus de tous les coins du monde.

J'avais quatorze ans, quand mon professeur de piano, Stamaty, me présenta à Benoist, le professeur d'orgue, excellent et charmant homme, qu'on appelait familièrement le père Benoist. On me plaça devant le clavier ; j'étais fort intimidé, et ce que je fis entendre était tellement extraordinaire, que tous les élèves partirent ensemble d'un immense éclat de rire. On me reçut comme auditeur.

Me voici donc admis seulement à l'honneur d'écouter les autres. J'étais fort assidu, ne perdant pas une note, pas un mot du professeur ; et, chez moi, je travaillais et réfléchissais, piochant l'Art de la fugue de Sébastien Bach. Les élèves n'étaient pas aussi assidus que moi : un jour qu'ils se faisaient rares, Benoist, n'ayant plus rien à faire, me mit à l'orgue. Cette fois, personne n'eut envie de rire : du coup je passai élève et je remportai le second prix à la fin de l'année. On m'eût donné le premier, n'étaient mon âge jeune et l'inconvénient qu'il y aurait eu à me faire quitter une classe dont le séjour plus prolongé m'était nécessaire.

Cette année même, Madeleine Brohan eut son premier prix de Comédie; elle avait concouru dans le Misanthrope : Mlle Jouassin lui donnait la réplique en Arsinoé. Celle-ci avait plus d'acquis, mais l'autre, comme beauté, comme voix, était tellement merveilleuse qu'elle l'emporta. Il y eut émeute, tapage ; aujourd'hui, en pareil cas, le prix serait partagé. Mlle Jouassin eut son prix l'année suivante. On sait comment, ayant eu l'habileté, dès sa sortie de l'École, de choisir l'emploi des duègnes, elle prit et conserva longtemps une si belle place à la Comédie-Française.

Organiste des plus médiocres, Benoist était un professeur admirable, et une véritable pléiade est sortie de sa classe ; il parlait peu, mais comme son goût était fin et son jugement sûr, chacune de ses paroles avait sa valeur et sa portée. Il a collaboré à plusieurs ballets représentés à l'Opéra ; cela lui donnait beaucoup de travail, et ce qu'on aura peine à croire, il apportait « son ouvrage » à la classe et griffonnait des orchestrations pendant que ses élèves jouaient de

l'orgue, ce qui ne l'empêchait pas de les écouter et de les surveiller, quittant son travail pour leur faire les observations nécessaires.

En dehors de ses ballets, il accomplissait encore pour l'Opéra de menues besognes ; et, à cette occasion, il me donna un jour, sans y penser, la clef d'un mystère impénétrable.

Berhoz, dans son fameux Traité d' instrumentation, parle de son admiration pour un passage à! Œdipe à Colone, de Sacchini, dans lequel deux clarinettes font entendre des tierces descendantes, d'un charme profond, avant ces paroles : « Je connus la charmante Eriphyle. » Berhoz s'enflamme et s'écrie :

— « On croit voir Eriphyle baisser chastement les paupières ; c'est admirable ! Et pourtant (ajoute-t-il) il n'y a pas trace de cet effet dans la partition de Sacchini. »

Or, Sacchini, pour une raison que j'ignore, n'avait pas employé une seule fois les clarinettes dans toute sa partition ; et c'est Benoist qui fut chargé d'en ajouter lors d'une reprise de l'ouvrage, ainsi qu'il me l'apprit un jour en causant... Berhoz l'ignorait ; et Benoist, qui n'a jamais lu le Traité de Berlioz, n'a rien su de l'admiration du musicien romantique pour les bienheureuses tierces, qui, pour n'être point de Sacchini, n'en sont pas moins une exquise trouvaille.

Benoist fut moins heureux quand on le chargea de mettre « du sel et du poivre » dans le Roméo de Belhni, sous forme de grosse caisse, cymbales, cuivres déchirants, dont on croyait alors ne pouvoir se passer. C'est à cette époque amie du bruit, que Costa, à Londres, faisait subir le même traitement au Don Juan de Mo-

zart, déchaînant toute la soirée les trombones que l'auteur a réservés intentionnellement, pour la fin de l'ouvrage... Benoist aurait dû refuser un travail barbare qui n'améliora en rien le succès négatif d'un ouvrage inutile, monté à grands fracas par une direction qui refusait les Troyens !

A quinze ans, j'entrai dans la classe d'Halévy. J'avais déjà traversé l'Harmonie, le Contrepoint, la Fugue, sous la direction du professeur Maleden, d'après une méthode enseignée depuis à l'École Niedermeyer, ayant formé MM. Fauré, Messager, Perilhou et M. Gigout, qui l'enseigne à son tour. Mon travail à la classe consistait à produire des essais de musique vocale et instrumentale, des essais d'orchestration. Là ont apparu pour la première fois Rêverie, la Feuille de peuplier, et beaucoup d'autres choses justement tombées dans l'étemel oubh ; car ma production était alors fort inégale.

Halévy, sur la fin de sa carrière, écrivait continuellement des opéras et des opéras-comiques, qui n'ajoutaient rien à sa gloire et qui disparaissaient, pour ne plus reparaître, après mi nombre honorable de représentations. Tout à son travail, il négligeait beaucoup sa classe, ne s'y rendant que lorsqu'il en trouvait le temps. Les élèves y venaient quand même, et c'était l'enseignement mutuel, beaucoup moins indulgent que celui du maître, dont le plus grand défaut était une bonté exagérée. Et quand il était à sa classe, il ne savait pas se défendre des importuns ; chanteurs et chanteuses venaient s'y faire entendre ; un jour, ce fut Mme Marie Cabel, toute jeime encore, éblouissante

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de voix et de beauté ; d'autres fois c'étaient des ténors ridicvdes qui lui faisaient perdre un temps précieux. Quand le maître envoyait dire qu'il ne viendrait pas, — le cas était fréquent, — j'allais à la bibliothèque, et c'est là que j'ai complété mon éducation : ce que j'y ai dévoré de musique ancienne et moderne est inimaginable.

Mais il ne suffit pas de lire de la musique, il faut en entendre. La Société des Concerts était là, mais c'était le Paradis, gardé par un ange à l'épée flamboyante, sous la forme du portier de la rue Bergère, nommé Lescot, chargé d'empêcher les profanes d'entrer dans le sanctuaire. Il m'aimait beaucoup, ce Lescot; intelligent, il comprenait ce besoin d'entendre l'orchestre, qui me dévorait, et il faisait sa ronde le plus lentement possible, afin de ne pouvoir m'expulser qu'à la dernière extrémité. Heureusement pour moi, un abonné, M. Marcehn de Fresne, me donna dans sa loge une place qu'il me fut permis d'occuper pendant plusieurs années ; je Usais, j'étudiais les symphonies avant deles entendre, et je m'apercevais, dans l'exécution si vantée de la Société, de graves défauts que personne ne supporterait maintenant, et qui passaient inaperçus. Naïf et sans arrière-pensée, il m' arrivait parfois de les signaler, et l'on peut imaginer facilement quelles foudres j'appelais ainsi sur ma tête !

Pour le public, le grand succès des concerts de la Société tenait au charme incomparable de leur sonorité qu'on attribuait à la salle ; les membres de la Société partageaient eux-mêmes cette opinion et n'auraient pas souffert qu'un autre orchestre se fit entendre

dans le même local. Cette situation dura jusqu'au jour où Antoine Rubinstein obtint du ministère des Beaux- Arts l'autorisation d'y donner un concert avec le concours de l'orchestre Colonne. La Société jeta feu et flammes, menaça de suspendre ses séances ; on passa outre, et l'on s'aperçut, à la surprise générale, qu'un autre orchestre, dans cette même salle, produisait un tout autre effet, et que la sonorité si goûtée tenait à l'illustre Société elle-même, à la qualité des instruments employés, au fondu de l'exécution.

La salle n'en est pas moins excellente. Elle n'est plus suffisante pour le grand développement des compositions modernes. Mais quel merveilleux local pour les concerts, si nombreux, donnés par les virtuoses, chanteurs ou instrumentistes, avec orchestre, et pour les concerts de musique de chambre ! Enfin, la salle où la France a été initiée aux chefs-d'œuvre de Haydn, Mozart et Beethoven, initiation dont l'influence fut si profonde, est un lieu historique.

De nombreuses améliorations, durant ces dernières années, ont été introduites dans le fonctionnement du Conservatoire ; mais, d'un autre côté, d'anciennes institutions ont disparu, qu'il est permis de regretter.

Du temps d'Auber, il y avait au Conservatoire un pensionnat, où de jeunes chanteurs, arrivant de la province à dix-huit ans, trouvaient le vivre et le couvert, une existence régulière, un rempart contre les tentations de la grande ville, si dangereuses pour des voix encore fragiles. De ce pensionnat sont sortis les Bouhy, les Lassalle, les Capoul, les Gailhard et tant d'autres qui ont illustré la scène française

Il y avait aussi les exercices dramatiques, excellents à la fois pour les artistes et pour les auditeurs, car on y exécutait des œuvres qui n'étaient pas au répertoire. C'est là qu'on a représenté Joseph de Méhul, disparu de la scène depuis longtemps ; et ces beaux chœurs, chantés par des voix fraîches de jeunes élèves, eurent un tel éclat, l'œuvre entière fut si applaudie, qu'elle reparut à l' Opéra-Comique avec un regain de succès qui n'est pas encore épuisé. C'est là qu'on entendait l'Orphée de Gluck, longtemps avant la résurrection de ce chef-d'œuvre au Théâtre- Lyrique ; c'est là qu'on a pu voir VIrato de Méhul, une œuvre curieuse et charmante que rOpéra-Comique reprit ensuite ; c'est là qu'on pouvait entendre le dernier acte de VOtello de Rossini, dont l'orage m'a donné l'idée de celui qui gronde au deuxième acte de Samson.

Quand on remit la salle à neuf, on détruisit la scène théâtrale, ce qui rendit les représentations impossibles. En revanche, on installa l'orgue, nécessaire aux exécutions musicales.

Enfin, au temps d'Auber et même d'Ambroise Thomas, le directeur était le maître ; on n'avait pas imaginé de lui adjoindre un comité qui, en mettant à couvert la responsabilité du directeur, diminue étrangement son autorité. Le seul bénéfice de ce nouveau système a été la fin de la guerre incessarte que la critique musicale faisait au directeur. Mais qu'importait cette guerre ? Elle ne faisait aucun tort ni au directeur ni à la Maison, dont la prospérité ne cessait de s'accroître, si bien que son agrandissement était depuis longtemps devenu indispensable. On l'a obtenu, c'est

chose faite ; il serait à souhaiter qu'on en profitât pour augmenter le nombre des élèves, alors que tant de postulants se présentent chaque année, et qu'il y a si peu d'élus.

Nous sommes atteints, comme on sait, de la manie des réformes ; aussi ne s'est-on pas fait faute d'en proposer pour le Conservatoire. On a étudié les règlements des conservatoires étrangers, on aurait voulu les introduire chez nous. On voit, en effet, à l'étranger, de magnifiques établissements logés dans des palais, et dont les règlements sont élaborés avec un soin digne d'admiration. En sort-il de meilleurs élèves que du nôtre ? Rien n'est moins certain, et ce qui est incontestable, c'est que beaucoup de jeunes étrangers \aennent faire chez nous leur éducation.

Certains réformateurs se scandalisent de voir un musicien directeur d'une école où l'on enseigne la déclamation. Ils oublient qu'un musicien peut être aussi un lettré ; le directeur actuel réunit ces deux qualités, et il n'est pas probable qu'à l'avenir il puisse en être autrement. Les professeurs de déclamation ont toujours été les meilleurs que l'on puisse trouver, et M. Faiuré, quoique musicien, a su ramener à leur destination première les classes de tragédie, qui inclinaient vers im dangereux modernisme, en substituant dans les concours le drame en prose aux vers classiques dont l'étude est si profitable.

Non seulement cette union de la musique et de la déclamation n'a rien de nuisible, mais elle pourrait être très utile, si les chanteurs et les compositeurs en profitaient pour suivr<f des cours de diction indispen-

sables, selon moi, aux uns et aux autres. Comment ! on méprise la mélodie, on ne veut plus dans les opéras que de la déclamation, et les chanteurs rendent les œuvres incompréhensibles en n'articulant pas les paroles, et les compositeurs n'ont aucune direction, aucune indication, sur la façon dont ces mêmes paroles doivent être déclamées ! Il y a là une lacune des plus regrettables, il y a là une réforme à accomplir. Comme on peut voir, je m'élève contre la manie des réformes et j'en suis atteint à mon tour. Que voulez-vous ? Il faut bien être de son temps, et l'on n'échappe pas à la contagion.

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