‹ Ecole buissonnièreChapitre 7 sur 39 · VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

VICTOR HUGO

TOUT, dans mon adolescence, paraissait calculé pour m'éloigner du romantisme ; on ne parlait autour de moi que de nos grands classiques, et j'avais vu accueillir la Lucrèce de Ponsard comme une sorte de Minerve dont la lance mettrait en fuite Victor Hugo et son impur entourage, dont on ne parlait qu'avec horreur...

Qui donc eut l'heureuse idée de me donner, élégamment reUés, les premiers volumes de poésies de Victor Hugo ? Je l'ai oublié, mais je me souviens de la joie que me causa la vibration de cette lyre ! Jusquelà, les vers m'avaient produit l'effet plutôt réfrigérant d'une chose respectable et lointaine, et c'est beaucoup plus tard que la vivante beauté de nos classiques me fut révélée. Avec les vers d'Hugo je me trouvai d'emblée en communion intime, et, ma nature essentiellement musicale primant le tout, je me mis à les chanter.

On m'avait répété à satiété (on le dit encore) que les beaux vers étaient rebelles à la musique, ou plutôt que la musique était rebelle aux beaux vers, qu'elle exigeait des vers médiocres (prose rimée tant bien que mal plutôt que vers), malléables, taillables à merci.

Assurément, si l'on écrit premièrement la musique pour y adapter ensuite des « paroles » ; mais est-ce bien là l'idéal de l'union de ces deux arts faits l'un pour l'autre ? Le chant ne pourrait-il sortir de la poésie par une sorte d'éclosion ? Les rythmes, les sonorités du vers n'appelleraient-ils pas naturellement le chant pour les faire ressortir, celui-ci n'étant qu'une façon supérieure de les déclamer ? Je fis des essais dont quelques-ims sont restés : « Puisque ici bas toute âme, » — le Pas d'armes du roi Jean, — la Cloche, alors dédaignée, et qui devait avoir par la suite quelque fortune. Plus tard j'ai continué a^'ec « Si tu veux, faisons un rêve, » que Mme Carvalho a beaucoup chanté. Soirée en mer, et bien d'autres encore.

A mesure que j'avançais en âge, mon h hugolâtrie » grandissait, et chaque nouvelle œuvre du poète, attendue avec impatience, était dévorée dès son apparition. Si j'entendais autour de moi grincer d'irritantes critiques, je me réconfortais en causant avec Berlioz, qui voulait bien m'honorer de son amitié et dont l'admiration pour Hugo égalait la mienne. Entre temps, mon éducation littéraire se perfectionnait, je comprenais de mieux en mieux nos classiques, j'en découvrais les immortelles beautés, sans qu'une admiration nuisît à l'autre, car jamais je n'ai pu admettre que l'on fût infidèle à Hugo si l'on ne méprisait pas Racine. Bien m'en a pris, car j'ai eu la joie de Voir les plus fougueux romantiques, tels que Meurice et Vac-

querie, revenir à Racine dans leurs dernières années et rejoindre les anneaux d'une chaîne d'or qui n'aurait jamais dû être brisée.

L'Empire tomba : Victor Hugo rentra dans Paris. Le voir, entendre sa voix, j'allais donc pouvoir réaliser ce rêve ! Mais j'en avais autant de peur que d'envie. Ainsi que Rossini, Victor Hugo recevait tous les soirs dans l'intimité, et l'on me présenta.Il \'int à moi les mains tendues, me disant avec quel plaisir il me voyait chez lui. Tout tournait autour de moi.

— « Je ne vous en dirai pas autant, » lui répondisje, « je voudrais bien être ailleurs. » Il rit de bon cœur et sut bien vite apprivoiser ma timidité. Je m'attendais de sa part à une conversation imagée, dans le style de ses derniers romans. C'était tout le contraire : des phrases simples, lapidaires, d'une haute raison, sortaient de la « bouche d'onibre ».

J'allais le plus souvent possible à ces petites soirées, ne pouvant me rassasier de la présence du héros dont avait rêvé toute ma jeunesse. J'eus l'occasion de constater combien le répubUcain farouche, le Juvénal moderne dont le vers marquait les « rois » d'un fer rouge, était, dans la vie privée, sensible à leurs hommages. Il avait reçu la visite de l'empereur du Brésil et ne pouvait s'empêcher, le lendemain, d'en parler à chaque instant ; il le nommait seulement, avec ostentation, « don Pedro d'Alcantara ». — Don Pedro d'Alcantara, cela se traduit en français par « M. Pierre

du Pont » ; mais cette langue espagnole est douée naturellement d'un tel panache qu'elle en donne aux choses les plus ordinaires. Le panache, voilà ce qui n'abonde pas dans notre belle langue française, et c'est ce que Corneille et Victor Hugo ont si bien réussi à lui donner.

sic !{(

Un petit incident vint mal à propos altérer mes rapports avec le grand poète.

— « Tant que mademoiselle Bertin a vécu, me dit-il un jour, je n'ai permis à personne de remettre en musique la Esmeralda ; mais maintenant, si quelque musicien me demande ce poème, je le lui confierai volontiers. »

L'invitation était claire. Or, comme on sait, cette adaptation dramatique et lyrique du célèbre roman n'est pas très heureuse. Me voilà fort embarrassé. Je fis semblant de ne pas comprendre, mais je n'osai plus retourner chez Victor Hugo.

Des années passèrent.

En 1881, on fit une souscription pour élever une statue à l'auteur de la Légende des Siècles, et déjà l'on parlait des fêtes projetées pour son inauguration, notamment d'une grande cérémonie au Trocadéro. Mon imagination s'échauffant à cette idée, j'écrivis l'Hymne à Victor Hugo.

Comme on sait, le Maître n'entendait rien à la musique, et son entourage était dans le même cas. Par quel concours bizarre de circonstances cet entourage et le Maître lui-même en arrivèrent-ils à prendre un

motif quelconque, motif déformé, absurde, pour une inspiration sublime de Beethoven ? Sur ce motif boiteux, Victor Hugo adapta les beaux vers de Stella ; on les publia en appendice dans les Châtiments, en faisant remarquer l'union des deux génies, la fusion des vers du grand poète avec l'admirable musique du grand musicien.

Et le poète, de temps à autre, se faisait jouer sur le piano, par Mme Drouet, cette merveilleuse musique... Il pressait ce navet sur son cœur. Tristia Herculis !

Comme je voulais qu'il y eût dans mon hymne quelque chose de spécial à Victor Hugo et ne permettant pas de l'attribuer à un autre que lui, j'essayai d'y introduire le motif qu'il aimait; et, au moyen des nombreux artifices que tout musicien possède dans son sac, j'arrivai à lui donner la forme et le caractère qui lui manquaient.

La souscription ne marchant pas assez vite au gré du Maître, il la fit arrêter. Je mis l'hymne dans un tiroir, attendant des temps meilleurs.

Sur ces entrefaites, M. Bruneau, père du compositeur bien connu, imagina d'organiser au Trocadéro des Concerts de Printemps. Pour le dire en passant, cette institution était excellente, et elle aurait vécu si les pouvoirs publics avaient consenti à s'y intéresser en la dotant d'une petite subvention en retour de laquelle M. Bruneau offrait l'entrée gratuite de ses concerts aux enfants des écoles. Les pouvoirs pubUcs firent la sourde oreille.

M. Bruneau vint me trouver et me demanda si je n'aurais pas une œuvre inédite à lui donner. Quelle plu« belle occasion de faire entendre mon Hymne, écrite

pour cette salle même du Trocadéro ! L'exécution en fut décidée, et l'on invita Victor Hugo à venir l'entendre.

Elle fut splendide ! Un orchestre immense, l'orgue magnifique, huit harpes, huit trompettes sonnant des fanfares dans la tribune de l'orgue, un chœur nombreux pour la péroraison, dont l'éclat fut tel qu'on l'a comparée au bouquet d'un feu d'artifice. L'accueil que le grand poète, qui paraissait rarement en pubhc, reçut de la foule, l'ovation qui lui fut faite, dépassent toute description. Cet encens mêlé d'orgue, de harpes et de trompettes, nouveau pour lui, plut à sa narine oljmipienne :

« — Vous dînez avec moi ce soir », me dit-il.

Et depuis ce jour, j'allai souvent dîner chez lui dans l'intimité, avec M. et Mme Lockroy, Meurice, Vacquerie et quelques rares amis. La chère était déhcate et sans -prétention ; la conversation était de même quahté. Ayant toujours son petit- fils et sa petite- fille à ses côtés, le Maître tenait le bout de la table, parlant peu, mais toujours pour dire le mot de la situation. Avec sa robustesse, sa voix ferme et sonore, sa bonne humeur tranquille, il ne donnait pas l'impression d'un vieillard, mais plutôt d'un être sans âge, étemel, à qui le Temps n'oserait toucher. Olympio était juste assez olympien pour inspirer le respect, pas assez pour glacer son entourage. Ces petites réunions, dont je sentais tout le prix, sont un des meilleurs souvenirs de ma vie.

Hélas ! rien n'arrête le Temps ; et cette belle intelligence, qui ne s'est jamais obscurcie, commençait à donner parfois des signes d'égarement. Un jour, à ime députation italienne, il dit textuellement ceci :

a Les Français sont des Italiens ; les Italiens sont des Français. Français et Italiens doivent aller ensemble en Afrique, pour y fonder les États-Unis d'Europe. »

Rouges lueiurs du Crépuscule annonçant la Nuit fatale,

Ceux qui les ont vues n'oublieront jamais ces funérailles grandioses, ce cercueil sous l'Arc de Triomphe voilé d'un crêpe gigantesque, cette foule immense rendant hommage à la plus grande Lyre du siècle...

Il y eut un comité musical préparatoire dont je faisais partie. On y émit les idées les plus bizarres; l'un demandait la. Marseillaise en mode mineur; un autre réclamait des violons, les violons « faisant en plein air un excellent effet »... On n'aboutit à rien, naturellement.

L'énorme cortège avait commencé dans un ordre parfait ; mais, dans ces sortes de longues processions, des dislocations se produisent, et je fus tout étonné de me trouver, au milieu des Champs-Elysées, dans un grand espace vide, en compagnie de Ferdinand de Lesseps, de Paul Bert et d'un académicien dont je tairai le nom, car il était digne de tous les respects.

De Lesseps était alors à l'apogée de sa gloire, et de temps à autre les applaudissements saluaient son passage.

Tout à coup l'académicien se penche à mon oreille :

« — On dirait qu'on nous applaudit » me dit-il.

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