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Mode de l’Instruction

Le mode d’instruction pour des personnes d’âges et de facultés diffe'rens, d’esprits simples, bruts et parfois bornés, était la chose la plus difficile , la plus pénible, pour le créateur de cet établissement (i). La manière dont il est parvenu par sa patience, son activité et sa persévérance à vaincre cètte grande difficulté, est vraiment admirable; elle fait seule le mérite et le succès de l’école, et vaut à son auteur le juste tribut de reconnaissance et d’estime dû aux bienfaiteurs de l’humanité. Cette méthode , que Baudeloque n’a fait qu’entrevoir, a pour base une étude profonde des facultés humaines, et une observation attentive du développement dont sont susceptibles ces mêmes facultés, suivant les âges, les situations de la vie et le genre d’éducation.

Mais M. Pacoud savait bien, lorsqu’il prenait l’engagement de former de bonnes sages-femmes , qu’un esprit resté trop long-temps inculte offre de grandes difficultés à celui qui se charge de le dégrossir, de le développer; il savait fort bien également que moins on exerce une faculté , plus il est difficile de lui faire prendre son essort, et de l’amener au point de perfec-

(i) Voyez Réflexions sur les différentes méthodes d’enseigner l’art des accouchemens aux sages-femmes de la campagne, par M. le docteur Pacoud; inédit.

bonnement dont elle est susceptible; il savait bien en* core , quoi qu'aient pu dire Helvétius ^ Cabanis, et la plupart des philosophes du dix -huitième siècle, que nous naissons tous avec des faculte's intellectuelles differentes , comme l’avait déjà senti le lyrique Romain (i), et que l'éducation seule ne suffit pas pour leur donner le même degré de développement; mais il savait aussi qu'il est un moyen sûr, malheureusement peu connu et encore moins employé , quoique J.-J. Rousseau l'ait depuis long -temps indiqué, pour surmonter toutes ces difficultés sans être en opposition avec les lois de la nature/ M. Facoud s'est senti la force et le courage de le mettre en pratique. Les avantages qu'il a obtenus depuis huit ans prouvent la bonté de ce moyen, et promettent à ceux qui l'emploieront avec discernement et constance, les plus brillans succès. Sa simplicité le met à la portée de toutes les intelligences, car il ne consiste que dans une instruction pratique, positive, démonstrative et matérielle; il ne consiste qu'à faire voir, toucher, palper aux yeux de l'esprit comme à ceux du corps , les objets qu'on veut faire connaître, et dont on désire que l'élève retienne et conserve un long souvenir; qu'à en présenter souvent à ses sens l image matérielle, afin de la porter, de la forcer pour ainsi dire , à la graver, à la conserver dans sa mémoire; il ne consiste enfin qu'à faire passer plusieurs fois de suite cet objet sous ses yeux, ou qu'à en offrir une image qui puisse frapper autant ses sens que son jugement, et à lui demander compte de l'impression qu'elle en a reçue, et qu'à s'assurer de la nature de cette impression par la description qu'on exige de cet objet. On se contente de cette

(0 Horace, Odes, liv. iv. Ode ni, vers. 27, 28, 29, 5o, et suivans.

description, quelque vicieuse qu'elle soit d'abord, se réservant de la rectifier petit à petit , et d'amener l’élève à la rendre exacte. Avec le temps et la patience on arrive à cette fin : aussi l'élève n'oublie-t-elle jamais ce qu'elle a conçu et retenu difficilement.

Pour retenir une explication, une description, il faut la comprendre 5 c'est sur ce sujet que notre professeur s'est particulièrement appesanti. Comme il parle à des esprits neufs, dont le cercle des idées est borné tel qu'il est au hameau 5 comme il s'adresse à des personnes qui ne possèdent qu'une petite quantité de mots pour exprimer leurs pensées, il doit s'occuper de créer, de former le langage de ses élèves, d'accroître le nombre des signes représentatifs de la pensée, à mesure qu'il présente à leur esprit des idées nouvelles : cette marche est la seule véritable, et c'est celle qu'il suit.

Il expose autant que possible, aux regards des élèves, l'objet matériel qu'il veut leur faire connaître, puis le leur décrit lentement; ensuite il en fait faire une description nouvelle par le chef de section, le sous-chef, et passe ainsi successivement des plus fortes élèves aux plus faibles, avec l'attention de suspendre le discours, pour donner une explication minutieuse et claire de chaque objet dont il suppose la connaissance importante ou difficile, et arrive ainsi à frapper, en même temps, et plusieurs fois de suite, les yeux et le jugement de l'élève de l'image descriptive du même objet, et par conséquent à parcourir en un temps donné cinq à six fois la même carrière, qu'on ne parcourt péniblement qu'une ou deux Ibis par la méthode ordinaire. La même marche est suivie dans l'étude particulière des élèves, avec plus de lenteur encore, en l'absence du professeur, sous la direction des maîtresses ou des sousmaîtresses, avec lesquelles elles éprouvent moins de gêne, et peuvent donner un libre essor à leurs facultés,

et Ton revient au même sujet autant de fois qu’il est necessaire pour le leur bien faire connaître, et les mettre en état de s’en rendre compte et de le décrire parfaitement. N

Cette méthode suppose donc, i.° la conversion de tous les sujets d’accouchement en signes matériels ou images représentatives, ce qui a lieu ici autant que possible; 2.° la division des élèves en groupes séparés ou sections, portant chacune son numéro, comme jadis étaient chez les Romains ces cohortes guerrières qui soumirent à leur empire le monde entier; 3.° une unité d’action entre l’explication orale et la description du même objet; 4*° une attention particulière de la part de toutes les élèves des sections de la même classe, un accord parfait entre chaque section et chaque membre de section; et cependant un esprit d’émulation, d’ardeur pour le travail, sans haine, sans pernicieuse rivalité, capable des plus grands efforts comme des plus grands succès.

M. Pacoud a donc employé son esprit inventif à faire des accouchemens une science positive, matérielle et à la portée des intelligences les plus bornées : ainsi , il se sert du cadavre humain pour faire connaître tout ce qu’on peut apprendre sur lui de relatif à la science dont il s’occupe, comme la matrice, ses ligamens , sa situation naturelle, ses rapports avec les autres parties, les muscles qui aident à l’expulsion du fœtus, etc.; de bassins convenablement préparés et de différentes grandeur et forme, pour indiquer les plus favorables à l’accouchement ; de bassins gradués , numérotés et traversés par différentes lignes pour désigner le diamètre le plus naturel, les divers axes, etc.; d’un tableau noir pour tracer avec de la craie les changemens qu’éprouve la matrice avant et pendant le travail; d’une machine particulière formée d’une tige qui s’élève perpendiculairement

au milieu de l'axe supérieur d'un bassin bien conforme; à sa partie moyenne se trouvent ajustées deux traverses mobiles, dont chaque extrémité répond à une large bande de fer battu et flexible, qui part de chaque côté du diamètre transversal pour aller former, au-dessus de la tige, une courbe figurative de la matrice. Comme cette bande est fixée d'un côté et mobile de l'autre, on peut étendre ou resserrer la courbe pour représenter plusieurs degrés de développement de l'utérus. Comme elle est flexible, en faisant mouvoir les traverses, on donne l'idée des mouvemens et des formes qu'on détermine dans cet organe par la version de l'enfant qu'il contient. Cette machine a quelque analogie avec la gravure n.° 6 du Mémorial de M.rae Boivin, à part les traverses qui n'existent pas dans cette planche, la tige perpendiculaire qui dépasse la ligne figurant la matrice, et le bassin qui n'est pas entier et ne se trouve pas dans la môme position; dans la machine, le bassin présente sa partie pubienne , et la bande de fer s’élève du diamètre transversal (1).

Les gravures de M. Maigrier, placées successivement dans un cadre et sous verre, procurent aux élèves la facilité d'étudier tous les actes qu'elles représentent sans les endommager. Des têtes de diflerens âges fournissent l'image du développement successif de cet organe , et de ses parties importantes pour le diagnostic des positions. Les tètes de cuivre en relief, portant divers numéros, servent à enseigner la manière dont le chef s'engage dans le bassin et en parcourt la filière, et surtout à décrire ses axes et ses diamètres. Mais ce qui

(1) Il me semble qu’on pourrait perfectionner cette machine, en graduant la tige et la bande de fer, et en les rendant mobiles , de manière à ce que cette dernière pût être placée suivant tous les diamètres.

est cle la plus grande utilité pour les élèves ; ce qui les initie petit à petit , presque à leur insu et en peu de temps , aux secrets de la pratique des accouchemens , et leur donne une habilité de diagnostic et de manœuvre rare, c’est le fréquent exercice du mannequin, modifié par leur professeur. Ici, Messieurs, nous devons nous arrêter : cette importante machine, ainsi modifiée, vaut bien la peine que nous la décrivions.

M. Pacoud prend pour former ses mannequins des bassins de femme bien conformés, dont les fémurs sont coupés à la réunion de leur quart inférieur avec les trois quarts supérieurs, auxquels il laisse les vertèbres lombaires, et par fois quelques-unes des dorsales, les ligamenset les capsules articulaires; ainsi préparés, séchés et vernis, ces bassins sont rembourrés, recouverts d’une peau de daim, et garnis de manière à représenter et mentir, autant que possible, le naturel. Placés les cuisses écartées sur une table haute d’environ trois pieds, et fixés de telle sorte qu’on peut par le moindre effort leur faire exécuter des mouvemens divers , ces bassins peuvent contenir dans leur intérieur une demi -matrice faite également en peau de daim , fixée par quatre courroies à une des vertèbres lombaires , au pubis et à chacun des os des îles, dont l’extrémité inférieure, béante comme cet organe au moment des premières douleurs pour Paccouchement , remplit le petit bassin, et par les élastiques dont elle est formée, représente assez bien le museau de tanche. Un placeuta composé de pluche et rembourré suivant l’épaisseur du placenta naturel, offre pour membrane une pièce de taffetas coupée convenablement. On introduit un fœtus à terme, bien conformé , et pourvu d’un cordon ombilical en peau tordue, dont les os ont été préparés comme nous * l’avons dit pour le bassin, recouverts aussi d’une peau de daim, de manière à laisser saillantes et sensibles,

autant que possible , les parties importantes au diagnostic, comme le nez, les oreilles, les yeux, les fontanelles, etc; on introduit, disons-nous , ce fœtus, afin de former, de diriger le sens du toucher des élèves, dans le ventre et la matrice qu'on recouvre aussitôt d’un linge pour leur cacher la position qu’on lui donne. Plusieurs élèves sont appelées successivement pour toucher et porter leur diagnostic ; celle qui a le mieux pronostiqué est ordinairement choisie pour opérer l'accouchement qui se fait avec tout l'appareil qu'on mettrait sur le vivant. Ainsi exercées, comment ces jeunes filles ne feraientelles pas des progrès rapides et sûrs? Tout ce que l'on touche, que l'on voit, que l'on palpe souvent et que l'on conçoit bien se grave avec tant de force dans la mémoire !

On apporte plus de soin encore au toucher sur le vivant, et les occasions en sont toujours fréquentes; car outre les 5o à 60 femmes enceintes qui sont ordinairement admises à faire leur couche dans l'école , pendant les quatre mois d'étude, il y a un toucher régulier deux fois par semaine sur des femmes à divers termes de la grossesse, au nombre de huit à dix par séance. Les accoiichemens sont faits à l'école par les élèves à tour de rôle, suivant l'ancienneté par division, et le mérite reconnu entr'eiles, en leur présence et en celle des maîtresses sages-femmes , et du professeur lorsqu'il s'y trouve. L'élève qui accouche est tenue de décrire ce qui se passe, la marche qu’elle doit suivre, et celle qu'elle suivra plus tard , suivant les événemens probables qui surviendront ; les maîtresses rectifient ce qu’il peut y avoir de vicieux dans cette leçon. Si l'accouchement est laborieux et présente des difficultés insurmontables pour une simple élève , le professeur est là pour la diriger et faire les opérations que nécessite l’urgence du cas. Dès l'époque de la délivrance , chaque section a un

nombre déterminé de malades à suivre et surveiller ; chaque élève , à tour de rôle, dit tous les matins devant le Professeur, ce qui s’est passé depuis la dernière visite , parle de ce qui existe et indique les moyens à employer; ce qui se pratique jusqu’à la sortie de la malade, et pour elle et pour son enfant, ou jusqu’à sa guérison. Le maître relève ce qu’il y a de vicieux dans cette clinique, indique les changemens à faire, et désigne les aceidens qui pourraient se manifester.

À cette leçon vivante, qui se grave d’autant mieux qu’elle est faite par une compagne dont on se rappelle les craintes, le trouble, les fautes, comme les paroles et les succès; on ajoute, autant qu’on le peut, les documens fournis par les autopsies, soit des femmes soit des en fans.

Outre les répétitions journalières que les élèves font chacune à leur tour des leçons de la veille ou du jour , auxquelles îe Professeur consacre presque toujours quelques heures, elles sont obligées à une répétition générale, de deux heures chaque samedi. C’est une chose vraiment curieuse que de voir le zèle , l’activité de chaque élève. Que leurs ligures peignent bien les raouvemens intérieurs qui les agitent ce jour-là ! On dirait vraiment qu il s’agit d’un concours en forme, d’une couronne à perdre ou à gagner. Peu s’en faut, car des notes exactes sont prises alors et servent ensuite à fixer le jugement des examinateurs, au moment des exercices annuels. Au reste, ces examens généraux ont le double but d’exercer les élèves à parler en public, et de graver mieux dans leur mémoire les préceptes qu’on leur enseigne; on fait souvent répéter plusieurs fois la même leçon à l’élève faible ou qui a de la difficulté pour parler; car l’on tient à les voir marcher ensemble dans le chemin difficile de l’instruction. Il est rare que celles qui brillent dans ces circonstances ne se distinguent pas

dans les concours annuels, tant l'habitude et l’exercice leur rendent faciles des travaux qui leur paraissaient d’abord insurmontables, tant elles font d’efforts pour ne pas se laisser surpasser.

Un travail assidu, une conduite exempte de reproche, des mœurs douces et simples, une piété sans faste, sans ostentation, un amour ardent pour son prochain, une disposition naturelle à faire le bien , de l’éloignement avec une résistance ferme et sagement combinée pour tout ce qui s’écarte de la bienséance et de la vérité , sont les qualités qu’on recherche dans l’élève qui est appelée à la première couronne qui se donne à la fin de l’année, au prix de bonne conduite; car l’on veut imprimer dans leur esprit que si le savoir et les taîens distinguent les hommes , la charité , la douceur , la piété et les autres vertus leur donnent encore un rang plus élevé. Ce sont ces préceptes d’une morale aussi saine qui, semés , recueillis, et enracinés dans ces esprits souvent vierges, font reconnaître les élèves de cette école en les portant à des actions nobles et généreuses , dont plusieurs ont donné des preuves.

Mais, nous n’aurions rempli qu’une moitié de la tache que nous nous sommes imposée, si nous en restions là; pour faire connaître l’Ecole de l’Ain dans son entier, il faut, Messieurs, suivre ses élèves jusque dans leurs villages, voir ce qu’elles y font, la conduite qu’elles y tiennent, et apprécier leur influence sur la morale et la population. Le pays qui compose ce département est aussi varié que les usages y sont différens. Couvert par quatre cent quarante-cinq villages environ, les communications sont souvent très-difficiles. Le professeur et l’autorité ont donc dû, dans le placement des sages-femmes reçues, avoir égard aux localités plus même qu’aux mœurs, qu’aux usages, qui, trop souvent s’opposent à ce que les habitans d’une commune se servent de la

sage-femme d’une commune voisine, et, préfèrent hazarder leurs femmes à l’ignorante audace d’une matrone que la confier au savoir éclairé d’une étrangère. Cependant, il faut îe dire, ce préjugé pernicieux à l’humanité et contraire à la civilisation, qui a probablement sa source dans l’isolement et l’inimitié , compagnes des guerres féodales, affaibli d’une manière insensible, ne tient guère plus, grâce à l’uniformité des lois et de la religion, qu’a de fausses opinions d’intérêt et d’amour propre. Coupé par des ravins qu’ont creusés des torrens qui sont seulement à sec quelques mois , couvert une partie de l’année par une grande quantité de neige, la partie du midi et de l’est du département offre peu d’endroits où une sage-femme puisse desservir deux ou trois paroisses à la fois. La même chose a lieu pour les parties nord et ouest, par des causes différentes, puisque îe pays n’est si souvent impraticable que par la nature du sol , couvert par un grand nombre d’étangs , et composé de terres glaises, où l’on enfonce profondément. A part quelques jours de l’année, quelques circonstances graves, les élèves de notre école sont donc ordinairement abandonnées à leurs propres forces» Yoyons quels en sont les résultats ;

Pour l’homme qui veut juger sciemment, ce n’est pas sur des renseignemens étrangers, pris même par l’autorité, qu’il doit s’en rapporter; c’est sur lui qu’il doit compter, son observation «. propre est son seul guide : telle est la marche que nous avons suivie dans une grande partie du département, au moins pour ce qui regarde la morale de ces femmes précieuses, et les changëmens opérés par leur active sollicitude et leurs travaux éclairés dans cette branche importante de la plus noble science et de l’art le plus utile. Nous savions déjà par M. Pacoud lui-même , l’heureuse influence que son école a exercée et exerce journellement; nous avions besoin

cle la connaître par nous-même pour l'apprécier à sa juste valeur. Les écrits de cet estimable confrère ont servi à diriger nos pas et à donner, sans qu'on s'en doutât, plus d'assurance à notre observation (1).

Partout nous avons vu que les sages-femmes de l’Ecole de l'Ain se distinguent par leur patience, soit à supporter les traits envenimés de la jalousie, et trop souvent de la calomnie, soit à soutenir le courage par fois abattu des femmes qu'elles servent, et à attendre le moment favorable pour agir; par leur fermeté et leur assurance dans les cas graves et périlleux, ce qui laisse à leur esprit la liberté de prendre subitement la meilleure détermination ; car attendre en pareille occurrence, c'est presque toujours creuser la tombe des patients; par leur active charité et leur amour pour le prochain, sentimens nobles et utiles qu'on s'est plu à leur inspirer, qui font la base de la religion chrétienne, et qui portent à tendre une main secourable au pauvre comme au riche, à préférer le premier au second; car il est plus malheureux, puisqu’il éprouve des besoins, manque souvent du nécessaire, dans un moment qui réclame les plus actifs secours. Partout nous leur avons vu opposer le zèle ardent du savoir et du bienlait à la tiédeur de l'ignorance et de l’ingratitude, et faire du bien à l'homme presque malgré lui ; partout nous

(1) Voyez Rapport à M. le Préfet sur le résulat de la pratique des élèves sages-femmes de l’Ecole de l’Ain , pendant le cours de l’année 18.3/1; mémoire inédit. — Compte-Rendu de la situation de l’Ecole d’Accouchement du département de l’Ain pour 1822, lu â la séance publique de la distribution des prix de 1820; imprimé chez P. -F. Botlier. — Compte-Rendu de la pratique des élèves sages-femmes de l’Ecole du département de l’Ain, pendant l’année i8a3; imprimé en 1824 chez P. -F. Bottier.

avons reconnu les traces d’un sexe qui sait si Lien allier les devoirs pénibles d’une profession difficile , qui exige par fois un courage surnaturel , avec les sentimens de bonté , de douceur, d’abandon, qui tempèrent ce que ces devoirs ont de si rigoureux. Quel être , en effet , peut concevoir, sentir et prévoir aussi vivement ce qui se passe chez une femme en parturition? Quel être peut calculer aussi j uste les sensations d’une douleur tolérable par le seul espoir d’être mère , d’une perspective qui présente l image si frappante, si prochaine du tombeau, supportable par le seul sentiment de donner le jour à un second soi-même! Il faut être femme, il faut avoir été mère pour pouvoir apprécier les différentes sensations d’une femme en couche; pour pouvoir prévenir ses alarmes , soutenir son courage , et faire espérer une prompte et heureuse délivrance , bienfaisante illusion dont on entretient constamment son esprit, alors même qu’on ne .peut en sentir la douceur.

La plupart mariées, nos élèves partagent leur temps entre les devoirs de mère et d’épouse, dont elles sont ordinairement les modèles ; de femmes pieuses , charitables , affectueuses , et de sages-femmes zélées , laborieuses, instruites. Livrées aux travaux du ménage, elles trouvent facilement les moyens de revoir leurs auteurs, de maintenir les connaissances qu’elles ont acquises, et de les perfectionner par la pratique, l’expérience et l’observation: avantages qui leur profitent d’autant mieux, qu’elles sont obligées de tenir en exercice leur jugement par le travail qu’exigent les rapports qu’elles font chaque année au professeur. Presque toutes couturières ou blanchisseuses, elles trouvent dans ces professions un surcroît de ressources à celles que procure l’état d’accoucheuse, et n’acquièrent jamais cette dureté des organes du toucher que présentent les femmes adonnées aux travaux de la campagne , toujours si pernicieux dans

ies recherches qu'exige la pratique des accoiichemens. Soumises aux ministres de l'autorité et de la religion , elles conservent les égards qu'elles doivent aux gens qui exercent dignement Part de guérir, portent dans toutes leurs relations cette franchise ,* cette douceur qui décèlent les belles âmes, et tâchent de se rendre agréables et utiles avec cette douceur, cette condescendance qui savent si bien se plier aux faiblesses humaines, et avec ce zèle naïf et ardent, cet abandon irrésistible qui gagnent le cœur de l'homme souffrant, et qui rendent les services si précieux. Unies entr'elles par les liens de la confraternité, par ceux qui les attachent à Pécole qui les a formées et qu'elles chérissent unanimement, par la nature de leurs connaissances, de leurs travaux, et souvent par une amitié sincère, on les voit faire corps pour résister aux attaques de l’ignorance et de la méchanceté, et poursuivre sans agression, en portant partout une main amie et secourabie, une parole de paix, de consolation et de vie, aux malheureux de leurs paroisses, une marche sûre et franche qui doit les conduire à l'extinction de la coterie des matrones, qui ne peuvent guère à présent se recruter, des oisifs, des médians, des aboyeurs de tous les partis auxquels elles ne laissent aucun aliment pour exercer leur besoin a\ide de médire, de blâmer. A les voir agir, ne dirait-on pas que leur digne professeur leur a appris eette grande vérité : Que c’est par le silence , la douceur, et par une persévérante obstination à faire le bien , qu’on parvient avec le temps à vaincre toutes les résistances, et à faire triompher les bonnes et utiles institutions.

Nous ne craignons pas de le dire, notre école opère insensiblement et chaque jour, une véritable révolution dans les mœurs et les usages de nos villageois, par ie moyen de ses élèves. En effet, elles portent parmi eux cet esprit de réflexion qui sait combiner, réunir, op-

poser et comparer les idées ; de douceur et de bonté qui apprend à être meilleur 5 de piété franche et éclairée qui sait distinguer la religion du culte, le mensonge de la vérité, la foi vraie et sincère de l'erreur ; de charité qui cherche, entend, voit l’homme malheureux, comprend ses besoins et ses peines; les estime, y compatit et les soulage; de désintéressement qui enseigne à estimer les choses, moins par leur valeur numérique que par leur valeur morale , moins par les richesses périssables qu elles procurent, que par l’estime et la considération qu’elles donnent , la satisfaction intérieure qu'elles font naître, et la récompense future qu'elles laissent espérer 5 d'ordre , d'économie , d'arrangement qui, dans un ménage, supplée toujours à la richesse et souvent en est la source 5 de bonne conduite , d’amour pour ses enfans , d attachement pour son mari , si propres à inspirer la confiance, compagne de la tranquillité et du bonheur; cet esprit de, douceur, de sollicitude, de vigilance si nécessaires pour captiver la confiance des femmes enceintes et leur inspirer une sécurité si favorable à leur délivrance ; de propreté , de soins attentifs et minutieux , indispensables plus sans doute auprès des femmes en couche de la campagne que de celles des villes , qui préparent admirablement les succès, éloignent les complications, et sont pour la mère et l'enfant, comme une nouvelle et saine atmosphère de vie et de santé; d'habileté, d'assurance et de promptitude dans l'exercice de leur profession , qui décèle le vrai savoir, lui acquiert la prééminence qu'il mérite et qu'il n'obtient pas toujours, et lui prépare, lui assure une grande et solide réputation.

On le voit, on le sent, les sages-femmes de notre école ont produit et produisent chaque jour un grapd bien sous le rapport de la morale. Quels changemens n’opèrent-elles pas dans l'art des accouchemens, dont

l’exercice était si mal surveillé, si mal dirigé, par les

connaissances étendues et positives qu’elles y apportent? Quelle bienfaisante influence elles exercent sur la grossesse, sur la naissance de l’homme, sur sa santé et celle de la femme, si fortement compromises par l’ignorance audacieuse, cupide et aveugle, qui dirigeait naguère le ministère le plus noble, le plus utile, le plus saint, celui qui préside à la délivrance du fruit de la reproduction. Nous ne devons pas en douter, cette influence aura le plus important résultat pour la génération présente et à venir; elle se fera bientôt sentir également sur la population. Mieux dirigées , mieux soignées , les fem mes produiront des enfans plus sains, plus vigoureux,

' ne seront pas si sujettes aux fausses couches , la mort n’exercera pas sa faulx sur un si grand nombre d’entr’elles, en parturition, d’enfans au moment de voir le jour, ou peu après leur naissance; mieux dirigés, mieux soignés, les mères et les enfans ne seront pas si exposés aux accidens , aux maladies qu’occasionneraient l’ignorance, la routine et les préjugés: la somme du Lien qui l’emporte déjà, l’emportera donc dans peu de temps d’une manière étonnante sur celle des maux, la petite vérole n’exercera pas avec tant de force ses ravages par le zèle qu’elles apporteront à propager la vaccine , ce préservatif sûr , donné , découvert à un médecin par la providence pour le bien de rhumanité, qu’il est si difficile de faire recevoir dans nos campagnes malgré la protection de l’autorité et les récompenses qu elle décerne chaque année à ses propagateurs. Plus souvent avec les mères de famille que les autres ministres de la santé, plus informées de leurs besoins, de leurs craintes, de leurs espérances, plus prêtes de leur cœur , les sages-femmes peuvent mieux et plus aisément vaincre leur répugnance pour une opération salutaire , combattre leurs préjugés , et leur faire concevoir la nullité

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