CRITIQUE DE LA MÉTAPHYSIQUE DES MÉCAR1QUES
Les Mégariques avaient coutume de réfuter les systèmes par leurs conséquences et non par leurs principes. Nous ne les jugerons point d’après leur propre règle. Nous estimons qu’il y a peu de profit à tirer des arguments ad hominem et assurément il n’est nul besoin de pousser à l’absurde un système qui de lui-même vient aboutir à la négation de tout * mouvement et de toute vie. D’ailleurs , vraie ou fausse , une conséquence n’est qu’un effet. Or, tout effet s’explique par sa cause ; et; dans l’ordre de la logique, la cause , c’est le principe d’où la conséquence découle. Donc , c’est dans les principes des Mégariques qn’il faut chercher à la fois la valeur et la raison d’existence de leurs doctrines.
La doctrine des Mégariques est. sortie tout entière
d’un seul principe; principe accepté sans discussion , posé à priori comme un axiôme, maintenu en dernier lieu comme une conclusion, partout reproduit , présent partout , à la base , au centre , au sommet de leur système. Ce principe a deux formes : l’un est l’être , l’un est le bien; d’où l’on tire aussitôt : l’être et le bien sont une même chose. C’est avec ce principe que les Mégariques ont abordé toutes les questions de la science ; c’est à l’aide de ce principe qu’ils les ont résolues. Si ce principe est vrai , ils ont eu raison d’abolir toute variété , de nier le mouvement et tout ce que le mouvement suppose , de concentrer l’existence dans certaines formes incorporelles et intelligibles. Si ce principe est vrai , ils ont eu raison de comprendre sous des formules négatives tous les devoirs de l’homme , de ne commander au sage qu’un égoïsme superbe , et de faire de l’insensibilité la plus complète l’idéal de la perfection. Ainsi , autant vaut ce principe , autant vaut la doctrine entière. Nous allons examiner successivement si l’un est l’être, si l’un est le bien.
D’abord , il n’y a point d’être qui ne soit un. Les composés sont des collections , ou , comme dit Leibnitz, des multitudes (1 ). Ce qu’on appelle la divisibilité n’est au fond qne la pluralité , la multiplicité de l’être. Nul être ne se divise , nul ne s’amoindrit , nul ne s’accroît. Enfin, chaque être est ce qu’il est, rien que ce qu’il est, et, dans l’abstraction de sa subs-
(1) Théod. p rem. pari. p. 3*2. — Voy. p. 57 de ce travail.
tance , ne peut devenir autre que ce qu’il est. En d’autres termes , tout être est déterminé , distinct , un et indivisible. Essayez de concevoir l’être sans détermination , sans individualité, sans unité , vous ne le pourrez. L’unité est donc l’essence et comme le fond de toutes choses. Dans l’homme , c’est le moi , la première condition de la personne. Dans la nature , c’est l’élément des composés. L’être infini , qui exclut tout semblable , est la suprême unité.
Mais Dieu , l’homme , l’atôme sont-ils des unités pures ? Qu’on y pense ; l’unité pure c’est la pure substance , la substance qui ne tombe pas sous la connaissance, qu’on ne peut pas même nommer, une idée pure , une abstraction. 11 n’y a rien de pareil dans le monde des réalités. Dieu s’est manifesté par sa création libre, il se manifeste à tout instant dans l’ordre du monde et dans la conscience de l’homme de bien. L’homme imite Dieu selon sa force. Il cherche le vrai , réalise le bien, aspire au beau. Faut-il parler des objets vivants de la nature , de la plante qui se nourrit et qui respire , de l'animal qui se meut à son gré sous l’influence du plaisir et de la douleur? Même dans la nature inanimée, la molécule inerte , ainsi qu’on l’appelle, de quels effets n’estelle pas la caase? Elle décompose la lumière, elle transmet le calorique et l’électricité. Étendue et impénétrable , elle exclut du lieu qu’elle occulte ce qui est comme elle impénétrable et étendu; elle a ses affinités propres , et sa part d’influence jusque dans le système d’attraction et de gravitation universelles.
Voilà l’inerlie prétendue de la nature et de toutes choses. Mystère étonnant ! C’est du fond de la substance, du fond de l’unité , comme d’une source féconde que jaillissent sans interruption ces multitudes de phénomènes. Dans le créateur comme dans la créature, les deux contraires l’un et le multiple sont en présence et se pénètrent, par un mode ineffable , à des profondeurs que l’œil humain ne sondera jamais.
Maintenant , si de l’effet à la cause la relation est nécessaire, la substance qui produit tous ces phénomènes a le pouvoir de les produire. Donc, toute substance est une force , comme toute force réside dans une substance. Substance sans force , être sans vie. Force sans substance , pure chimère. Des deux côtés , égale impossibilité , égale erreur. L’être véritable est l’harmonie mystérieuse sinon la parfaite identité de l’un et du multiple , de la substance et de la vie , du permanent et du variable.
Non seulement cette doctrine n’est pas celle d Euclide; mais ce qu’il y a de multiple et de phénoménal dans Dieu , dans l’homme et dans la nature lui faisant perdre de vue l’unité fondamentale qui les constitue , il va jusqu’à rabaisser , jusqu’à méconnaître ces vraies substances. Au fait, ce que c’est que l’homme dans la doctrine des Mégariques , on ne le sait'; on ne voit pas même comment il serait quelque chose. Ce que c’est que Dieu et la nature , on le sait mieux- La nature n’est rien. Dieu n est qu’un des noms de l’unité, une forme secondaire ,
une manière d’étre. Chose étrange en vérité qu’un système ontologique où Dieu n’a que la seconde place , d’où sont exclus l’homme et les réalités physiques ! Qu’existe-t-il donc si ce n’est Dieu, l’homme et la nature ? Et quels êtres une bouche humaine peut-elle nommer après ceux-là ? Affirmons-le , s’il eu est d’autres , nous n’en n’avons aucune idée , ils sont pour nous comme s’ils n’étaient pas. Voilà ce que le bon sens dit à tout homme. Mais certains philosophes ont des profondeurs inconnues au vulgaire. Si l’on demande à Euclide en particulier quels sont les véritables êtres , il citera certaines formes incorporelles et intelligibles, autrement dit les espèces et les genres , par-dessus tout le genre suprême , l’être, identique à l’un. Les genres et les espèces, ou, comme dit l’école, les universaux sont-ils ou non de véritables êtres? Voilà la première question qu’il faut résoudre. C’est celle que Porphyre pose en ces termes (1 ) :
« Je ne rechercherai point si les genres et les espèces existent par eux-mêmes ou seulement dans l’intelligence ; ni , dans le cas où ils existeraient par eux-mêmes , s’ils sont corporels ou incorporels; ni s’ils existent séparés des objets sensibles ou dans ces objets et en faisant partie : ce problème est trop difficile et demanderait des recherches plus étendues. »
(1) Introd. aux Categ. • — Trad. de M. Cousin. Voy. Inlrod. au Sic et non d’Abél. p. LM.
Question bien grave en effet qui a divisé d’abord Platon et Aristote et avec eux l’antiquité tout entière ; qui , transmise au moyen-âge , est sortie des écoles, a troublé l’église et agité l’état. C’est ailleurs qu’il faut chercher cette histoire tracée par une plume éloquente (1). Ici, nous devons insister sur la question elle-même , car c’est Euclide qui a dit le premier que les genres et les espèces sont les véritables êtres , c’est Euclide qui est le père du réalisme , et l’appréciation de sa doctrine est inséparable de celle du réalisme lui-même.
D’après les réalistes de tous les temps, non seulement les universaux sont des substances ; mais c’est des universaux que les individus tirent leur réalité. Si cette dernière doctrine est vraie , il est impossible que les universaux ne soient pas des substances; mais les universaux pourraient être des substances sans constituer la réalité individuelle. Donc , il faut répondre séparément aux deux questions suivantes : 1* L’individu n’existe-t-il que par sa participation à l’universel? 2° Les universaux sont-ils de véritables êtres?
Si l’on résout la première question par l’affirmative, le réalisme est absous et la doctrine d’Euclide est reconnue pour l’exacte vérité.
Si la seconde question est seule résolue par l’affirmative , le réalisme d’une part, le nominalisme et le conceptualisme de l’autre, sont également incoin-
(1) Inlrod. au Sic et non d’Abélard.
plels; le premier a nié l’individu, les deux autres l’universel.
Enfin , si les deux questions sont résolues par la négative, le réalisme est faux; maisilnes’en suit pas que le nominalisme ou le conceptualisme soit vrai ; car les universaux peuvent bien n’être ni dès substances , ni des mots , ni de pures conceptions de l’esprit.
La doctrine qui fait des universaux l’essence des individus a des origines qu’il importe de connaître. C’est un dogme reçu de l’antiquité tout entière que la substance du monde est éternelle , et que cette substance, indéterminée entre les contraires , et partout identique à elle-même , se définit et se limite par l’application d’une certaine forme qui eu fait un être à part , d’un seul mot un individu. Tel est ce dualisme primitif de la forme et de la matière , du fini et de l’indéfini , de l’un et du multiple , du bien et du mal , de la lumière et des ténèbres qui , sous des noms divers , est au fond de toutes les religions et de toutes les philosophies de l’antiquité. Sa base est dans ce principe prétendu incontestable que rien ne se fait de rien , que rien ne se réduit à rien , que toute création comme toute destruction de la substance première est im-r possible.
Les réalistes partent de là. L’individu , disent-ils, est la réunion de la matière et de la forme , ou , si l’on veut , de la matière et de l’universel. Par exemple , ce qui constitue Socrate , c’est une cer-
taine matière jointe à l’humanité. Or , par leur matière , du moins par leur matière première , les individus ne diffèrent en rien les uns des autres. L’universel est donc le principe et l’essence même de l’individu.
Cela est impossible , répond Aristote (1); car , si les universaux étaient l’essence des choses , ils n’en seraient point séparés. Argument contestable , quoique souvent reproduit dans la Métaphysique. L’universel , pourraient dire les réalistes , agit sur la matière sans s’y incorporer. En la déterminant , il la domine , il ne s’y absorbe pas. L’humanité n’est épuisée dans aucun de ses membres. Après Socrate , il y a place pour Callias et pour mille autres. N’estce pas Aristote lui-même qui a parlé de ce bien suprême qui est dans le monde et distinct du monde, comme le général fait régner l’ordre dans l’armée sans se confondre avec elle (2) ?
A notre sens , il n’y a qu’un mot à répondre aux réalistes , et ce mot est encore d’Aristote.
« Ce qu’on nomme universel , dit-il , c’est ce qui se trouve de sa nature en un grand nombre d’êtres. De quoi l’universel sera-t-il donc substance (3) ? Il l’est de tous les individus ou il ne l’est d’aucun ; et qu’il le soit de tous , cela n’est pas possible. Mais
(1) Met. I, 7. — XII, 5 cl pose.
(2) Mét. XII, 10.
(3) Dans tout ce passage , la subslanic n'est pas la matitre tô vnoxiùitmi ; mais l’essence. Le lexlc porte oiaia ipi’Aristote traduit lui-même par 70 ri b uvm.
si l’ universel était la substance d’un individu, tous les autres seraient cet individu , car l’unité de substance et l’unité d’essence constituent l’unité d’étre. » (1)
Ces vérités sont de la dernière évidence. Il faut y insister cependant , puisqu’elles n’ont pu convaincre quelques bons esprits de ce temps-ci (2'. L’universel étant présent aune multitude d’individus, ne peut être pour aucun d’eux un principe de détermination. Donc, si l’essence d’une chose est ce qui la détermine, ce qui fait qu’elle est elle, et non pas toute autre; il est prouvé que l’universel ne peut être l’essence de rien. Je le demande, est-ce par leurs côtés semblables que les individus se distingueront les uns des autres ? Ce qui convient à tous peut-il caractériser chacun? Et fait-on la part des diversités individuelles lorsqu’on les abolit dans l’unité du genre ? Le genre indique des rapports, non des différences. Loin de marquer des limites , il les efface toutes. C’est un principe d’extension indéfinie , non un principe de détermination.
Pour Aristote , l’essence des choses ne sera plus l’universel; mais la différence, et la dernière différence (3). Par exemple , la circonférence étant définie
(1) Met . VII, 13. — T. II, p. 69 de la traduction française.
(2) Les traducteurs de la Métaphysique souvent cités accusent Aristote de s’être montré aussi exclusif que Platon , quoique d’une autre manière, en niant que l’universel puisse être l’essence des choses. ( Introduct . p. LXXII. ).
(3) Met. VII, 12. • Qmp ô'i on h Tt/îoTatr Otavooà -fl oofftsc ToO
rroiy.ooro: errât srftê ô bfAipôs. *
une ligne plane , fermée , dont tous les points sont à égale distance d’un point intérieur ; ligne sera le genre , ce par quoi la circonférence ressemble à mille autres figures. Plane sera une différence entre les lignes ; fermée. , une différence entre les lignes planes ; dont tous les points sont à égale distance d'un point intérieur , sera la dernière différence et l’essence même de la circonférence. D'après cette règle, l’essence de l’individu sera la somme des caractères qui lui sont propres; celle de Socrate, par exemple , la socratité. Mais qui dira en quoi lasocratité consiste? La somme des diversités individuelles est impossible à faire , car ccs diversités sont sans nombre. Fûtelle faite pour un instant déterminé, elle ne pourrait convenir à l’instant qui suit; car, dans l’individu , le propre c’est l’accidentel et le variable. De jeune qu’il était, Socrate devient vieux ; il change de couleur , de forme et de figure , de tempérament et de caractère. 11 n'y a de stabilité qu’au delà de l’individuel , dans les types inaltérables des espèces et des genres. Enfin , ne comptez pour rien toutes ces impossibilités , supposez une liste complète et définitive de toutes les qualités individuelles , vous n’en saurez pas mieux quelle est l’essence de l’individu ; car, qui peut affirmer que toutes les qualités que l’on trouve dans un sujet n’appartiennent pas à un autre ? Et s’il en est ainsi , il y aura donc deux sujets et une seule essence , ou sera-t-on conséquent jusqu’à soutenir que deux sujets qui ont mêmes attributs se confondent en un seul ? Cela est impossible. Aussi , que dit la logique ? Elle dit qu’on
ne définit pas les individus , mais seulement les espèces et les genres , moins le genre suprême , c’està-dire seulement les espèces.
Voici maintenant la conséquence. Si tous les individus sont composés d’une seule substance, ou, comme dit Aristote , d’une seule matière (1), leur différence essentielle ne peut venir que de leur forme , autrement dit de leurs caractères. Parmi ceux-ci , les uns sont constants , mais communs à des collections entières ; les autres, fussent-ils propres, sont innombrables et changent à chaque instant. La conclusion dernière et inévitable , c’est qu’on ne peut déterminer la véritable essence des individus , ou mieux que les individus n’ont rien qui les distingue essentiellement les uns des autres.
Les philosophes anciens ont tout fait pour échapper à cette conséquence. C’est dans ce but que Platon place l’essence individuelle dans ce qui ne change pas ; Aristote dans la différence. Mais si l’un trouve l’essence , ce n’est pas l’essence individuelle; si l’autre trouve l’individuel , cet individuel ne peut pas être essence. Disons-le : avec le dogme de l’unité de la substance , individuel cl permanent se repoussent l’un l’autre, et la question agitée est une question insoluble. Chose étrange! Les docteurs
(1) Quand Aristote assigne à chaque chose une matière distincte, il ne s’agit que de la matière prochaine déjà combinée avec la forme. La matière primitive et indéterminée est nécessairement une. Comme le dit Aristote : « c’est l’acte qui sépare. » « H y ip hre>.syem yupiÇu. » Mit. VII, 13.
— D>git^a-fey ( înngle