‹ École de MégareChapitre 3 sur 18 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

L'école de Mégare après Euclide.

CHAPITRE 1. Première braxche de l’écqib mégahi qpe. — Eubulide, ses arguments captieux. ■ — Leur but. — Apollonius Chronus. — Diodorc Chronus , sa lutte contre le péripatétisme et répicuréisme. —

Ses arguments : 1° contre l’existence du mouve ment; 2° contre la distinction de la puissance et de l’acte ; 3° contre la légitimité des propositions hypothétiques. — But et valeur de ces divers arguments. — Alexinus, sa lutte contre Zénon. — Argument qui en est resté • IM

CHAPITRE II. Seconde branche de l’école mécanique. — Ichthyas. — Pasiclès.— Thrasymaque. —

Stilpon, son caractère, ses succès, ses ouvrages. —

Double origine de sa doctrine métaphysique. — l'art d’Euclide, part d’AntislIiènc. — Sa polémique contre la théorie des idées. — Morale rie Stilpon , préceptes qui s’y rapportent. — En quoi elle diffère de la morale stoïcienne. — Derniers Mégariques :

Zénon et Pyrrhon. — Tableau synoptique et chronologique de l’école de Mégare 203

CHAPITRE I. Critique de la métaphysique des Mécaiuques. — Examen de ce principe que l’un et l’être sont une même chose. - Théorie des univer saux. — Les universaux sont-ils les causes de la réalité individuelle ? — Les universaux sont-ils des êtres? — Question du principe de l'individuation. —

Qu’est-ce que les universaux ? 220

CHAPITRE II. Critique de la moraee des Mégabi ques. — Examen de ce principe que l’un et le bien sont une même chose. — Inconséquence commune à la pliilosophie d’Euclide et à la philosophie platonicienne. — Influence de la morale mégarique sur la morale stoïcienne ; et par-là sur le christianisme. — Mérites de l’école mégarique, service» qu’elle a rendns à la science 239

Ol'ATRIÈME PARTIE.

Appréciation générale de la doctrine des Méganques.

Ce qu’on va lire n’est pas le panégyrique d’Euclide ; moins encore celui de son école. La place de l’école mégarique nous semble à jamais marquée parmi les écoles de second ordre , et il y aurait abus à inscrire le nom d’Euclide sur la liste des vrais grands hommes.

Toutefois, en considérant l’histoire générale des doctrines et le progrès continu de la pensée philosophique , on trouve que l’école d’Euclide a une très-grande importance. Si l’on demandait quelle est celle des écoles antiques qui s’est jetée avec le plus d’ardeur dans le mouvement de la philosophie contemporaine , celle qui se lie le plus étroitement aux écoles qui l’ont précédée , qui a le plus influé sur celles qui l’ont suivie , ce serait peut-être l’école de Mégare qu’il faudrait nommer. C’est qu’en effet elle touche à tout. Les plus grands noms de la philosophie grecque sont ceux de ses précurseurs , de ses alliés , de ses adversaires. Héritière de Parménide , fdle de Soçrate, elle a eu Platon pour élève , les écoles d’Elis et d’Erétrie pour appen-

dices; elle a lutté contre les successeurs d’Heraclite et de Démocrite , contre Aristote et contre Platon lui-même. Enfin , elle s’est perpétuée en deux de ses disciples dont l’esprit vit encore dans ce monde, Pyrrhon d’Elis, Zénon de Cittium.

Et ce ne sont pas là des coïncidences purement curieuses , des synchronismes sans résultats. Il sera prouvé que l’école de Mégarc a résumé , a combiné les doctrines de Socrate et de Parménide. Il n’est pas moins certain qu’elle a ouvert la voie à toutes les grandes écoles contemporaines. Citons quelques faits. Quel est le vrai centre de la philosophie platonicienne? C’est la théorie des idées. Or, avant Platon , Euclide , le maître de Platon , avait dit que toute réalité réside en certaines formes incorporelles et intelligibles , venti *?r a. xai àaùfisnx slin , seules douées d’unité, d’identité, de permanence. De même, sur quoi reposent toute la physique et toute la métaphysique péripatéticiennes? Sur la distinction nécessaire et les relations essentielles de la puissance et de l’acte. Or , c’est un fait avoué d’Aristote lui-même, qu’avant lui les Mégariques avaient logiquement distingué l’acte et la puissance, et résolu d’après leurs idées systématiques la question des rapports qu’ils ont entre eux. Un autre titre de gloire d’Aristote , c’est d’avoir tiré de l’analyse des divers procédés de l’intelligence les lois de l’intelligence elle-même. Or , avant l’auteur de YOrgaruim , Euclide et les dialecticiens de son école s’étaient exercés sur ces matières , et c’est une re-

marque de Diogène de Laërte que Clinoraaque de Thurium , l’un d’eux , est le premier qui ait écrit sur les propositions , les prédicats et autres sujets de cette nature (1). Le stoïcisme a les mêmes origines. D’abord , sa dialectique fut purement mégarienne. Bien plus , sa morale , ce qui fait sa gloire , n’a guère été que le commentaire d’un des principes d’Euclide. Et ce sublime commentaire , ce n’est pas Zénon qui l’a tout entier donné au monde ; car, avant lui , Stilpon , son maître , avait ramené à l’impassibilité et à l’indépendance toutes les vertus du sage, et c’est Stilpon qui , après le pillage de sa maison , répondait au conquérant qui lui demandait l'état de ses pertes : Je n'ai rien perdu , j’ai conservé tous les vrais biens. Enfin, c’est à l’école de Mégare que Pyrrhon et Timon , deux de ses disciples , ont emprunté des armes, et l’on peut dire que les motifs de suspension si vantés dans l’école sceptique ne furent que la conclusion naturelle de l’éristique mégarienne. Fît-on peu de cas de ce dernier titre de gloire , il resterait vrai qu’avant Platon il était parlé de la théorie des idées, avant Zénon de Yà-xàOei?. de Yoànàpxeux , avant Aristote des lois de la logique et des relations de la puissance et de l’acte. Et c’est une seule école qui a l’honneur d’avoir devancé sur leur propre terrain le stoïcisme , le péripatétisme , le platonisme, c’est l’école de Mégare.

(1) « K^sr/ôua^or IlcoiTo; izzpi zai xary/yo&y/uârwv xc ti

T'üv toioûtwv Twéyou-lî » . De Viia Philos. II. , 112. )

Allons-nous donc, par une contradiction singulière , élever l’école d’Euclide au-dessus de toutes les écoles ? Allons-nous refaire l’histoire , traiter Platon, Aristote, Zénon en usurpateurs et en plagiaires, et déclarer nuis, après plus de vingt siècles, un des arrêts du genre humain? Tout cela est impossible. L’histoire appelle Zénon le fondateur du stoïcisme ; elle laisse à Platon sa Théorie des idées , à Aristote sa Métaphysique et son Organum, L’histoire a raison. En effet, qu’importe qu’Euclide ait admis une certaine théorie des idées , si nécessairement cette théorie devait rester stérile , si l’école d’Euclide a fini par la renier, par la combattre? Qu’importe qu’il ait logiquement distingué la puissance de l’acte, si essentiellement il les identifie et les confond? Qu’importe qu’avec ses disciples il ait trouvé quelques-unes des règles de la logique, si c’est un autre qui a construit de ces matériaux informes un grand et impérissable monument ? Qu’importe enfin qu’il ait posé le principe du stoïcisme , si ce principe , pour devenir fécond , a dû passer en des mains étrangères ? L’inventeur d’une vérité n’est pas celui qui , par bonne fortune , en a recueilli quelques parcelles qu’il sème au hasard sans en connaître le prix. C’est celui qui l’a été ravir dans cette région supérieure où toute vérité réside et l’a montrée au monde avec la conscience de ce qu’elle vaut. Mais aux Mégariques il a manqué celte étendue d’esprit qui distingue la pénétration de la subtilité et cette vive intelligence de la vérité sans laquelle on n’est ,

dans le plan de la Providence , qu’un instrument utile et non le bienfaiteur admiré du genre humain.

Nous l’avouons donc , parmi les écoles antiques celle d’Euclide a bien des supérieures. Mais presque toutes lui doivent une partie de leur gloire , et nulle d’entre elles n’a de plus illustres origines, une descendance plus illustre , des alliances et des rivalités plus honorables.

Ajoutons que nulle d’entre elles n’est moins connue ni plus difficile à connaître ; car les anciens ont plus vanté l’école de Mégare qu’ils n’en ont exposé les doctrines , et long-temps parmi nous on s’est hâté de la condamner avant d’être certain de la bien comprendre. Vainement Cicéron l’avait appelée une grande école (1 ) , on s’obstinait à n’en faire qu’une pépinière de disputeurs incorrigibles, et c’était chose convenue que de pareil lieu il n’avait dû sortir que d’audacieux sophismes et d’incroyables subtilités. Comme si une école de purs disputeurs était possible , comme si des êtres doués de raison se passionnaient sans motif et combattaient pour des chimères. Permis encore à l’auteur du Voyage d’Anacharsis de s’égayer aux dépens des Mégariques en quelques pages dont l’imagination fait tous les frais (2). Mais il est pénible de voir un esprit sérieux , un érudit tel que Brucker , ramener toute la

(1) « Megaricoruin fuit nobilis disciplina » Acad. II, 42.

(2) Omit. cit. Voyage à Mcg.

doctrine d’Euclide , la doctrine d’un chef d’école à quelques minces pratiques de dialectique dont il s’épuise à trouver le sens (1). Du reste , les titres seuls des dissertations de cette époque (2) prouvent que l’erreur de Brucker est celle de tous ses contemporains.

Pour trouver un défenseur aux Mégariques , il faut aller jusqu’à la lin du dernier siècle. Ce fut alors que Spalding publia en Allemagne sa Béhabilitation des philosophes de M égare (3). Le titre était hardi. L’auteur réussit à attirer sur ses protégés l’attention publique , mais non à vaincre le préjugé qui pesait sur eux. Même après Spalding, Tennemann reste l’adversaire des Mégariques. Il les accable de leur surnom d’ Eristiçues t il les représente comme des dialecticiens de second ordre , mal notés par les anciens , plus mal notés par les modernes , qui du reste , ajoute-t-il , ne les connaissent qu’imparfaitement (4). L’aveu est précieux. Il prouve la bonne foi de Tennemann. Prouve-t-il aussi son impartialité et son indépendance?

Quelques lignes font justice de toutes ces attaques. Elles sont du temps de Tennemann et d’un auteur français.

(1) Hist. crit. Phil. t. III , in Eucl.

(2) Gunthcri . Dissert, de Mcthodo dispulandi Megarica. Jeu. 1707. — Hager , Diss. de modo disputatidi Euclidis. Lips. 1736.

(3) Vindictes philosophorum Megaricorum. Bcrol. 1793.

(tl) Manuel d’ H ist. de la Phil. ( Trad. fr. t. I . p. 157. )

« Nous nous étonnons de voir , dit cet auteur , qu’on se soit borné à décrire les instruments dont l’école de Mégare faisait usage, sans songer à exposer la doctrine pour le service de laquelle elle les employait » (1).

Ce système Mégarique dont M. Degérando soupçonnait l’existence , quelques critiques allemands ont essayé de l’exhumer , de le reconstruire. Schleiermacher (2) , Heindorf (3) , M. Deycks (4) , Rilter (5) , sesonttour-à-tour mis à l’œuvre. L’école de Mégare est devenue l’objet d’une étude sérieuse , approfondie. Des découvertes ont été annoncées, on a puisé à des sources nouvelles , de savantes discussions se sont engagées, et elles durent encore. Étrangère à ce mouvement , la France en ignorerait jusqu’à l’existence , si un professeur illustre n’avait popularisé parmi nous les travaux de Schleiermacher (6). Mais ce qui s’est fait en Allemagne depuis vingt ans, ce qu’on a opposé aux conclusions de Schleiermacher , ce qu’on a dit pour les défendre , le pour et le contre , en un mot, nous l’ignorons ,

(1) Hist. Comp. des Syst. ( T. II , p. 196 ) 1822.

(2) Einteitung zum Sophisten , p. 134 cl suiv.

(3) Notes sur le Sophiste, p. 381.

(4) De Megaricorum doctrina ejusque apud Platonem et Aristotelemvestigiis. 1827.

(5) Bemerkungcn liber die Philosophie der Megarischen Schule ( Khein. Mus. deuxième ann. , 3' part., p. 295. ) 1828.

(6) OEuv. compl. de Platon , Irad. franç. par V. Cousin, T. XI, p. 517, not.

et c’est précisément ce qu’il importerait de connaître.

Il importerait encore bien plus de réunir en un corps de doctrine les divers dogmes qu’une saine critique peut rapporter aux Mégariques, et d’arriver, s’il est possible, à la reconstruction de tout leur système.

Il me semble que,sousce rapport, la critique Germanique n’a pas été heureuse. Les dissertations de M. Deycks et deRitter, les dernières que l’Allemagne ait produites , sont les seules où l’bisloire des Mégariques soit embrassée dans son ensemble (1). Ce qui manque à ces excellens travaux , ce ne sont pas à coup sûr les vues ingénieuses , les détails précieux d’érudition. N’y pas reconnaître tous ces mérites , de notre part , ce serait de l’ingratitude. Mais M. Deycks croit trouver partout des allusions à la doctrine mégarique, 11 entasse pêle-mêle les prétendus matériaux du vieil édifice , et au moment de le reconstruire , il se trouve arrêté par des impossibilités manifestes. Dans Ritter, .au contraire, tout est lié , tout se tient. Mais à quel prix ? l’originalité mégarique a disparu. Euclide le socratique n’est plus que le copiste de Parménide, et son école qu’un appendice de l’école d’Elée. Puis , dans une exposi-

(1) J’ai eu sous les yeux ces deux ouvrages. Schleierluacher et Spalding m'ont manqué. Je n’en puis parler que d’après les écrivains postérieurs, surtout d’après M. Deycks , qui les cite et les résume sans cesse.

lion générale , le savant historien confond les disciples et le maître , les premiers et les derniers disciples. Il ne fait de tous qu’une seule personne, il prête à tous la doctrine de chacun.

C’est pourtant une vérité reconnue de Ritter luimême (1 ) , qu’à partir d’Euclide , l’école de Mégare marche au scepticisme par une série de négations continue. Donc , toute l’école est dans son chef. Le chef n’est pas tout entier dans son école. 11 la domine et la dépasse par ses doctrines. 11 faut qu’il la domine et s’en distingue dans une histoire fidèle et régulière.

La philosophie d’Euclide est le centre de ce travail. Nous en cherchons les origines dans la vie de son auteur , dans les systèmes antérieurs d’où elle est issue. Nous l’étudions en elle-même et sous toutes ses faces : dans la méthode qui la contient en puissance , dans la métaphysique qui la constitue , jusque dans les procédés dialectiques destinés à la défendre ou à la faire valoir. Nous la suivons dans l’école mégarique , nous en marquons les transformations et les altérations diverses et après avoir éclairé les principes du maître par les conséquences que le temps en a fait sortir , nous essayons d’apprécier la doctrine de l’école entière. Tout est donc contenu dans ces quatre questions : D’où vient la doctrine d’Euclide? En quoi consiste-t-elle? Quelles furent ses destinées? Quelle en est la valeur ? Chacune de ces

(1) Histoire de la Phit. anc. t. II, p. Ht.

questions est nécessaire et elles sont les seules possibles. L’ordre dans lequel elles sont énoncées est l’ordre de la logique. Ce sera celui de ce travail, le premier qu’on ait écrit en notre langue sur celte matière si difficile.

Page 1