‹ École de MégareChapitre 4 sur 18 · CHAPITRE Pc · texte numérisé non relu

CHAPITRE Pc

DE LA VIE ET DE l’ÉCOLE d’eCCLIDE.

Ce n’est pas dans les écrits des contemporains d'Euclide, pas même dans ceux de Platon et de Xénophon , ses immortels condisciples , qu’il faut chercher l’histoire de sa vie. Xénophon ne l’a pas nommé. A peine a-t-il nommé Platon (1). Peut-être répugnait-il à l’auteur des Mémoires de reconnaître pour vrai socratique quiconque ne jurait pas sur la parole du maître. Platon était à l’abri de pareils scrupules. D’ailleurs, en des temps malheureux , il avait reçu d’Euclide des leçons et un asile. C’est

(t) On n’en trouve qu’une mention indirecte. Mem. lit. — C’est Diogène qui fait cette remarque ( In Plat. III. )

par un double souvenir qu’il s’est acquitté de celte double dette (1). Mais le futur auteur de la République avait d’autres destinées que celles de biographe. La vie et la mort de Socrate , toutes grandes qu'elles sont , n’ont pu l’arrêter qu’à son début.

Les écrivains postérieurs ne sont guère plus explicites sur cette matière. A peine nous ont-ils transmis quelques traits de mœurs, quelques détails d’éducation. C’était peut-être toute la vie d’Euclide. C’est du moins ce qu’il nous importe le plus d’en connaître.

Le premier maître d ! Euclide ne fut pas Socrate. De bonne heure , il lut Parménide , s’inspira de ses écrits, se passionna pour ses doctrines (2). Plus tard, il vint à Athènes chercher d’autres leçons. Socrate eut peu de disciples plus éminents (3) , il n’en eut pas de plus dévoue's. On voit dans Platon qu’Euclide déjà fixé à Mégare n’avait pu se priver des entretiens de Socrate, et faisait pour l’entendre de fré-

(1) Phédon , prol. — Théétit. Ibid.

(2) « Tà nctouevtâsut (isTs/îtpiÇiro », dit son biographe. M. Deycks, qui connaît ce texte, n’en écrit pas moins « De juvénilité Euclidis primisque studiis nihil constat. Adolescent ad Socratem perxenit » . ( Oav. cil. p. 5. ) Hitler a fort bien vu qu’Euclide devait être rangé parmi les plus anciens et les plus âgés des disciples de Socrate. ( Rhcin. Mus. p. 298.) ( Hist . de la Pli. anc. t. II , p. 109 ). L’erreur de M. Deycks a eu des suites. On le verra bientôt.

(3) Euclide fut avec Eschinc , Phédon et Arislippe, le plus distingué des Socratiques appelés tes Dix. (D. L. in Æscüin. )

quents voyages à Athènes (1). Il s’y rendit le jour fixé pour l’exécution de la sentence (2). Il assista aux derniers moments de son vieux maître et recueillit ses dernières comme ses plus sublimes paroles.

Dans Aulu-Gelle, ce dévouement est bien autrement merveilleux. C’est au milieu de la nuit , au péril de sa tête , sous un vêtement de femme qu’Euclide pénètre dans Athènes dont l’entrée est interdite à tout Mégarien. 11 converse quelques instans avec Socrate et s’en retourne à Mégare à la pointe du jour (3).

Le véritable auteur de ce récit, le platonicien Taurus, essayait , dit-on , de ranimer par l’exemple d’Euclide le zèle défaillant de ses disciples. Le grave philosophe aurait-il cru que pour être utile on pût se dispenser d’être véridique , et qu’on suppléât à l’exactitude historique par la droiture des intentions ? Même alors , il serait assez prouvé que l’admirateur de Parménide n’ôta rien au fervent disciple de Socrate.

Euclide profita de cette double influence et ne fut subjugué ni par l’une ni par l’autre. Parménide l’eût renié comme coupable de timidité , c’est-à-dire de tempérance et de bon sens. C’eût été le reconnaître pour vrai socratique. D’un autre côté , sous les

(1) Théélit. Prol. — Voyez seconde port., ch. II de ce travail.

(2) Phédon. Init.

(3) lYbet. AU. — VI, 10.

yeux mêmes de Socrate , le disciple des Éléates sc trahit mille fois par je ne sais quelle ardeur pour la dispute, je ne sais quel penchant à la subtilité.

» Euclide, dit un jour Socrate, tu sauras vivre avec des sophistes , jamais avec des hommes » (1).

Cet arrêt dont l’extrême sévérité ne témoignait peut-être que d’une extrême bienveillance , n’empêcha pas Euclide de tenter l’expérience en fondant à Mégare une école de philosophie.

L’expérience ne confirma pas d’abord la prédiction. On vit bien le nouveau maître se porter sur la place publique (2) , lancer le défi à ses adversaires , et , comme ses devanciers , mettre la dialectique au service de ses dogmes. Mais les questions qu’il agita furent les plus importantes , comme les plus ardues de la métaphysique : qu’est-ce que l’être et le nonêtre? Qu’est-ce que l’un et le multiple? Qu’est-ce que le bien et le mal ? Quels sont les rapports de l’un avec le bien et avec l’être ? Tous ces problèmes à jamais redoutables, quoique depuis tant de siècles ils aient eu le privilège d’exercer et de fatiguer tant de nobles intelligences , Euclide osa les aborder , osa les résoudre dès son début. Bientôt il vit se presser à ses leçons, non les sophistes qu’avait annoncés Socrate , mais les plus illustres disciples de Socrate

(1) D. L. in Socrat.

(2) Dans le Théétete , Terpsion s’étonne de ne pas avoir trouvé Euclide sur la place publique. Euclide répond qu’il n’était pas à Mégare.

lui-même. Ce fait tient une trop grande place dans la vie d’Euclide et dans l’histoire entière de la philosophie, pour qu’on ne nous permette pas d’y insister un instant.

C’était trop peu de la mort de Socrate pour suffire à la sécurité du vieux polythéisme et aux vengeances de l’irritable démocratie d’ Athènes. Frappé de mort en sa personne , le maître vivait en ses disciples , et l’expérience semblait avoir appris tout ce qu’un Socratique pouvait produire de maux. Critias, avant d’être le fléau d’Athènes , avait pris les leçons de Socrate. Alcibiade le sacrilège s’était formé à la même école (1). Il n’en fallait pas tant à la toutepuissante multitude pour juger dignes de ses fureurs quelques hommes éminents dont les vertus protestaient contre cette injuste solidarité. Les Socratiques s’enfuirent d’Athènes. Il y allait de leur vie. La plupart vinrent à Mégare , dans la maison d’Euclide , où les attendait, avec l’hospitalité la plus généreuse, un enseignement qui devait rappeler celui de Socrate. Parmi eux se trouvait Platon. En deux endroits Diogène l’atteste et cite pour garant de son témoignage Hermodore le platonicien.

« D’après Hermodore , dit-il , ce fut chez Euclide que Platon et les autres Socratiques se réfugièrent après la mort de Socrate , parce qu’ils redoutaient la cruauté des tyrans » (2).

(1) Xénopli. Mem. I, 2, n° 12.

(2) Il y a ici anachronisme évident; à moins que ces tyrans

Et ailleurs :

(f A vingt-huit ans , dit Hermodore , Platon vint à Mégare entendre Euclide avec quelques disciples de Socrate (1). »

Les leçons du maître furent assez d’impression sur le disciple, s’il est vrai , comme l’a pensé Schleiermacher (2) , que ce soit à Mégare ou sous l’influence des doctrines mégariques que Platon ait composé ses dialogues éristiques; s’il est vrai surtout, comme nous le démontrons plus loin , que dans la doctrine d’Euclide était contenu le germe déjà fécond de la théorie platonicienne des idées.

A partir de ce début , l’école de Mégare n’avait plus qu’à descendre. En butte aux attaques des écoles rivales , elle s’aperçut que sa principale force lui venait des doctrines exclusives qu’elle combattait. Pour mieux se défendre, elle attaqua ses adversaires ; elle les frappa au cœur pour les forcer à lâcher prise. C’est ainsi qu’avait fait Zénon. Mais dans l’école d’Elée , Zénon n’avait été que l’auxiliaire de

ne fussent les démagogues qui , eu 402 , avaient renversé les Dix. M. Deycks ajoute un mot qui rend impossible toute interprétation de ce genre : « Reliquos Socraticos atqut ipsum quoque Platonem triginta tyrannorum meta ad eum aflluxisse ferunt. ( Ouv. cit. , p. 5. ) On verra que cette erreur a eu des suites.

(1) Id. in Plat. III.

(2) Einleitung tum Sophist. — Socher va beaucoup plus loin et prétend que tous ces dialogues sont l’oeuvred’unMégarique. Socher a raison; mais ce Mégariqne, c’est Platon lui-méme.

Parménide. Toujours l’enseignement dogmatique avait précédé et dominé la réfutation (1 ). L’école de Mégare , dans sa lutte contre l’empirisme , sembla peu à peu mettre en oubli ses propres doctrines , et bientôt, infidèle à elle-même , livrée à la dispute sans profit pour la science, on la vit se perdre dans les subtilités de la sophistique et justifier comme à plaisir la sévère prédiction de Socrate. Alors les satiriques se mirent en verve. Diogène de Sinope s’habitua à dire la bile ( x P Kl > ) > ct non l’école ( ax^.-n) d’Euclide (2). Un siècle plus tard, Timon, l’impitoyable adversaire de tous les Socratiques , s’écriait encore de sa voix mordante :

« Je n’ai nul souci de tous ces conteurs , ni de leurs pareils; nul souci de Phédon, ni de ce disputeur d’Euclide qui souffla aux Mégariens la rage de la dispute (3).»

Sans doute , de telles appréciations sont un peu suspectes. En bonne justice , le sillographe ne pouvait faire grâce à Euclide. Il n’avait fait grâce ni à Socrate , ni à Platon. Et quant au disciple d’Antisthène , peut-être trouvait-il plus facile d’étaler aux yeux de la foule sa superbe indigence que de mé-

(1) V. le Parmcnide.

(2) D. L. in Diog. VI.

(S) Id. in Eact. II.

■ A/À'o’j u'ji toÙtwv (p tcSôvojv uî/sr oùSî yip i&Xla'j OùSevoç . où ŸatSowoj, opTt; ye ptiv , oùù’epiOÙvTiot Eùx).tc3fv MsyapsÙTtv ô; suêats ïùoffcrv ioi'Ttxr/j. a

nager un rival qu’il savait redoutable. Mais un juge d’une autre sorte confirmait cette sentence; car, jusque dans le langage de la multitude, à l’ancien nom de Mégariques s’était substitué le triste surnom de disputeurs ( ). (I)

Telle fut du vivant même d’Euclide la destinée de son école. Ce qui la perdit , ce ne fut pas l’esprit d’aigreur. Euclide est cité pour l’aménité de son caractère, et il en avait donné une preuve (2). Mais il est écrit que toute intelligence partie de l’abstraction pure doit aboutir à la pure dialectique, et, avec le temps , à de pures frivolités. Seulement , nulle école n’est si vite arrivée au terme que celle d’Euclide , parce qu’elle ne faisait que continuer l’œuvre déjà avancée de Parménide , et parce qu’à sa tendance naturelle s’ajouta , avec l’entraînement des circonstances, l’impulsion d’une école étrangère.

Un philosophe qui a passé sa vie dans les combats de la parole, n’a dû guère trouver le temps d’écrire. Aussi n’attribue-t-on à Euclide que six dialogues : la Lamproie , YEschine, le Phénix , le Criton , X Alcibiade , XAmanl (3). Encore Panétius en suspec-

(1) Id. Ibid.

(2) Un jour, son frère, transporté de colère , lui dit : * Que je meure , si je ne me venge ». « Et moi , dit le philosophe , si je ne parv iens à te calmer et ne te force à m’aimer encore » . Il est clair que ce n’est pas par le cœur qu’un tel homme devait faillir.

(3) D. L. In Euclid. pass. vit.

tait-il l’authenticité ( 1 ). Nous avons perdu avec ces textes le droit d’avoir un avis sur cette question. Mais nous savons que Panélius contestait aussi l’authenticité du Phédon (2) , ce qui dispense de croire à son infaillibilité. D’un autre côté, les socratiques ayant pour habitude d’écrire des dialogues, il serait étrange qu’Euclide n’eut pas suivi le commun usage. Quoi qu’il en soit , il reste probable que ces ouvrages contenaient ce que nous cherchons laborieusement mais inutilement ailleurs, une exposition quelconque de la doctrine mégarique. Sous ce rapport , nous ne saurions trop en regretter la perte. C’eût même été pour nous une bonne fortune d’y trouver l’indication précise de certaines dates que nous ne déterminons que par conjecture. Ce sont celles de la naissance d’Euclide et de la fondation de son école.

L’opinion commune est que l’école deMégare ne fut fondée qu’après la mort de Socrate. (3) Celle opinion nous semble manquer de base. On sait en elfet que , du vivant même de Socrate, Euclide, déjà fixéàMégare , s’y adonnait à la philosophie ( 4 ). Or , concevrait-on qu’un dialecticien n’eût pas cherché à propager des doctrines qui lui étaient chères ? Ce n’est pas en Grèce que la conviction , lorsqu’elle est ar-

(t) ld. Jn Æschin. II.

(2) Anihol. I , ih , p. 65. rd H. Ël.

(5) Tennem. Man., A. I, p. 157. — Ritt. Hisi. de la Phil. , t. II , p. 108. — Deycks , ont. cit. p. G.

(6) Plat. T/icVf. Voy. Seconde Partir. Cil. I. de ce travail.

dente , reste muette et solitaire , ce n’est pas dans l’antiquité qu’elle trouve, pour se répandre au-dehors , un autre langage que la parole. Dès le temps de Socrate , Euclide faisait donc à Mégare ce qu’en des lieux divers avaient fait tousses devanciers; il parlait , il enseignait en public , par conséquent il avait des disciples et une école. D’ailleurs , le maître que Platon et les Socratiques allaient entendre pouvait-il être un chef d’école improvisé? Il me semble que , pour rallier à soi de pareils hommes , pour s’en faire écouter même après Socrate , il fallait l’ascendant d’une parole déjà exercée , le prestige d’un nom déjà célèbre. Ainsi , l’école de Mégare , contemporaine de Socrate , serait incontestablement la plus ancienne des écoles qui tirent de lui leur origine , et c’est pour cette raison peut-être qu’Hippobolus , dans son livre des Secies (1), l’avait placée avant toutes les autres.

A son tour , l’époque de la naissance d’Euclide et même la chronologie de sa vie tout entière seraient déterminées , s’il fallait ajouter foi à la célèbre histoire de ses voyages nocturnes. En effet, on lit dans Thucydide que l’exclusion des Mégariens ûgura parmi les griefc formulés contre Athènes dans l’assemblée générale présidée par Archidamus en 432 (2). Euclide , déjà disciple de Socrate , ne pouvait avoir alors moins de 25 à 30 ans. Il en avait

(t) D. L. One. cil- inlrod.

(2) Thucyd. Gner. du Pélnpon I, 1 39.

donc de 57 à 62 lorsqu’en 400 il allait à Athènes entendre Socrate et rédigeait par écrit une de ses conversations (1 ) ; de 63 à 68 , lorsque cinq ans plus tard (2), il franchissait, pour accompagner Théétète, la double distance de Mégare aux figuiers sauvages (3). Malheureusement, ce zèle de jeune disciple et ces laborieuses politesses ne vont guère à pareil âge. Puis , Socrate continuait donc pendant la nuit son pénible ministère de la place publique ; il permettait donc à Euclide de braver , au péril de sa vie , un décret qu’il n’eût pas violé pour sauver la sienne (4) ; enfin , Platon , l’hôte et l’ami d’Euclide , n’avait donc tant rabaissé ce dévouement héroïque que pour ménager au philosophe Taurus l’occasion de tout réparer, de tout agrandir (5) !

(1) Théit. Voy. Seconde part. , ch. I. de ce travail.

(2) La bataille dont il s’agit dans le Thèéiite doit être celle que les Grecs confédérés livrèrent aux Spartiates sur les conlins de la Corinthie en 395 ou 394. D’ailleurs, il ne faut pas oublier que Théétète qui se distingue dans la bataille n'était qu’un enfant lors de la mort de Socrate en 400. Voy. Plat. Théit. init.

(3) Cinq ou six lieues en tout. Voy. Plat. pas!, cil . — Paus. Alt .. , XXXVIII. — Bart. Voyag. d’Anach.

(4) Voy. le Criton.

(5) M. Deycks croit au récit d’Aulu-Gclle , précisément parce qu’il est parlé dans le Théétète des fréquents voyages qu’Euclide faisait à Athènes. Nous avouons ne rien comprendre à cette argumentation. Ailleurs, M. Dcycks pense qu’Euclide était de même âge que Platon. Or, Platon étant né en 429 , il en résulte qu’Euclide se dévouait 3 ou 4 ans avant que de naître.

Après cela , comment s’étonner de la réserve d’Aulu-Gelle (1) , et de l’incrédulité de certains critiques modernes (2)? On soupçonnerait que de si beaux exemples faisaient peu d’impression même quand le professeur Taurus n’aurait pas dit que de son temps c’étaient les philosophes qui, pour donner leurs leçons , couraient à la porte des jeunes gens riches , qu’on les y trouvait assis presque jusqu’à midi, attendant qu’on voulût bien leur ouvrir et que leurs disciples eussent cuvé au lit tout le vin de la nuit (3).

En l’an 400 , Euclide avait eu le temps de s’initier successivement à la doctrine de Parménide et à celle de Socrate; et il n’était plus jeune, puisqu’il se voyait environné de disciples parvenus à l’âge viril. Mais tout prouve qu’il était loin de la décrépitude. Si l’on place la naissance d’Euclide vers l’an 440 avant notre ère , on satisfera à toutes les convenances historiques , et l’époque de sa maturité sera celle de sa plus grande gloire.

Une question plus importante est celle de savoir quelle fut la patrie d’Euclide. Il n’est même pas permis de la poser s’il faut prendre à la lettre ces pa-

(1) Voici ses propres paroles : t hta re animos Juvenum expergebatEuclidem i/utroidiccbat Socraticum faciitasset . Ce n’était donc qu’une anecdote à l’usage particulier du professeur Taurus.

(2) Ritter se borne à émettre un doute. R hem Mas. p. 298. Spalding nie absolument. Vind. Megaric. p. 3. not .

(3) Aul. Gell. Noct. ait. pass. cit.

rôles de la version de Ficin : Megarensrs Euclides et Terpsio. Pour en juger, qu’on lise dans le Phédon le court passage que nous croyons pouvoir traduire ainsi :

Echécrate. « Y avait-il des étrangers ( dans la prison de Socrate , le jour de sa mort ) P »

Phédon. « Oui , le Thébain Simmias , et Cébès et Phédondès. De M égare étaient venus Euclide et Per psion. »

Ech. « Quoi ! Aristippeet Cléombrote n’y étaient donc pas ? »

Phéd. « Non vraiment , on les disait à Egine (1).»

Ainsi ,' Socrate condamné à mourir avait trouvé des disciples fidèles, mais aussi quelques ingrats. Ce contraste , Platon le marque en deux mots et ces deux mots valent un magnifique éloge et une violente invective (2). Sans doute, si l’on suppose que Meyapàdev veut dire ici ce qu’on exprime d'ordinaire par Meyapti; on aura au lieu d’une mention honorable un acte de naissance en forme. Mais est-ce la peine de faire violence à la langue pour substituer à une intention délicate un pur détail de statistique digne au plus d’un froid et pesant

(1) EX. « Ssvoi revis ; » 4>AI. « Nat. ïiu.u.iot;tà '/£ ô Bvj-

Gatbç /ai K /ai ♦atSwvSr,; /ai Mr/apo Oev EOz^siSïîçrs /ai Te^’jtiojv ». EX. « Tt 8* ; À/stirt^TTo; /ai KhouSporo; raor/évovro ; » ♦AI. «OùS/ira, îv A iyivri yàp e)i*yovTo clvat ». p. 376 , B.

(2) Voyez le Commentaire de Déniel rius de Phalcre qui détermine le sens de tout ce morceau.

chroniqueur ? Concluons donc, sauf le respect du à l’académie Florentine , que Ficin a manqué à son exactitude ordinaire, et, pour excuser ce qu’un pareil jugement aurait de téméraire , ajoutons que de tous les historiens qui se sont, prononcés sur la patrie d’Euclide , pas un seul n’a invoqué le nom de Platon.

Ce que Platon ne dit pas mille autres le disent ; car , depuis Cicéron , on s’accorde assez à reconnaître qu’Euclide est né à Mégare. Mais, avant Cicéron , la question paraissait moins claire et l’unanimité des disciples ne se retrouve pas parmi les maîtres. Écoutons Diogène:

« Euclide , dit-il, était de Mégare sur l’Isthme, ou de Géla selon quelques auteurs , comme dit Alexandre dans ses Successions (1 ) »

Ainsi , un siècle avant notre ère , un des plus savants hommes de l’antiquité , Alexandre Polyhistor , se bornait à recueillir sur la patrie d’Euclide des assertions contradictoires. Les modernes ont tenté de les concilier entre elles.

Brucker soupçonne (2) qu’Euclide a dû naître à Mégare d’une famille de Géla. D’autres diront à Géla d’une famille de Mégare ; car dans la région des pures conjectures , toutes les combinaisons sont également légitimes, c’est-à-dire également arbitraires.

(1) In Eucl. , pass. cit.

(2) ffist. Crit. Phi (. , t. 3 , in Euciid.

M. Deyeks est plus précis, je n'oserais dire plus heureux. Il y avait dans l’antiquité, dit-il, outre Euclide le socratique, un Euclide bouffon yiloioc, dont il est question dans Athénée. Quelque copiste très-ancien aura écrit ysXws; , et voilà comment les écrivains postérieurs , y compris Alexandre , auront fait d’un bouffon un philosophe de Géla (1).

Il ne manque qu’une chose à cette ingénieuse conjecture ; c’est qu’il ait existé un Euclide bouffon. Athénée , dont on invoque le témoignage , a bien parlé d’un EùxXeiJïi; ail-lov ( Euclide la poirée ) (2), mais pour le surnom de ydeis; nous n’en trouvons de trace que dans M. Deyeks. C’est pour nous un motif d’admirer tout ce que peut l’imagination d’un homme habile, mais non pas de croire à l’existence d’un nouvel Euclide ni aux erreurs d’Alexandre Polyhistor.

Toutefois , avec Brucker et avec M. Deyeks , nous regardons comme un fait incontestable qu’Euclide est né à Mégare. Dès l’origine , ce fait fut l’objet de la croyance dominante , bientôt après de la croyance universelle. Et cette croyance est restée dans les écoles depuis Cicéron et Strabon (3) jusqu’à Aulu- Gelle (4) , jusqu’à Suidas et Etienne de Byzance (5) ,

(1) Ouc. cit. , p. U.

(2) Deipnos. VI , ti.

(3) Cic. Quœst. Acad. II, 42. — Strab. IX, i.

(k) Noct. Alt., pass. cit.

(5) Suid. V. Evx/£t3r„-, Sleph. Byz., dt Vrh. V. M iyatm.

jusqu'aux derniers historiens de la philosophie (I). Pour infirmer tant de témoignages , ce n’est pas assez de quelques dissidents dont les noms mêmes sontinconnus. Le temps a fait justice de cesopinions individuelles ; bonne justice, selon toute apparence, car il n’y a point eu d’appel.

Mais si Euclide est né à Mégare, à Mégare où il a fondé son école , où il est né de nouveau pour la postérité et pour la gloire , comment un seul historien , fût-ce un historien de Sicile, a-t-il pu le suj>poser originaire de Géla ?

Ce n’est pas tout. Il est évident que par ses tendances , par son esprit , par scs doctrines , Euclide procède de Parménide , et se rattache à cette gvande famille spiritualiste dont la forte inlluence se concentra en Italie et en Sicile. Or , au cinquième siècle avant notre ère, lorsque la guerre , c’est-à-dire l’isolement était partout ; lorsqu’on naissait ici pour un sensualisme grossier , là pour un spiritualisme intempérant , est-ce à Mégare , ville de commerce et d’industrie , préoccupée des seuls intérêts de ce monde, que pouvait naître spontanément un Ëléate?

Celte difficulté est si grave , que pour la résoudre Alexandre d’Aphrodiséc en était venu à supposer que Zénon d’Élée avait enseigné à Mégare. Mais, fùl-

(1) Tcnnem. Man. t. I, p. 157. — Rilter semble vouloir laisser la question indécise en se bornant à dire qu'Euctide vécut à Mégare. ( Hist. <U la Phit. anc. , t. , II , p. 108. )

elle aussi fondée qu’elle l’est peu , celle hypothèse ne suffirait pas à résoudre le problème. Car, même à Athènes où avait rétenti la parole de Parménide , Platon lui-même , long-temps après Euclide , n’osait encore s’aventurer dans les sentiers inexplorés de l’Eléatisme et plaçait dans la bouche de son maître cet aveu de sa propre insuffisance :

« Parménide me paraît , comme dit Homère , à la fois vénérable et redoutable. J’ai conversé jadis avec ce grand homme. J’étais alors bien jeune et lui bien vieux , et il m’a paru doué d’une profondeur tout-à-fait extraordinaire. J’ai donc grand peur que nous ne comprenions point ses paroles , et moins encore sa pensée. » (1 )

Voudra-t-on maintenant que Mégare fût plus favorisée qu’ Athènes , Euclide plus clairvoyant que Platon? De toutes ces prémisses, on peut tirer cette conséquence que ce n’est point à Mégare qu’Euclide a passé sa première jeunesse. Si c’est à Géla , tout s’éclaircit et tout s’explique.

Elevé à Géla , Euclide a vécu au pays de l’idéalisme , en face d’Élée , en face des républiques de la grande Grèce , au milieu des souvenirs encore vivants dePythagore et de Parménide. Sous de telles influences , comment ne serait-il pas devenu ce qu’il a été?

Elevé à Géla , Euclide a dû en paraître originaire. Les hommes célèbres ont pour patrie tous les lieux

(1) Theèt..< pass. cit. j p. 131 , G.

qu’ils ont remplis de leur gloire. Sept villes en Grèce se disaient la patrie d’Homère. Hésiode de Cumes est appelé le vieillard d’Ascra. N’avons- nous pas aussi un Grégoire de Tours né en Auvergne , un saint Anselme de Cantorbéry né en Piémont ?

Le séjour d’Euclide à Gela est donc pour l’intelligence de ses doctrines et l’interprétation de certains témoignages un fait nécessaire que la logique semble imposer à l’histoire.

Voilà tout ce que nous savons de la vie d’Euclide , et cela sufïit. Quand on a vu qu’il naquit à Mégare environ 440 ans avant notre ère ; qu’il se pénétra des doctrines de Parménide avant de prendre place parnv les meilleurs disciples de Socrate; qu’à la mort de son maître il donna asile à Platon et aux Socratiques chassés d’Athènes ; enfin , quand on sait la direction qu’il imprime à son école , n’a-t-on pas toute une vie de philosophe? Le fondateur de l’école mégarique n’a pas donné des lois aux républiques voisines, n’a pas été le conseiller ni le précepteur des rois. Étranger aux gloires comme aux agitations de la politique , les événements de sa vie sont ses idées; c’est en ses doctrines qu’il faut le connaître.

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