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ORIGINES PHILOSOPHIQUES DE LA DOCTRINE MÉGARIQUE

Pour bien comprendre la doctrine mégarique , il faut n’y pénétrer que par degrés en traversant les systèmes divers dont elle implique l’existence.

La philosophie n’a qu’une question ; c’est celleci : que savons-nous? Ou mieux , qu’existe-t-il ? L’ètre un et multiple , l’être en lui-même et en toutes choses avec l’infinie variété de ses manifestations et de ses puissances , voilà ce que cherche la science actuelle. C’est aussi ce qu’avaient cherché tous les prédécesseurs d’Euclide, mais par des voies bien différentes.

Les uns n’acceptant de réalités que celles du monde sensible , avaient défini l’être ce que la main touche et ce que l’œil voit. C’étaient ces enfants de la terre dont parle Platon , ces hommes semés par Cadmus, qui ne savaient qu'embrasser grossièrement de leurs mains les pierres et les arbres qu 'ils rencontraient ( 1 ). »

(1) Sophist. pas*.

Or , pour les sens , rien n’est stable , rien n'est un. On dirait que la réalité sensible, sous le regard même qui la contemple , à chaque instant défaille et renaît à chaque instant. Or , si c’est là tout ce qui existe , c’en est fait de l’existence même ; car la permanence et l’unité sont les formes essentielles de l’être. A quoi venait donc aboutir cet aveugle matérialisme des physiciens d’Ionie? A la négation absolue de l’être , à une impossibilité logique , à une contradiction.

Ailleurs , on avait d’autres tendances et l’on rencontrait d’autres écueils. On faisait taire les sens , on s’isolait dans les hautes sphères de la pensée pure , on spéculait sur les pures idées de l’intelligence et, certains principes une fois posés, on poussait , sans s’étonner , jusqu’aux extrêmes conséquences. Or , du moment que l’esprit se laisse emporter à son activité aventureuse jusqu’à perdre de vue toutes les vivantes réalités de ce monde , la science est compromise et le genre humain menacé de quelque monstrueuse erreur. C’est un logicien qui a dit qu’il n’y a qu’une seule substance dont les esprits et les corps sont les attributs ; un autre, qu’il n’y a ni esprits , ni corps , mais seulement des idées. Déjà , par cette voie périlleuse , les logiciens de l’antiquité avaient été conduits à un abîme.

L’être , c’est ce qui est ; avait dit Parménide. Ce qui n’est pas l’être s’appelle non-être , et le nonêtre n’existe pas. Donc , l’être existe seul ; donc il est tout , donc il est un. Et puisqu’il est tout , il est

immuable et continu , il est parfait et éternel. La pensée qui le contemple ne fait qu’un avec luimême.

Quant au monde multiple dont parle le vulgaire , il n’engendre que des opinions trompeuses. Le sage en détourne sa pensée, car il n’est pas (1).

Ainsi , à cet univers dont la permanence n’excïut pas la vie , dont l’harmonie implique la variété, la raison spéculative substituait l’unité absolue qui se contemple elle-même dans les muettes profondeurs de son essence inaccessible, un Dieu sans monde possible, une forme vide, une abstraction. Arrivé là le raisonnement s’arrête , mais le genre humain proteste et le bon sens réclame. L’être du genre humain , ce n’est pas plus l’unité morte de Parménide que les mobiles fantômes des Ioniens; c’est l’être complet , l’être vivant et animé; non pas l’être sans la vie , ou la vie sans l’être.

Il fallait donc réconcilier la spéculation et l’expérience, les sens et la raison. Plusieurs bons esprits le tentèrent. L’unité et la variété, dirent-ils, sont partout en présence dans la nature. Le monde vit de la lutte de deux principes ennemis. De l’un , vient la perpétuelle mobilité des choses ; de l’autre , leur uniformité et leur constance ; et par-là , tout est expliqué.

Disons mieux : tout devient inexplicable. En effet, qu’est-ce que l’univers ? Est-ce l’assemblage désor-

(1) l’armenid. Frag. Fulleb. pass.

donné d’élémens hétérogènes? Est-ce le pêle-mêle de toutes choses? S’il en est ainsi , acceptons la théorie du double principe. Mais si , comme on le pense, il y a en ce monde quelque beauté ; si l’un et le multiple, loin de se combattre , se pénètrent et s’harmonisent au sein du tout , dans chaque genre, dans chaque espèce , dans chaque individu ; qu’on n’oublie pas que du monstrueux accouplement des contraires il ne sort qu’un antagonisme universel , le désordre pour loi nécessaire , au lieu du monde le chaos. Il faut le reconnaître : tout dualisme primitif se détruit lui-même en se posant , car l’être premier exclut toute pluralité substantielle. Mais s’il est un d’une unité logique et absolue , il ne sort pas de lui-même et la vie est impossible. Donc, aussi long-temps que l’être primitif, un et indécomposable , ne contient pas dans son incompréhensible essence le principe consubstantiel de toute multiplicité et de toute variété , le monde manque de raison suffisante et n’est qu’une énigme indéchiffrable qu’un mauvais génie jette par défi à l’intelligence humaine. Et maintenant , écoutons Platon rappelant avec celte ironie qui n’exclut pas la bienveillance tout ce qu’avant Socrate la question de l’être avait suscité de doctrines étranges.

<f II semble , dit-il , que chacun nous ait débité sa fable comme à des enfants. L’un nous présente les êtres au nombre de trois , se faisant de temps en temps la guerre ; d’autres fois, redevenus amis , se mariant , engendrant , nourrissant les fruits de

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leurs unions. Un autre n’en compte que deux , le sec et l’humide , ou bien le chaud et le froid , et il les marie et les met en ménage. Nos Éléates, à partir de Xénophane et même de plus loin , arrangent leur fable en réduisant à un seul être ce qu’on appelle l’univers. Plus tard, des Muses d’Ionie et de Sicile ont pensé qu’il serait plus sûr de combiner les deux opinions, et de dire que l’être est à la fois un et multiple, et qu’il se maintient par la haine et par l’amitié. » (1 )

De tant d’erreurs philosophiques , Platon se bornait à conclure contre les philosophes. Les sophistes avaient conclu contre la raison. Disputeurs subtils , corrupteurs et corrompus , sceptiques par frivolité , encore plus que par système , ils avaient mis en péril la foi au vrai qui est la vie des intelligences, la foi au bien d’où viennent les nobles actions.

Socrate sauva tout. Il fonda la morale sur la science , la science sur l’aperception du général. Le général n’est pas la diversité phénoménale des Ioniens, n’est pas l’unité abstraite et inaccessible de Parménide. Distinct du monde, il est au sein du monde (2) et jusque dans les moindres objets (3). On l’en dégage par l’induction. L’induction rap-

(1) Plat. Sophist., p. 158, G. — Trad. de M. Cousin, p. IZiO, t. XI.

(2) « ïwxparitî Ta ‘/aOo/o'J oj btoiu ». Arist. Mit. XIII,

(3) Plat, Parm., p. 130. — Conf. Xén. Mem., IV, h.

proche les semblables , et du frottement des analogies fait jaillir comme une vive lumière (1 ) l’idée générique retenue et obscurcie par le mélange de l’accidentel et du variable. La définition s’en empare et la dépose en une formule précise qu’elle applique aux idées d’ordre inférieur. A son tour , l’unité générique a ses analogues qu’une unité supérieure embrasse et domine. On peut ainsi s’élever de genre en genre (2) ; on peut aussi redescendre par une série de divisions naturelles, jusqu’aux espèces d’où l’on était parti (3). Alors on a la vraie science , la science de l’ensemble et des détails (4) ; on sait se frayer passage à travers les objections comme un brave dans la mêlée (5); à l’art de la pensée on joint celui de la parole (6). Telle est cette dialectique de Socrate que Xénophon ne comprit jamais (7), qu’Euclide et Platon poussèrent peut-être hors de ses voies légitimes.

La morale et la science se confondent à leur sommet ; car la vraie science c’est celle du bien. Or,

(1) Id. Rep. IV, p. 135.

(2) Je n’ose dire que Socrate ait ramené tous les genres au genre suprême. Xénophon n’en dit rien , et Platon , qui lui attribue celte doctrine , est un peu suspect.

(3) Id. Phidr.

(4) Id. Ibid.

(5) Id. Rép.

(6) Id. Phidr.

(7) Voyez le passage où il essaie d’expliquer la nature de l’induction socratique. Mcm. IV, 6.

connaître le bien et le pratiquer sont une même chose (1). En effet , dans toute action c’est le bien que l’on a pour but ; nul ne fait le mal que parce qu’il ignore le bien véritable. La science suprême est donc la suprême vertu ; et toutes deux n’ont qu’un même nom , «<pi« , «ppévwiç , la sagesse. La sagesse est une, puisque c’est elle qui fait l’unité de la morale, l’unité de la science et l’identité de l’une et de l’autre. Pourtant , elle reçoit différents noms. On l’appelle tempérance, quand elle met des bornes au plaisir ; courage, quand elle fait résister à la douleur ; justice , quand elle préside aux rapports sociaux (2). Par son rapport à Dieu , l’homme participe à cette sagesse suprême ; il n’y a que Dieu qui la possède dans sa plénitude (3).

Tels furent les maîtres d’Euclide. On voit par ce court exposé que dès le début de la philosophie grecque le dogmatisme a épuisé toutes ses méthodes , l’esprit humain s’est manifesté avec toutes ses tendances. Les Ioniens peuvent passer pour de purs empiristes. Parménide est un logicien pur. Socrate n’est ni l’un ni l’autre. Partisan de la raison, il rappelle les philosophes à l’observation de la nature humaine. Ilne pose pas l’unité a priori; il ne s’enfonce pas d’abord dans l’ontologie. Mais sa dialectique ,

(t) Xén. Mem., III , 9 , N° 4. — Plat. Gorg. , p. 400. — Arist. Mor. Nie. VII. — Eud. I.

(2) Xén. Mém. , 1 , 5 , n* 4 ; IV , 4 , 5 , 6.

(3) Plat. Phèdr. , à la fin.

peut-être à son insçu , aspire à l’une et à l’autre ; car les genres suprêmes sont runilé et l’être. De ce point de vue , la doctrine de Parménide et celle de Socrate semblent ne pas être inconciliables. La théorie mégarique ne sera que la fusion de l’une et de l’autre.

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