CHAPITRE 1 er
DE LA MÉTHODE d’eUCLIDE ET DES MÉGARIÜUES EN GÉNÉRAL.
Ce tilre implique que les Mégariques aient une méthode commune. Nous sommes convaincu de cette communauté de méthode, parce que nous le sommes de l’unité et de l’indivisibilité de l’école mégarique. En effet , tout peut varier et tout varie dans une même école. Les solutions se modifient., les questions se transforment. Si la méthode change, l’école n’est plus la même. Donc, c’estl’unité de méthode qui fait l’unité d’école. Que l’on consulte l’histoire. Aristote a été vingt ans le disciple de Platon. Pourquoi n’est-il pas de l’école platonicienne? Est-ce parce qu’il n’admet pas la théorie des idées? Speusippc et Xénocrate ne l ad-
mettent pas davantage. C’est parce qu’il a une autre méthode. L’école de Mégare serait divisée avec elle-même comme le sont entre eux le platonisme et le péripatétisme si elle eût varié dans le même sens. La méthode des Mégariques est donc le trait le plus général , sinon le plus saillant de leur caractère.
Malheureusement, nous ne savons que peu de chose sur ce point. Tout se réduit à quelques paroles d’Aristoelès , le maître d’Alexandre d’Apbrodisée, et ces paroles portent avec elles la preuve de leur insuffisance. Après avoir exposé les théories de Démocrite et d’Aristippe sur la connaissance , l’auteur ajoute :
« D’autres philosophes ont émis une doctrine opposée. Ils pensent qu’il faut rejeter les sensations et les opinions qui en dérivent pour ne s’en rapporter qu’à la raison. Telle fut à peu près la doctrine de Xénophane et de Parménide , de Zénon et de Mélissus , et plus tard , de Stilpon et des Mégariques ( 1 ). »
Cette phrase nous apprend ce que nous aurions pu deviner, que l’école de Mégare comme celle d’Elée nie la légitimité du témoignage des sens et fait appel à la raison. Mais c’est aussi à la raison
(1) « OtbvTou 5stv tc tç pbi ou 1 70ïi7uç xaî ràç çavratxia; xaTodSâÀXeiv, aù tw §è [xovov Trô Xôy &> lïi'TTtùtiv. ToiaÛToc yoLù Ttva itpArtpov fùv S«vo^>cév>jç xod îlapimiïrii ê).eyov , ütTTtpo'J Bî ot mpi ÏTtXimva xat toùç Mp/«-
ixovç » . ( Eus. P. E. XIV, 17. )
qu’en appellent les écoles de Pythagore, de Socrate et de Platon. Pourtant toutes ces écoles n’ont pas rigoureusement la même méthode. Si elles sont toutes rationalistes , elles le sont diversement. Quel est au juste le rôle que les Mégariques assignent à la raison ? Procèdent-ils a priori comme Parménide, ou a posteriori comme Socrate el comme Platon ? Ici , toute certitude nous abandonne. Mais à défaut du certain, nous avons le probable et l’on nous permettra d’y recourir.
On se rappelle la belle introduction du Ihéél'ete. Près du port de Mégare, Euclide rencontre un jeune homme que l’on rapporte du camp devant Corinthe. C’est Théétète. Il s’est distingué dans la bataille livrée aux Spartiates; mais il est mourant de ses blessures et il lui tarde d’arriver à Athènes. Euclide lui offre l’hospitalité , et , sur son refus , l’accompagne jusqu’aux Figuiers Sauvages. De retour à Mégare, il fait à Terpsion l’éloge de Théétète et lui parle de la haute opinion que Socrate avait conçue de ce jeune homme :
« Ce fut , je crois , dit-il , peu de temps avant de mourir qu’il le rencontra. Ce n’était encore qu’un enfant. Il lia conversation avec lui et fut charmé de son heureux naturel. Plus tard, quand j’allai à Athènes, il me rapporta l’entretien qu’ils eurent ensemble. Rien n’est plus intéressant.... A mon retour , j’en recueillis pour mémoire les principaux traits. Je le rédigeai ensuite à loisir à mesure que je parvenais à me le rappeler; et chaque fois que j’ al-
lais à Athènes , je priais Socrate de me répéter ce que je n’avais pu retenir. De retour ici , je faisais mes corrections ; si bien que j’ai par écrit presque toute celte conversation. »
Ainsi , le génie de Platon , déjà voilé sous l’ironie socratique , s’efface par une fiction nouvelle devant un nouveau personnage et se plaît à lui attribuer un de ses principaux dialogues. Il me semble que le choix d’un pareil interprète n’a pu être arbitraire. Il répugne que Platon ait fait d’Euclide l’admirateur passionné d’une doctrine qui ne fût pas un peu la sienne. Sans doute , comme tout grand artiste , l’auteur des dialogues a ses libertés et ses hardiesses ; mais il sait ce qu’il doit aux interlocuteurs qu’il met en scène, historien d’autant plus véridique qu’il touche de plus près à l’idéal. Je n’en veux d’autre preuve que le Théètète lui-même. Qu’est-ce en effet que ces argumentations contentieuses ; qu’est-ce que ces théories toutes mégariques de l’être et du nonêtre, de l’un et du multiple que l’on tient en réserve comme le dernier mot de la science; qu’est-ce que ce respect qui fait écarter comme par la question préalable toutecri tique de Parménide (1), sinon la suite naturelle de cette fiction primitive qui rapporte à Euclide la rédaction du Thèèlete ? Ajoutons que la phrase d’Aristoclès, qui contient l’indication de la méthode inégarique, coïncide d’une manière si merveilleuse avec le dialogue de
(1) T/nrl . , p. 131 , G. et Voy. p. 33 de ce Irav.
Platon qu’on l’en pourrait donner pour un résumé véritable.
Les Mégariques , dit Aristoclès , croyaient devoir rejeter les sensations. La science (ffoçta, £ittrnytn) f dit Euclide d’après Socrate , n’est pas la sensation ; sinon les opinions les plus diverses seront également légitimes et il faudra dire qu’il n’existe ni science , ni vérité.
Les Mégariques, dit Aristoclès, croyaient devoir rejeter les opinions ( yavzocoiaç ). La science , dit Euclide d’après Socrate, n’est pas l’opinion vraie ( aXr.ôrii ào\a. ) , car on a des opinions vraies sur bien des choses qu’on ignore. Elle n’est pas même l’opinion justifiée par la logique ( ài'Za abv liyu, ) (1) , car la logique implique une donnée préalable. Elle repose sur la science loin de la fonder.
Les Mégariques, dit enfin Aristoclès , ne s’en rapportaient qu’à la raison. La science, dit Euclide d’après Socrate , a pour objet la vérité , et la vérité est dans l’essence des choses (o-o-ia). Or , l’essence des choses, c’est l’ame elle-même qui l’examine par ellemême ( odivn iïi’aùnjç ri <livyri ), et sans l’intermédiaire d’aucun organe.
Et par quel procédé? Voilà la question importante,
(2) Malgré l’autorité des exemples contraires ( V. (Mut. compl. de Plat. Trad. de M. Cousin, t. Il, p.165 ), nous avons cru devoir préférer le mot opinion au mot jugement. Notre motif est qu'on ne peut pas dire que le jugement vrai ne soit pas la science. L’intuition pure n’est que cela.
celle qui n’est résolue que dans le Théétète. L’ame, y est-il dit , compare entre eux et à plusieurs reprises les divers objets sensibles ( «racvteüaa xat <rv/x6aXXovo-a npcç a)lnXa ) , et ce n’est qu’à force de temps et travail ( pby i? xod iv xpévw ) qu’elle parvient à saisir ce que ces objets ont de commun ( r « xoivi m pi îràvrwv ) , la ressemblance ou la dissemblance , l’identité ou la différence , le pair ou l’impair , l’unité ou les autres nombres , puis le beau ou le laid, le bien ou le mal qui supposent la comparaison intérieure du passé et du présent avec le futur ( dvdko-
yiÇcuLCsn iv iarjvn zi ytysvczx xoù xi rr ocpcvztx rpcç xi fiiXXcv—
xa ) , et enfin ce qui est le terme de la science , l’être qui fait le fond de toutes choses. ( Oùaia- zcïrro yip pilujxa ii:i r.ivxutv napénizsa. ) (1)
Ce qui frappe d’abord , c’est que cette méthode d’analyse et de généralisation comparative n’est en aucune manière celle de Platon. Je ne le nie pas , c’est en passant par le monde sensible que Platon s’élève dans les régions de l’intelligence. Mais pour Platon , la réflexion et l’analyse ne sont que des facultés secondaires. Toutes les grandes idées sont les ressouveuirs d’une vie antérieure et descendent du séjour des Dieux. D’après ce qui précède , elles seraient le produit de l’industrie humaine , le prix de la patience et du travail.
J’ajoute que cette méthode n'a rien de commun
(i) T/téét. ad fin. pass.
avec celle de Parménide. Parménide pose a priori l’unité de l’être et n’en peut déduire que l’impossibilité de toute multiplicité et de tout mouvement. Dans le Thiétète , on part des objets multiples que l’on ramène par ce qu’ils ont de commun , c’est-àdire de scientifique et de vrai , à l’unité , genre suprême dont tous les autres dépendent. Ainsi , d’une part , on improvise et on devine ; de l’autre , on observe et on induit.
Maintenant, à qui appartient cette dernière méthode? Est-ce à Socrate? Oui; mais de Socrate elle avait dû passer à Euclide , et il nous semble que c’est là le vrai sens de toute la mise en scène du Thèèt'ete. Si l’on pense le contraire , si l’on prétend que l’influence éléatique a exclusivement dominé Euclide et son école , il faudra démontrer que Platon prend plaisir à donner le change sur le caractère et les doctrines de ses personnages ; qu’il met sa gloire à tout dénaturer, à tout confondre , et que la bonne manière d’interpréter les dialogues est d’y prendre chaque chose au rebours de ce qu’on l’y fait.
En attendant que cette opinion si nouvelle ait prévalu , nous dirons que , selon toute vraisemblance , la méthode d’Euclide consiste à chercher dans les rapports des choses l’unité et la permanence que l’on ne trouve point dans les choses elles-mêmes. Du milieü des innombrables diversités dans lesquelles se joue la nature, Euclide dégage par l’analyse et la réflexion certains caractères constants ,
types inaltérables des espèces et des genres. Mais ces genres eux-mêmes , multiples par leur diversité respective, multiples par la pluralité des caractères qui les constituent , impliquent un genre unique et universel dont le type suit l’unité. Ce genre , c’est l’être qu’il fallait trouver.
Il existe un moyen de faire passer cette conjecture à l’état de science. C’est de juger de la méthode par la doctrine ; car la doctrine et la méthode essentiellement liées entre elles s’éclairent et se déterminent réciproquement. Nous soutenons que la doctrine d’Euclide correspond à une méthode de généralisation comparative, et nous le prouvons en l’exposant.