‹ École des miracles (volume 2)Chapitre 12 sur 30 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

L'apôtre saint Paul enseigne que toute l'histoire de la religion juive fut une figure continue, une ombre transparente, une prophétie vivante de tous les mystères, de tous les dogmes du christianisme(3). Saint Thomas en conclut que les chrétiens sont obligés de reconnaître et de croire que toutes les vérités qui, dans le Nouveau Testament, nous sont proposées à croire, et qui y sont manifestes et explicites, étaient contenues dans les symboles de l'Ancien Testament et sous le voile de symboles (4). Combien n'est-il pas consolant pour nous, fidèles, de penser que les mystères mêmes que nous croyons ont été préparés de Dieu, tant de milliers d'années auparavant, avec une économie admirable, et annoncés au monde, non-seulement par les prédictions des pro-

(1) Societatem habemus ad invicem cum Patre et cum Filio ejus.

(2) Et sanguis Christi emundat nos ab omni peccato.

(3) Omnia in figuris contingebant illis, umbram habens futurorum Veritas : haec sunt per allegoriam dicta.

(4) Omnia quae credenda traduntur in Novo Testamento explicite et aperte, traduntur credenda in Testamento Veteri, sed implicite et sub figura.

phètes, mais encore par les actions des patriarches^ et, selon l'expression de saint Augustin, par la religion et par les vicissitudes d'un peuple et d'un règne prophétique !

La foi du purgatoire étant un des dogmes les plus importants de la religion chrétienne, il doit se trouver et se trouve, en eflfet, minutieusement prédit, décrit et dépeint dans l'histoire de la religion mosaïque. Rien n'est beau comme l'étude d'un dogme aussi consolant, aussi pieux, dans les figures et dans les prophéties principales de l'Ancien Testament.

Le monument le plus célèbre, le plus mystérieux de la religion antique, était le tabernacle, dont Dieu lui-même fut l'architecte. Moïse l'artisan, et que Salomon fixa, compléta et établit dans le fameux temple de Jérusalem. Or, cette œuvre, la plus surprenante, la plus magnifique de toutes celles qui sont sorties de la main des hommes, était, au rapport de l'apôtre saint Pierre, la figure du temple de Dieu dans le ciel. Les âmes des élus sont les pierres mystérieuses et vivantes qui composent cette demeure spirituelle et divine (1). C'est à cette interprétation du prince des Apôtres que l'Eglise fait allusion, lorsqu'elle dit à Dieu : « Seigneur, qui préparez h votre infinie majesté une habitation éternelle, avec les pierres vivantes et choisies de nos âmes (2).» L'Eglise

(1) Et ipsi taiiquam lapides vivi, superaedificamini domus spiritalis.

(2) Deus, qui , de vivis et eleclis lapidibus, aeternum majestati tuœ praeparas habitaculum. «

s'exprime encore de cette sorte dans une autre prière : « 0 Jérusalem, cité céleste, ô bienheureux séjour de la \ision et de la paix éternelle, qui vous élevez jusqu'aux astres sur des pierres vivantes (1).» n est écrit du temple de Jérusalem que les bois et les pierres employés à l'édifier étaient taillés, polis, achevés d'avance, avec tant de perfection, que les ouvriers n'avaient qu'à les mettre en place sans effort et sans peine ; en sorte que, dans la construction de cet édifice merveilleux, on n'employa jamais de cognées et l'on n'entendit jamais le bruit des marteaux (2). Cette circonstance est également mystérieuse et prophétique ; TEsprit-Saint a voulu nous apprendre par là, dit l'Eglise, que les pierres vivantes du temple de Dieu dans le ciel, que les âmes des bienheureux n'y seront établies non plus qu'après avoir été rectifiés, polies par les souffrances endurées pour l'amour de Jésus-Christ ; que ce n'est pas dans le ciel, mais sur la terre, qu'on doit acquérir (3). On a voulu nous apprendre par là la sainteté et la vertu que, pendant que nous sommes en ce monde, nous devons tailler la pierre abrupte de notre cœur avec le ciseau salutaire de la mortification, et par les coups répétés de la pénitence ; eu sorte qu'il n'y ait plus

(1) Cœlestis urbs Jérusalem, Beata pacis visio, Qaae celsa de Titen" tibus, Saxis ad astra toUeris,

(2) Domus de lapidibus dolalis atque perfeclis aedificata est; malleus et securis non sunt audita in donio cum sedificaretur.

(3) Virtute namque praevia, Mortalis illuc dicUur, Amore Christi percitus, Tormenta quisquis sustinet.

rien à faire, dans le ciel, qu'à disposer ces pierres mystérieuses à la place qui leur est destinée ; à former ainsi, sans tumulte l'édifice magnifique du temple éternel (1).

Cet enseignement admirable est fondé sur les divines Ecritures. Le Prophète a dit, en effet qu'on doit apporter, dans la demeure éternelle de Dieu, la sainteté la plus pure et les vertus les plus accomplies (2) que les âmes des bienheureux doivent être purifiée de toutes taches, quelque légères qu'elles soient, pour pouvoir être présentées devant le trône de la sainteté, de la bonté infinie, et pour pouvoir ensuite, pareilles aux miroirs les mieux polis, en réfléchir les perfections (3). » Saint Paul a dit enfin : « Vous êtes la maison, l'édifice de Dieu : or, le temple de Dieu est saint, et c'est vous-mêmes qui formerez ce temple (4). » Songez donc bien à travailler à la perfection de cette demeure auguste (5) ; c'est-à-dire qu'il faut, pendant la vie, que nous veillions à purifier nos âmes des souillures qu'elles ont contractées par leur union avec le corps, réceptacle impur de la concupiscence et du péché, attendu que le royaume des cieux exclut la moindre tache, la moindre im-

(1) Scapri salubris ictibus, Et tunsione plurima, Fabri polita malleo Hanc saxa molem construunt; Aptisque juncla nexibus locantur in fas~ ligio {Ilytn. Ded. Ecc. ex III Reg. iv).

(2) Doimim tuani decct sanctitudo in loiigliudiiiem dierum.

(3) Sine macula enim sunt anle tlironuiii Dti (Apoc. xiv).

(4) Dei aedificatio estis ; teniplum Dei sanctum est, quod estis tm.

(5) Unusquisque autem videat quomodo superœdifloet.

pureté (î); (^ue nous détruisions en nous les derniers restes, Tombre même du péché, pour nous attirer les regards de la Pureté infinie, qui ne saurait voir la faute la plus légère sans détourner les yeux (2) ; que nous nous purifiions complètement de la poussière mondaine qui s'introduit partout, et dont les cœurs les plus religieux et les plus purs ne parviennent pas toujours à se garantir (3) ; car il est écrit qu'on ne saurait arriver sur la montagne sainte de Dieu, ni habiter son temple auguste, si l'on n'a lanic purifiée des taches les plus légères et embellie de la justice la plus parfaite (4) ; enfin, que nous sommes obligés de juger sévèrement nos vertus mêmes , de les dépouiller de cette scorie humaine qui en altère la beauté ; de les rendre dignes de la Sainteté infinie dont l'œil pénétrant trouve, même dans ses anges, un germe secret de dépravation et de corruption (5). Mais, ô condition de l'homme vivant î où trouver en ce monde la lumière sans ténèbres, la splendeur sans ombres , le ciel sans nuages , l'or sans boue , la candeur sans tache , la beauté sans rides , la vertu sans défauts, la sainteté sans imperfections? Qu'il y en a peu qui, avec le courage du martyre,

(1) Non intrabit in eam nihil coinquinatum {Âpoc. xxi).

(2) Mundi sunt oculi tui, et respicere ad iniquitattm non potes (Psal.).

(3) Necessarium est de mundano pulvere eliam religiosa corda sordescere (S. Léo).

(4) Domine, quis habitabit in tabernaculo tuo, aut quis requiescet in monte sancto tuo? Qui ingreditur sine macula, et operatur justitiam {Psalm.).

(5) In angelis sois reperit praTiutem {Job. nr).

— 2)8 — les pratiques de la plus rigide pénitence, les transports de la plus fervente et de la plus généreuse charité, parviennent ici-bas à s'élever jusqu'à la sainteté, à la pureté, que l'œil de la Sainteté infinie exige dans le ciel ! Il est donc absolument nécessaire qu'il y ait un lieu où les âmes justes, mais encore tachées, imparfaites, soient purifiées, spiritualisées, divinisées, de façon à être présentées à la vue et à la société de Dieu ; un lieu où, après la mort, on achève la taille, le polissage des pierres mystérieuses de la maison éternelle, commencés et non achevés en cette vie : le purgatoire est ce lieu. Quoi de plus conforme à la raison, aux idées sublimes que Dieu nous donne de lui-même dans l'Ecriture, que cet eiiseignement? N'oublions pas, cependant, cette différence redoutable : cette purification, qui n'aura pas eu lieu en ce monde, par la pratique des vertus les plus sévères, s'exécutera en l'autre par les ardeurs du feu. C'est là ce que saint Paul nous affirme dans le passage cité plus haut. Apres nous y avoir avertis de veiller à la manière dont chacun de nous travaille, afin que son âme serve à l'édifice éternel de Dieu (1), il continue à s'exprimer ainsi : « Que tous ceux qui ont élevé l'édifice de leur salut éternersur les fondements de la foi et de la grâce de Jésus-Christ, soient brillants comme l'or, purs comme l'argent, beaux comme les pierres précieuses, ou combustibles comme le bois, le foin, la paille ; qu'ils sachent que, au sortir de cette vie, ils seront rais à l'épreuve du

(l)Unusquisque (Ut supra).

feu (1). » Les âmes fortunées dont les œuvres seront trouvées si parfaites^ qu'elles n'ofiTrent aucun aliment à l'action du feu, seront admises immédiatement à la récompense de leurs fatigues spirituelles (2) . Quant aux âmes dont les actions seront matière propre à brûler, eUes resteront daos les tourments ; elles ne parviendront à la vie éternelle qu'après avoir subi l'épreuve du feu (3).

Gardons-nous bien d'en conclure que le Dieu de bonté n'aime pas ces âmes qu'il soumet à l'épreuve acerbe du feu: il les aime, parce qu'elles sont justes; mais il est en même temps obligé de les punir aussi sévèrement, vu qu'elles ne sont pas pures. Cette punition si rigide n'est, comme l'affirme Tertullien, que l'effet de sa miséricorde (4) ; ce n'est point par haine contre l'acier que le forgeron le pétrit sous les coups répétés d'un pesant marteau, mais pour le rendre poli et brillant. Ce n'est point par haine contre l'or, que l'orfèvre, après l'avoir mis dans le creuset, l'expose à l'action du feu , mais pour le rendre plus net et plus pur. C'est ainsi, au rapport des livres saints, que Dieu chérit ces âmes pour la grâce sanctifiante qui les embellit ; il ne laisse pas, néanmoins, que de

(1) Si quis superaediiicaTerit super hoc fundamentmn, quod est Christus, aurum, argentum, lapides pre:iosos, lignum, fœnum, stipulais probabit ignis.

(2) Si cuius opns permanserit, quod superaBdificavit, mercedem accipiei.

(5) Si cujus opus arserit, detrimentuni patieiar, ipse auiem salros crit, sic tamen quasi per ignem.

(4) Tormenta misericordiae, Deus amat et punit.

les soumettre au feu, afin de les purifier de tout reste de corruption naturelle et de les rendre dignes de paraître devant son trône (1). Réfléchissons donc bien, nous dit à ce sujet saint Grégoire (2), que, d'après saint Paul, ceux qui sortent de cette vie avec de grands péchés, ne seront pas sauvés : leurs fautes, pareilles au bronze, au fer, au plomb, ne peuvent pas même être purifiées par le feu; cette purification n'est faite que pour ceux qui mourront avec des fautes légères qui, pareilles au foin, au bois, à la paille, sont aisément consumées par les flammes (3). C'est pour cela qu'Origène dit (4) que les âmes qui quittent cette vie chargées de vices, et, pour cette raison , ternes et lourdes comme un plomb vil, se verront entraînées, par leur propre poids, au fond de l'abîme, où elles resteront à jamais ensevelies, selon qu'il est écrit : « Ils ont été engloutis et ensevelis comme le plomb dans le fond d'une mer soulevée (5).»

Quel sens doit-on donner aux plaintes adressées

(1) Sedebit Dominus, et purgabit filios Levi, et colabit eos quasi aurum {Malach. m).

(2) Pensandum sollicite est.

(3) IV Dial. 39 : Illum per ignem posse salvari, non qui ferrum, ass, vel plumbum, id est peccala majora, et idcirco majora, et ideirco dunora atque insolubilia portaverit; sed qui lignum, fœnum, stipulam; id est peccala minuta atque levissima, quae ignis facile consumit.

(4) Hom. 6 in Exod.

(5) Si quis tolus plumbeus venerit, fiet de illo quod scriptum est : Submersi sunt quasi plunibuni in aquis vehementibus.

à Dieu par Job et par David, et dans lesquelles ils gémissent d'avoir été retenus dans une obscure prison, tandis qu'il est connu que ni l'un ni l'autre ne furent jamais emprisonnés? Ce langage est loin de se rapporter à leur condition en cette vie; il n'est qu'une prédiction relative à l'état de leur âme après la mort. Job mentionne, en effet, un cachot où il s'est vu enfermé, après que le fil de ses jours a été irrévocablement tranché, et que son existence s'est dissipée comme le vent (1); David parle également de lieux souterrains et obscurs où il a été détenu, comme un cadavre dans son tombeau, livré aux angoisses, au trouble, à la douleur, mais après avoir été traduit tribunal de Dieu, d'où nul ne se retire entièrement juste et innocent (2).

Jésus-Christ nous a donné lui-même dans l'Evangile la clef de ce mystère, de ce cachot mentionné par d'aussi grands, d'aussi illustres prophètes. Selon l'interprétation unanime des Pères, c'est de ce cachot que le Seigneur a dit : « Le Juge éternel vous consignera entre les mains du ministre de sa justice ; il vous fera enfermer dans une prison, d'où, je vous le jure, vous ue sortirez qu'après avoir payé votre dette

{i) Dies niei transieruni velocius quani a texenle tela succiditur, et consuinpti sunt absque ulla spe; venlus est vita mea, circuradedisti me carcere (xi).

(2) Non intres in judiciuni cum serve tuo, Domine, quia non juslificabilur in conspectu tuo oninis \iveus. Collocavit me in obscuris, sicut moriuos saeculi, et auxialus est super me spiritus meus : in me lurbatum est cor meum (^Psalm. cxlu).

jusqu'au dernier quatrin (1). Or, les péchés sont de véritables dettes de rhomme vis-à-vis de Dieu ; car c'est de ce uom que le Seigneur lui-même nous a appris à les appeler (2). Quelle est donc cette prison d'où l'on ne sort qu'après avoir satisfait à la justice divine pour les fautes les plus légères, mais d'où l'on sort cependant enfin, exies inde ? c'est le purgatoire. Hélas! on ne sort jamais de l'enfer (3), les dettes qu'on acquitte en ce lieu sont à jamais impayables ; ce sont ces péchés dont Jésus-Christ a déclaré que la rémission n'en est jamais accordée, ni en ce monde ni en l'autre (4); paroles terribles, mais tout à la fois consolantes, puisqu'on déclarant qu'il y a des fautes qui ne trouveront aucune rémission en l'autre vie, c'est annoncer clairement qu'il y en a d'autres qui seront complètement pardonnées. Le Seigneur, dit saint Grégoire, nous a enseigné par là le dogme consolant du purgatoire (5).

Eh quoi, me direz-vous? la miséricorde divine ne saurait exempter de tout châtiment des âmes sorties de ce monde en état de grâce? la satisfaction surabondante, le mérite infini du sang; de Jésus-Christ ne saurait exempter l'homme de toute faute et de toute

(1) Judex tradel te ministro, et in carcerem mitteris. Amen dico tibi : Non exies inde.donecreddas novissimum quadranteni {Matth. v). {I DiiTiitte nobis débita nostra.

(3) In inferno nuUa est redemptio.

(4) Non remittetur ei nequeinlioc saeculo,ncquein futuro(iVaff/i.xii).

(5) In qua sententia dalur intelligi quasdam culpas in futuro posse relaxari, de quibus levibus culpis esse purgalorius ignis credeudus est Loco cit.).

punitiou? Gardous-uous de toute illusion, la miséricorde infinie de Dieu se règle sur sa sagesse, elle se conforme à sa sainteté et à sa justice, qui sont aussi infinies. Quand Dieu pardonne, il pardonne en Dieu, en Dieu miséricordieux qui sauve le pécheur ; mais, étant juste, il sévit contre le péché. Ainsi, en pardonnant à un cœur contrit et humilié ses fautes tout entières, il ne lui remet pas toute la peine. Une miséricorde qui, en pardonnant le péché, dispenserait le pécheur de toute pratique de pénitence, ne serait plus la miséricorde d'un Dieu saint, qui hait l'ombre même du péché, mais la faiblesse d'un homme qui y est indifférent. Aussi les paroles du Saint-Esprit qui nous fait un devoir de continuer à craindre, même pour les péchés pardonnués; les exemples d'un David, d'un Ezéchias, d'un Pierre, d'une Madeleine, qui, après avoir reçu de Bien même l'assurance de leur pardon, n'en persévérèrent pas moins dans la pénitence jusqu'à la mort, nous apprennent que la plénitude du pardon divin ne nous dispense aucunement des rigueurs de la pénitence. Qu'il y en a peu, oui, qu'il yen a peu qui, durant la vie, se punissent euimêmes en proportion des licences qu'ils se sont permises ! qui satisfassent à la justice divine en proportion de ce qu'ils l'ont outragée ! qui, avant de sortir de ce monde, aient payé au Juge éternel jusqu'à la derrière obole de leurs dettes malheureuses (1) ! àvjisi les pécheurs convertis emportent souvent de

(1) Usqu# ad ultimam quadraaum.

'cette vie des fautes suffisamment pleurées, mais non suffisamment punies. Leur contrition a été sincère, mais leur pénitence n'a pas été rigoureuse. Sans être les ennemis de Dieu, puisqu'ils se sont repentis de leurs péchés, ils n'en sont pas moins redevables envers Dieu, vu qu'ils ne les ont pas suffisamment expiés. Les satisfactions que nous n'avons pas rendues à Dieu en ce monde, Dieu se les douue lui-même en l'autre. Nulle faute, bien que légère,ne peut rester impunie, inexpiée sous un Dieu infiniment juste, comme la vertu la plus mince ne saurait demeurer sans récompense; en sorte que ces péchés légers, ces restes, ces taches du péché, qui ne semblent rien aux hommes, suffisent cependant pour élever en l'autre vie un mur 'de séparation entre Dieu et l'àme qui en est chargée. Dieu voudrait l'admettre dans son royaume, et il la laisse dans le feu. Il voudrait se montrer, et il .se voile; il voudrait se donner, et il se refuse. Sasain- [teté s'oppose à sa tendresse, sa justice arrête sa bonté. Tandis qu'il voudrait la délivrer, il la retient dans cette obscure prison durant des années et des siècles, jusqu'à ce que les flammes qui la brûlent aient détruit jusqu'à la dernière trace du vieil homme, de la corruption naturelle , jusqu'à l'acquittement complet de ses dettes envers la justice divine (1).

Les livres saints nous offrent la figure anticipée de ces sentiments de Dieu envers les âmes souffran* les, sentiments en apparence contradictoires. Darius,

(1 ) Non exies inde, donec solveris novissitnuin quadranUm.

roi des Perses, aimait tendrement le prophète Daniel. L'ayant trouvé coupable d'une transgression légale qui emportait avec elle la condamnation à être dévoré par les lions, il en ressentit un vif chagrin et mit tout en œuvre pour le dispenser de ce châtiment (1). Néanmoins, pour ne pas se mettre en contradiction avec la loi qu'il avait portée lui-même, il consentit à regret à ce que son prophète chéri fût livré aux bêtes (2). C'est ainsi que Dieu, malgré son amour pour les âmes trépassées en état de grâce, les trouvant redevables pour des fautes non expiées durant la vie, se voit contraint par sa justice de les abandonner aux tourments du purgatoire, aux lions de tourments acerbes. C'est l'Eglise eUe-même qui a donné cette explication au fait précité. Toici les termes dans lesquels elle invoque Dieu : « Délivrez, Seigneur, les âmes des fidèles défunts des horreurs, de la fosse et de la voracité des lions (3). »

Mais nous trouvons aussi écrit de ce bon roi Darius, qu'en laissant traîner Daniel à la fosse aux lions, il lui dit : « Allez, Daniel, ce que je ne puis faire moi-même sans manquer à ma justice, votre Dieu le féru ; il vous délivrera dans sa miséricorde (4). » En

(1) Rcx satis contristatus est, et pro Daniele posuit cor ut liberare eum.

(2) Prœcepit, et adduxeruntDamelem, et miseront eum in lacum leonum.

(5) Libéra animas omnium fidelium dcfunctoruni de profundo laculibéra eos de ore leonis [Off. Def., ex Dan. vi). (i) Daniel, Deus tuus ipse liberabit te.

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