III
livrant les âmes aux ardeurs du feu du purgatoire, Dieu semble à son tour leur parler ainsi : a Allez, il y a pour ainsi dire un autre Dieu constitué par moi, lequel s'empressera de vous tirer de ces flammes (1). » Quel est ce Dieu?C4'est Pierre, à qui les clefs du ciel out été remises ; c'est nous tous, enfants de la véritable Eglise, nous tous unis à Pierre, nous qui, comme d'autres Moïses, avons été constitués dieux par la bonté divine, dans cette Egypte ténébreuse et funeste du purgatoire (2); c'est encore Pierre, qui a reçu en ses maius la verge thaumaturge de la croix, la puissance d'appliquer les mérites infinis du Crucifié, de faire jaillir en abondance, dans ce désert horrible, la veine de rafraîchissement, d'y faire couler la grâce de Jésus-Christ, propre à désaltérer ces pauvres âmes ; de leur ouvrir, à travers cette mer illimitée de feu, un chemin facile et sûr, conduisant à la vraie terre promise, au bonheur éternel, après lequel elles soupirent (3) ; c'est nous qui, par nos prières, nos aumônes, nos pénitences, ennoblies et élevées par la grâce de Jésus-Christ, pouvons éteindre l'ardeur de ces flammes, abréger, pour ces saintes captives royales, l'expiation et la détention ; c'est nous qui pouvonsfaire, par esprit de charitéj ce que la rigueur de la justice défend à Dieu (4). C'est donc en nous que ces âmes malheureuses
(1) Deus vester liberabit vos.
(2) Ecce constitui te Deum.
(3) Ecce (Ut supra'.
(4) Deus tuus libsrabit te. Eco* eonstitui te Deam.
placent tout leur espoir ; c'est de nous qu'elles attendent tout leur secours; leur destinée est tout entière entre nos mains; c'est en vain qu'elles versent des larmes , si nous n'y mêlons les nôtres. La vue de leur misère, si elle n'est accompagnée de nos instances, ne saurait désarmer la justice divine. La source de leur soulagement n'est pas au ciel, mais sur la terre , Dieu nous ayant confié exclusivement, comme à d'autres dieux, le moyen de les soulager (1).
Combien notre ministère n'est-il pas noble et grand ! Au milieu de nos propres besoins, nous n'en sommes pas moins leurs protecteurs ; tout en étant dans l'exil, nous pouvons les introduire dans la patrie ; nous pouvons hâter l'accomplissement de leur heureuse destinée, tout en ignorant la nôtre ; prisonniers dans notre corps, nous pouvons abattre le mur de division qui les sépare de ce Dieu après qui elles soupirent avec tant d'ardeur. Liés à la terre, ; ous pouvons briser les chaînes qui les empêchent d'entrer en la possession des cieux. Pareille à la voix toute-puissante de Dieu, qui, en retentissant dans les tombeaux, appelle les morts à une vie nouvelle, la voix charitable de nos suffrages, en résonnant dansî cette région des morts, peut en retirer ces âmes c les faire passer à la vie immortelle. Placés au-dessu. des anges, constitués médiateurs entre la justice ei la miséricorde de Dieu, nous sommes, comme autant
1) Deus tuus (Ut supra).
d'autres dieux, capables de faire couler la miséricorde divine sur ces àiues, victimes de la diviue justice (1).
Il est écrit de Darius qu'en faisant enfermer Daniel dans la fosse aux lions, afin de satisfaire à la justice, il ne cessa pas de s'intéresser à lui ; qu'il ne l'oublia pas. Il venait de temps en temps épier, à l'entrée de la fosse, la situation du prophète ; et, l'appelant par son nom, il lui disait: « Daniel, que faites-vous? Le Dieu à qui je vous ai recommandé est venu et viendra encore une fois délivrer son fidèle serviteur de la voracité de ces bêtes (2).» Figure touchante de l'intérêt ressenti de Dieu, afin que les âmes bénies, que sa justice a renfermées dans le purgatoire, soient soulagées par nous à qui il les a recommandées, par nous qu'il a constitués dieux et ministres de sa bonté ! Oui, cptte bonté divine, compatissant à la condition pénible de ces âmes, épouses de l'Agneau divin, s'abaisse de temps en temps sur ce gouffre de feu. '< Infortunées, leur dit-elle, eh quoi ! vos enfants, vos héritiers, vos frères, vos conjoints, vos amis sont sans entrailles i)our vous ; ils ne font rien pour vous arracher à ces flammes ! Ah ! qu'attendent-ils donc, ces seuls dieux qui, par leurs prières et leurs suffrages, soient capables de vous délivrer (3).»
Soyons donc bien convaincus qu'en soulageant les
(1) Deus luus (Ul supni).
(2) Daniel, Deus tuus, putus valait te liberare a leonibus t (3) Deus vcstcr vuluit te liberare a leonibus?
âmes du purgatoire, nous entrons dans les vues, dans le goût de Dieu. Travaillons donc à répondre à sa tendresse^, à son amour, à son empressement à les voir soulagées par nos œuvres. L'Ecriture appelle sainte l'action de secourir les morts, sancta CO' gitatio. C'est là, en effet, non-seulement une œuvre de charité utile au prochain, mais encore une œuvre de religion fort agréable à Dieu ; c'est un acte de sincère amour pour lui ; c'est un acte de latrie, de culte rendu à la bonté divine ; sancta cogiiatio. Tâchons donc d'exercer le sublime ministère de Dieu dont nous sommes investis, de tirer ces âmes saintes de leurs souffrances expiatoires, principalement en vue de Dieu qui le veut, le désire et l'attend de nous. Travaillons à les rendre à Dieu qui en est le père, à Jésus -Christ qui en est l'époux, à Marie qui en a été la mère, aux anges qui en ont été les gardiens, aux saints qui en ont été les avocats, au ciel dont ils sont les pierres choisies et dont, par leur avènement, elles accroîtront le bonheur et compléteront la gloire.
Le dogme du purgatoire n'est pas seulement, comme nous venons de le voir, l'expression de la sainteté de Dieu et du besoin qu'a l'homme d'être purifié par le sang de Jésus-Christ (1) ; mais il est, au surplus, le complément de la société spirituelle des vrais fidèles entre eux et des fidèles avec Dieu le Père et avec son Fils Jésus-Christ (2) : c'est ce dont
(1) Si in luce ambulamus, sicut Deus est in luce. (2) Societatem liabemus cum Pâtre et cuni Filio ejus Jesu Christo.
uous allons uous occuper. Après avoir admiré la rationalité et l'importance du dogme du purgatoire, uous en admirerons encore la grandeur, la beauté, la magnificence.
La société est la concorde des êtres intelligents unis entre eux par l'obéissance au même pouvoir: d'où il suit que les peuples, séparés les uns des autres par la distance des lieux et par la diversité de langage, de mœurs, de religion, dès l'instaot qu'ils sont soumis au même monarque, qu'ils participent à l'action du même gouvernement, sont entre eux en société politique. Ainsi, bien qu'il y ait une distance immense, une situation très-diverse entre les possesseurs du ciel, les voyageurs sur la terre, les âmes souffrantes dans le purgatoire , il ne laisse pas que d'y avoir, il y a même nécessairement entre eux société religieuse et divine. Supposé que, dans ces trois états, les enfants de la vraie Eglise reconnaissent, aiment le même Dieu, et participent, en manières différentes, à la même action médiatrice de Jésus-Christ : à l'exception des damnés, qui, rejetés pour jamais de la grande société des esprits dont Dieu est le monarque, et dont ils ont violé les lois, n'ont avec nous aucune communication, vu qu'ils n'ont aucune communication d'obéissance et d'amour avec Dieu par Jésus-Christ ; à l'exception des damnés, dis-je, toutes les âmes des trépassés, précisément parce qu'au-delà du tombeau, elles sont en communication d'amour avec Dieu, au moyen de Jésus- Christ son Fils, et par qui et en qui nous communi-
quons nous-mêmes avec ce Dieu , qu'elles soient au ciel ou dans le purgatoire, sont en véritable société avec nous; elles nous appartiennent, elles forment une seule famille, une même Eglise avec nous, Eglise dont Dieu est le chef, Jésus Christ le médiateur et le lien qui nous unit simultanément les uiîs aux autres. Telle est la nature du dogme que nous professons sous le titre de Comrminion des saints; dogme qui n'est au fond qu'une loi naturelle nécessaire, raisonnable, de la société des intelligences unies entre elles au moyen de la même grâce et du même amour.
De là vient Texcellence de notre foi. En effet, taudis que l'incrédulité orgueilleuse ne découvre rien au-delà du tombeau que le pur néant ; que l'hérésie stupide ne voit dans la mort que l'insensibilité et l'interruption complète de toute relation entre ceux qui meurent et ceux qui restent en vie ; l'Eglise catholique, élevant nos pensées au-dessus des objets sensibles, au milieu même des monuments lugubres du deuil, nous parle le langage de l'amour; eu présence des trophées de la mort, elle nous rappelle la vie éternelle à laquelle nous sommes tous destinés ; elle nous fait voir, dans ceux qui sont morts corporellement au monde, des frères qui vivent en esprit au sein de Dieu, et qui, séparés de nous quant aux liens terrestres, nous demeurent unis quant aux liens de la charité. Etendant sur tous les besoins sa tendresse catholique ou universelle, tantôt elle réclame le patronage de ses enfants bienheureux dans
le ciel, en faveur de ses enfants qui luttent encore sur la terre ; tantôt elle implore les prières et les suffrages de ses enfants sur la terre^ pour le soulagement de ses enfants qui souffrent dans le feu du purgatoire. C'est pourquoi elle ouvre de temps en temps les tombeaux, et, dans les restes des frères qui nous ont précédés dans le chemin de l'éternité, dans ces ossements desséchés sur lesquels elle pleure comme une mère sur ses enfants endormis, qu'elle place sous nos yeux corporels, afin que nous les arrosions de nos larmes, elle rappelle à notre foi leurs âmes, afin que nous les soulagions par nos suffrages et que nous fassions descendre de la terre dans cet abîme de feu, pour en éteindre les ardeurs, ce sang divin qui descend incessamment du ciel sur la terre au profit de nos âmes, et qui en purifie les souillures (1). Voilà comment le dogme du purgatoire complète la croyance de la communion des saints.
0 grandeur des mystères de la vraie religion! œuvre admirable du Dieu de sagesse et de bonté! elle a réuni, par cette économie, en nous et pour nous, étrangers sur la terre, comme dans un angle mystérieux, la haute demeure de l'empyrée, le cachot profond du purgatoire, pour en former un édifice, une demeure unique (2). Placés entre l'f'^glise qui règne triomphante dans les cieux et l'Eglise qui souffre humblement dans le lieu de l'expiation, cette
(1) Et sanguis Jesu Christi emundat nos ab omni peccato.
(2) Domus supernae et infim<e ulruinque junxit aiif^ulu m.
foi, cette espérance, cette charité qui nous fait les concitoyens des saints, les familiers, les parents, les enfants de Dieu, nous rend bi'-n plus encore les compagnons, les amis des âmes du purgatoire. En nous mettant en communication directe avec le ciel, elle établit des relations bien plus étroites encore avec le purgatoire. Aussi, pendant que les possesseurs du ciel nous secourent de leur intercession, nous soulageons nous-mêmes, par nos suffrages, les âmes souffrantes; pendant que la bonté divine, sollicitée par les saints, descend sur nous pour pardonner nos fautes, pour soutenir notre faiblesse, le sang de Jésus-Christ, appbqué par nos suffrages, pénètre dans l'abîme, se répand sur les âmes souffrantes pour effacer leurs taches et pour adoucir leurs douleurs (I). ^'ous sommes de la sorte le mur mitoyen, l'angle maître en qui le ciel, la terre et le purgatoire s'unissent, et par qui les vrais chrétiens, qui ont la même foi, les fils de la vraie Eglise, eu état de grâce, bien que séparés par les distances, sont en communication, en société entre eux, forment une seule et unique Eglise, un seul corps mystérieux dont Jésus- Christ est le chef, un seul édifice dont le Seigneur est le fondement (2).
Il est aisé de comprendre par là que le démon seul a pu inspirer les derniers hérétiques, qui ont osé rejeter tout à la fois et le culte des saints et les prières pour les morts. Ils ont voulu détruire, autant
(1) Sanguis Jesu (Ut supra).
(2 Domus supernae (Ut supra).
qu'il était en eux, ces magnifiques harmonies, renverser par ses fondements l'Eglise du Sauveur, le chef-d'œuvre de la sagesse et de l'amour divin. En isolant, en séparant ie chrétien voyageur du ciel et du purgatoire, en ne lui laissant rien espérer des possesseurs du ciel, ni rien à faire pour les âmes du purgatoire, ils ont voulu le forcer à concentrer sur la terre tous ses soins, toutes ses affections, à ne vivre que de la vie des sens^ à oublier Dieu, l'âme, l'éternité!
L'hérésie opposée au dogme du purgatoire est non-seulement impie, mais elle est encore absurde et diaboliquement téméraire. Dès que l'homme a commencé à mourir, le respect des tombeaux, les prières pour les morts ont commencé. Dans tous les temps, dans tous les lieux, dans toutes les religions, tous les peuples de l'univers ont cru que les morts sont soulagés par les suffrages des vivants. Quelle témérité n'y a-t-il donc pas chez les hérétiques, adversaires de ce dogme? C'est en réalité s'insurger contre l'humanité et lui donner un démenti; c'est opposer à la croyance du genre humain l'erreur de quelques-uns, et le délire d'un jour à la foi des siècles.
La croyance du purgatoire, professée par les Juifs, a passé chez les chrétiens avec le christianisme lui-même. Calvin confesse que, sous les yeux et sous l'inspiration des apôtres, les fidèles intercédaient pour les défunts (1). Luther lui-même a dit : « Je
(1) Puto apostolos induisisse quibusdaill pro defunctis orare.
crois fermement, je sais de science certaine que le I nrgatoire existe ; que les âmes y souffrent, qu'elles peuvent être soulagées par uos œuvres et par nos prières. * L'Eglise universelle a professé ce dogme durant quinze siècles. Tous les conciles le proclament, tous les monuments le confirment, toutes les liturgies le prouvent, tous les écrits le démontrent. Les Pères de tous les siècles chrétiens et qui sont considérés par TEglise comme les interprètes de la parole divine, comme les dépositaires fidèles de la vraie doctrine, comme les témoins intègres de la tradition, comme les vrais maîtres de la foi, comme les vrais modèles de la piété chrétienne ; ces hommes de tous les talents et de toutes les vertus, qui ont ravi le monde par la sainteté de leur vie autant que par l'étendue de leur science, ont tous, sans interruption ni division, professé, enseigné, recommandé, défendu la croyance du purgatoire.
C'est donc à bon droit que le concile de Trente s'est exprimé en ces termes : « L'Eglise catholique, instruite par l'Esprit -Saint et par la doctrine des saintes Ecritures et de l'ancienne tradition des Pères, enseigne qu'il y a un purgatoire ; que les âmes qui y sont détenues sont soulagées par les suffrages des fidèles (1). » Que de beauté et de majesté dans ce langage! L'hérésie oserait-elle se l'arroger? oseraitelle affirmer qu'un Luther incestueux, un Calvin so-
(i) Catholica Ecelesia Spiritu sancto edocta, et sacris litteris, et antiqua Patrum traditione, docet esse purgatorium, auimasque ibi detentas fidelium suffragii juvari.
doiTiiste, nn Zwingle possédé, un Rothmar furibond, un Henri "VIII adultère, une Elisabeth cruelle ont été instruits par le Saint-Esprit, quand ils ont nié l'efficacité du sacrifice de l'Eucharistie et des prières des fidèles pour le suffrage des morts ? Oserait-elle avancer que sa négation a l'Ecriture pour appui, tandis que l'Ecriture, au second livre des Machabées, signale des prières pour les morts comme œuvre pieuse et salutaire, et cela dans les termes les plus clairs (1)? Oserait-elle dire enfin que cette négation est soutenue par la tradition perpétuelle des Pères, tandis qu'elle n'est que d'hier? Sa tradition à elle se compose uniquement d'une poignée d'apostats éhontés. Ne porte-t-elle pas, dans sa nouveauté et dans sa solitude, la marque de sa réprobation et la sentence de sa condamnation? Quelle témérité plus absurde, quel orgueil plus insensé et plus ridicule que celui des hérétiques, quand ils disent au monde que tous les Pères et tous les docteurs de l'Eglise se sont illusionnés au point de prendre la superstition pour la religion, le langage de l'homme pour celui de Dieu ; qu'ils ont été des maîtres d'erreurs et de mensonge ; que les hérétiques seuls ont connu la vérité! qu'eux seuls, monstres d'orgueil et de débauche, ont eu plus de pénétration d'esprit, plus de part à
(1) Sancta et salubris est cogitatio pro defunctis exorare ( II Mach. xii). Quelle a été la conduite tenue par les hérétiques? ilsont nié l'autheiiticilé de ce livre divin, afin d'en éluder l'autorité. C'est ainsi que ces vaillants champions de l'Écriture ne craignent pas de la nier, chaque fois qu'elle les condamne.
l'esprit de Dieu, plus d'intelligence de l'Ecriture, plus de notion exacte relativement aux mystères chrétiens, plus de pureté dans le zèle pour la feligiou et surtout plus d'autorité, que l'Eglise entière avec ses docteurs, ses évêques, ses saints et ses fidèles! que leur jugement privé d'hier est plus certain, plus sur, plus infaillible que le jugement de l'Eglise de tous les siècles et de tous les lieux! Hélas! un pareil orgueil n'est pas seulement le comble de la superbe, mais il est encore la perfection du délire. Pour penser et pour parler de la sorte, il faut nonseulement avoir perdu la foi, mais encore abjuré la raison; il faut non-seulement n'être plus chrétien, mais n'être plus homme : et la foi catholique est vengée.
Enfin l'hérésie est cruelle : pour nous, qui avons la croyance du purgatoire, qu'y a-t-il de plus consolant, après la perte des personnes qui nous sont chères, que la persuasion que la mort n'a point rompu tous les liens de nature, de reconnaissance, d'affection qui nous attachaient à elles; qu'elles se sont éloignées, mais non séparées de nous; qu^elles nous ont quittés, mais que nous ne les avons point entièrement perdues ; que nous pouvons les servir encore après leur mort et que , par nos suffrages , nous pouvons porter jusqu'auprès d'elles des preuves de notre souvenir et de notre affection ?
La foi au purgatoire contribue à nous les rappeler sans cesse ; et, pendant que nous prions pour leurs âmes, il semble que nous soyons encore en leur so-
ciété , que nous les voyions et que nous les entretenions. Cette croyance ôte au tombeau son horreur, à la mort son empire, à la séparation corporelle son amertume aussi. Aussi à la mort de nos parents ou de nos amis, ignorons-nous, nous catholiques, ces manifestations exagérées d'angoisses profondes, de désespoir immense, de douleur inconsolable, si fréquentes chez les impies et chez les hérétiques, et qui n'ont souvent d'autre issue que la folie ou le suicide. C'est là une des considérations qui porte les protestants sages à déplorer amèrement le rejet de la confession et du suffrage des morts. Nous savons, par leurs aveux, que plusieurs se sont faits catholiques, afin d'avoir la douce satisfaction de se confesser et de prier pour les âmes de leurs défunts ; plusieurs mêmes, tout en restant dans leur secte, passent de longues heures à prier sur la cendre de leurs amis, et cela au mépris des erreurs qu'ils professent : à savoir qu'il ne sert de rien aux morts de prier pour eux , tant est fort l'instinct de l'âme naturellement chrétienne! tant l'enseignement de l'Eglise sur les suffrages des morts est naturel à l'âme ! tant le penchant qui l'excite et le besoin qu'elle en ressent sont grands! Hélas! l'erreur est nouvelle et la vérité ancienne; l'erreur est étrangère et la vérité est domestique, parente et maîtresse dans le cœur humain; tôt ou tard elle revendique ses droits et reprend son empire!
La croyance au purgatoire ne console pas moins ceux qui partent que ceux, qui restent. L'âme vraiment
catholique tire des consolations, en mourant, nonseulement de l'espérance en la miséricorde de Dieu, mais encore de la pensée de la charité des hommes. Mes parents, se dit-elle, mes amis prieront pour moi. Elle s'assure même des suffrages avant de mourir; elle se recommande aux prières de tout le monde, comme elle promet de prier pour tous; et, tout en se séparant du corps^ elle a la confiance de demeurer unie en Dieu avec ceux qu'elle quitte. Qui pourra dire les consolations que ces pensées et cette espérance inspirent au chrétien mourant? Que fait donc l'hérésie en détruisant le purgatoire ? D une main cruelle elle ravit aux cœurs chrétiens ces consolations et ces espérances. Barbare! inhumaine! il ne lui suflSt pas, en rejetant la confession et l'Eucharistie^ d'avoir été aux malheureux qu'elle a séduits le vrai baume des misères humaines, le pain quotidien du cœur, tous les adoucissements de la vie ; il ne lui suffît pas, eu rejetant le Viatique et l'Extrême-Ouction, de les avoir privésdes secours et des consolations delà mort ; mais, poussant sa haine profonde (les tyrans haïssent ordinairement les esclaves qu'ils oppriment) contre ses malheureuses victimes jusqu'au-delà de la tombe, dans l'impuissance de tourmenter encore les corps, elle eu persécute les âmes : elle impute à crime aux \rais croyants leur piété dans le soulagement des dé funts.
IV'en soyons point étonnés : de sa nature, l'erreur est cruelle ; la compassion n'est propre qu'à la vérité, la miséricorde ne suit que la vérité, comme la paix
véritable ne vient qu'avec la justice (1). (jommc donc l'hérésie est erreur, ainsi elle est et doit être nécessairement cruelle ; elle doit haïr, comme elle hait effectivement ses victimes; elle doit leur envier, comme elle leur envie ; elle doit leur ôter, comme elle leur ôte, en effet, la moindre part, le plus léger reste de paix et de consolation. La doctrine catholique, au contraire, est vérité ; elle engendre par là même cette charité catholique ou universelle qui embrasse tous les besoins, qui veille sur toutes les misères, non-seulement du corps, mais encore de l'âme, non-seulement des vivants, mais encore des morts. Ouvrons donc nos cœurs à ces sentiments de la charité catholique; donnons -leur un libre cours eu soulageant avec générosité les âmes de nos frères trépassés ; faisons couler en leur faveur ce sang divin qui nous purifie nous-mêmes de toute tache. Confessons ainsi, par nos actes, que nous croyons à l'existence de la société spirituelle et divine, à la communion de tous les fidèles vivants et morts avec Dieu en Jésus-Christ ; montrons que nous sommes de vrais catholiques, et prouvons ainsi la vivacité de notre foi en même temps que la générosité de notre cœur (2).
SECONDE PARTIE
La très-sainte Vierge, l'Eucharistie, le purgatoire,
(1) Misericordia et veritas obviaverunt sibi, justitia et pax osculata sunt.
(2) Societalem habemus cum Pâtre et cum Filio ejus Jesu Christo, et sanguis Jesu Christi, Filii ejus eniundct nos ab onini peccato.
voilà les trois dévotions les plus communes, les plus constantes, les plus universelles chez les peuples catholiques. C'est principalement à cause de ces trois dévotions que l'incrédulité nous insulte, que le Juif se scandalise, que l'hérétique, qui judaïse souvent en matière de christianisme^ nous accuse et nous condamne; mais il n'en est pas moins vrai que toute la foi se résume en Marie, preuve vivante de la divinité et de l'humanité de Jésus-Christ; tout le culte se résume en l'Eucharistie, le sacrifice par excellence ; et le purgatoire, où les taches les plus légères se purifient par le feu, est le symbole de la sévérité de la morale chrétienne. Or, la vraie rehgion étant foi, culte et morale, les trois dévotions des peuples catholiques envers Marie, le saint sacrement et les âmes souffrantes dans le purgatoire, sont la profession pratique de la vraie foi, du vrai culte, de la vraie morale, et par un lien mystérieux et secret, et non moins réel pour autant, elles tiennent à l'esprit, à l'essence du vrai christianisme. L'observateur philosophe ne saurait donc s'empêcher de voir, dans ces trois dévotions des nations catholiques de tous les temps et de tous les lieux, l'œuvre de l'instinct catholique, du sentiment de la vrai foi, de l'esprit de Dieu qui anime et inspire l'Eglise et ses membres. Aussi, par la raison des contraires, il est impossible de ne pas trouver, dans la haine et le mépris que les héré tiques montrent particulièrement pour ces pratiques catholiques, l'œuvre de l'instinct hérésiarque, de l'es prit du démon qui inspire les hérétiques; ils espèrent, UI. i^
qn'en détruisant ces pratiques sublimes, ils parviendront à détruire la vraie foi, le vrai culte, la vraie morale, en un mot, le christianisme tout entier.
Pour ne pas sortir, en effet, du sujet que nous traitons, considérons les coups terribles que les hérétiques ont portés à la morale chrétienne par la négation de la croyance au purgatoire. En niant le purgatoire ou le lieu dans lequel on expie les peines du péché qui n'ont pas été accomplies pendant la vie par les bonnes œuvres et par la pénitence, ils ont dû nier, et ils ont nié, en effet, la nécessité de toute satisfaction après le péché ; ils ont discrédité la mémoire des pénitents fameux et des pénitences sévères de l'Eglise primitive ; ils ont aboli, d'un seul coup, les indulgences, le jeûne, les austérités, les mortifications corporelles, tout sentiment, toute pratique de la mortification chrétienne, en assurant que tout chrétien, au moyen de la foi, en l'absence des bonnes œuvres, peut se faire à lui-même l'application des mérites infinis de Jésus-Christ, et que ces mérites suffisent à tout, qu'ils effacent non-seulement toute faute, mais encore toute punition, ne laissant ainsi à l'homme, fût-il le plus scélérat, nuUe dette à payer, nul châtiment à redouter.
N'est-ce pas là précisément affaiblir, dans l'esprit des peuples, la crainte des jugements de Dieu, puisqu'il en coûte si peu pour lui satisfaire? détruire l'horreur du péché, puisqu'il est si facile de le réparer? abolir l'essence de la morale chrétienne, laquelle consiste dans la haine et dans l'éloignement
•- 243 — du péché ? En effet, à peine la foi au purgatoire futelle repoussée dans le courant de ce funeste XVP siècle, qu'on vit un torrent de vices suivre immédiatement un torrent d'erreurs. L'esprit d'avarice, de trafic et de vol chez les particuliers, le libertinage chez les grands, la honte et la facilité du divorce chez les femmes, le culte de For et du plaisir, tous les excès qui, au jugement de saint Paul, sont exclus du ciel, ne furent bientôt plus qu'actions indifférentes. L'Evangile de la volupté, de l'orgueil et de l'intérêt, prit la place de l'Evangile de l'humdité, de la pudeur, du détachement. La morale d'Epicure et de Pétrone remplaça la morale de Jésus-Christ; et les peuples, autrefois si chrétiens, descendirent bientôt jusqu'à la corruption, au cynisme, à la brutalité des mœurs idolâtres.
S'il est vrai, malheureusement, que l'on voie régner dans plusieurs contrées catholiques le même oubli des principes chrétiens, la même licence de pensées et de vie, le même raatériahsme, avec le cortège infâme de tous les vices; iï est prouvé que ces désordres y sont venus secrètement des régions de l'hérésie, et que la foi encore subsistante des destinées de l'homme en "autre vie a arrêté jusqu'à présent la destruction de tout reste de probité, de pudeur et de vertu. Conservons donc cette foi vive et intacte ; montrons que nous l'avons en honneur, non-seulement en secourant les âmes du purgatoire' mais encore en purifiant la nôtre des fautes les plus légères. Gardons-nous soigneusement, d'après l'aver-
tissement de saint Ambroise, de porter avec nous en l'autre vie le funeste bagage de bois ou de paille, c'est-à-dire cet amas de fautes légères qui, au jugement de Dieu, seront réputées matières du feu; fautes que nous commettons avec tant de facilité et tant d'indifférence, et que nous aurons à expier au milieu d'ardeurs indicibles (1).
(i) Cava ligua, cave stipulam, &• tecuiu dcferas td judicium Dei.
fBEWTE-QCATRlÊllE HOHÉIIE.
La Aladeleine.