PREMIÈRE PARTIE
Quel besoin y a-t-il que l'homme pécheur vienne avouer ses fautes aux pieds d'un autre homme? Dieu, qui connaît le péché de l'homme, ne connaît-il pas aussi son repentir? Ne suflQt-il pas de se confesser dans le secret de son cœur pour être pardonné? Tels sont les raisonnements des hérésiarques de ces derniers temps ; et, par ces discours inventés par l'orgueil pour l'avantage et la facilité de tous les vices et de toutes les passions, ils ont détruit, chez les peuples qu'ils ont trompés, le grand sacrement de la confession, seul remède puissant et eflScace contre toutes les passions et contre tous les vices. Mais il y
(1) Remittuntur (Ut supra).
a déjà dix-huit siècles que ce blasphème des hérétiques a été détruit par la foi, rhumilité et l'amour de la pécheresse de l'évangile d'aujourd'hui. Affligée des excès de sa \ie coupable, iie pouvait-elle pas les pleurer dans le secret de son âme devant Dieu et en obtenir le pardon? Cependant elle n'en a pas agi de la sorte : Madeleine ne croit pas que cette confession secrète du cœur devant le Dieu invisible soit suffisante; elle croit nécessaire d'y ajouter l'aveu extérieur et sensible de tous les actes du corps aux pieds du Dieu visible, c'est-à-dire de Jésus-Christ ; elle ne se croit assurée du pardon qu'après l'avoir entendu prononcer par sa bouche. C'est ainsi que l'Eglise catholique, dont, selon saint Augustin et saint Grégoire, Madeleine est la figure, a connu, par l'esprit même de Dieu, qu'il ne suflBt pas de pleurer en secret ses propres péchés, mais qu'il faut les confesser de bouche à ceux qui tiennent en ce monde la place du Sauveur. Aussi est-il prouvé invinciblement par le témoignage des Pères les plus anciens, témoignage incontesté, que la confession de ses fautes à un prêtre est, dans l'Eglise de Dieu, aussi ancienne que le christianisme.
Au reste, les hérétiques auraient tort de s'attribuer l'invention de cette nouveauté. Ils ne font que répéter les discours tenus par les ennemis de l'Eglise au temps même de saint Augustin. « Nul, disaient-ils, n'a besoin de découvrir à l'homme ses péchés, qui sont connus de Dieu ; mais, comme le cœur les com. met secrètement, ainsi Dieu les pardonne secrète-
ment. En conséquence, l'aff lire de la pénitence est une affaire qui (Joit se traiter secrètement entre lame et Dieu (1). « Insensés que vous êtes! leur disait ce même grand docteur, s'il en était comme vous le dites, si l'on ne devait attendre l'absolution que directement de Dieu, ces paroles de Jésus-Christ aux apôtres : Recevez le Ssint-Esprif, les péchés que vmis remettrez seront remis ^ et ceux que vous retiendrez, seront retsmis ; ces grandes et magnifiques paroles, qui indiquent manifestement le pouvoir donné aux apôtres d'absoudre, ne seraient plus que des paroles inutiles et vides de sens. S'il en était, comme vous le dites, le pouvoir des clefs donné à l'Eglise par Jésus-Christ ne serait plus qu'un pouvoir vain^ sans utilité et sans objet (2). »
C'està l'aide du même raisonnement, employé par saint Augustin pour confondre les hérétiques de son temps, que le saint Concile de Trente, composé de trois cent soixante évêques, l'assemblée la plus auguste, la plus sainte, la plus éclairée qu'on ait jamais vue sur la terre, a fermé la bouche aux hérétiques de nos jours. Bépétant les paroles de Jésus-Christ adressées aux apôtres, les Pères s'expriment ainsi : « Quoi de plus clair, de plus manifeste que ces paroles ? Le Seigneur a constitué et laissé les prêtres,
(1) Occulte ago; apud Deum ago. Notit Deus qui mihi ignoscat , quia in corde meo ago.
(2) Ergo sine causa diclum est : Quorum remiseritis peccata, remiu tuntur eis; et quorum retinueritis, retenta sunl? Ergo sine causa sunl datae claves Ecclesia Dei (Ser. id, lib. L Hom.) ?
ses vicaires, comme présidents et juges des consciences ; en vertu du pouvoir des clefs ; il leur a donné l'autorité de prononcer rabtokitiou ou la rétention des péchés (1). »
Le prêtre, étant constitué par Jésus-Christ juge pour condamner ou retenir les péchés, il devient absolument nécessaire que ces péchés lui soient manifestés, non pas seulement en général, mais en particulier^, afin qu'il puisse y appliquer une pénitence convenable et les remèdes opportuns. De là la nécessité claire, évidente, naturelle, indispensable de l'aveu de tout péché mortel en particuher. Les paroles mêmes du Sauveur impriment à cette conséquence le cachet d'une certitude évidente (2). Le même Concile déclare ensuite que l'Église universelle a toujours entendu et cru que la confession entière de toutes ses fautes a élé établie par Jésus- Christ ; qu'elle est nécessaire de droit divin à tous ceux qui ont péché après leur baptême (3).
Mais que n'a pas fait la bonté divine pour en faciliter l'accomplissement? Elle n'exige pas que ce devoir
(1) Sacerdotes siii ipsiiis vicarios reliquit, tanquam praesides et jiulices, ad quos omnia peccala mortalia deferantur : quo potestaie clavium remissionis aul retentionis scnteniiani pronunlient.
(2) Quibus verbis patoi neccssilas confessionis : constat enim Sacerdoles judiciuni hoc incognita causa exercere non posse ; nec servare posse wquitatem in pœnis et reniediis injungendis, si in génère duntaxat, et non potius in specie ac singillalim peccala declareninr.
(S) Universa Ecclesia semper intellexit institutam esse etiam a Domino integram peccatoruni confessionem, et omnibus posl baptismum lupsis jure uivii.o iiecessariam eslsiere {S«ss. H, cap. 5).
soit rempli en public, mais en particulier, sous la garantie du secret le plus inviolable. Elle n'exige pas qu'il y ait des témoins à ce tribunal de miséricorde delà part de Dieu, d'amour de la part de l'homme; le coupable même, qui a péché, est l'accusateur qui le dénonce, le témoin qui le convainc, et un peu au-dessous du juge qui le condamne. Si les hommes avaient inventé la confession, ils ne l'auraient certainement pas inventée ainsi. Et puis, c'est un homme qui est le juge d'un autre homme, afin que le juge et le coupable, étant de la même nature et de la même faiblesse , le coupable ait moins de honte à s'accuser, le juge plus de penchant à pardonner, et qu'il se montre plus père que juge, plus médecin que correcteur. Finalement, la justice divine ayant, comme l'atteste saint Jean, confié à l'ange les clefs de l'enfer (1), la divine miséricorde a confié à Pierre, c'est-à-dire à l'homme, les clefs du ciel, soit la puissance d'absoudre des péchés ; afin que , dit saint Pierre Damien, nous puissions trouver toujours et partout, et même sans le vouloir, des confesseurs, .véritables portiers célestes, qui nous ouvrent les portes de la bienheureuse éternité (2).
Il est impossible, ajoutent les incrédules et les hérétiques, de reconnaître et d'admettre chez un simple homme ce pouvoir si grand, si exorbitant, qui n'appartient qu'à Dieu. Cette objection est éga-
(1) Vidi angelnm habentem claves abyssi.
(2) Claves abyssi dédit angelo ; claves Cœli dedit homini, ut in oœlestes ostiarios, id est confessarios, vel nolentes impingamus.
lement ancienne ; car elle sortit, pour la première fois, de la bouche des Juifs. A peine, en effet, le Seigneur avait-il adressé à Madeleine ces belles paroles : « Dès cet instant, vos péchés vous sont pardonnes (1), » qu'un grand chuchotement, un grand murmure d'improbation et de censure s'éleva dans toute la salle parmi les commensaux, se disant les uns aux autres : « Quelle n'est pas la présomption de celui-ci qui s'arroge même l'autorité de pard<^nner les péchés (2)? » Ainsi, de même que les Juifs ont été les premiers à refuser à Jésus-Christ le pouvoir de donner son corps en nourriture (3), de même ils ont été les premiers à lui refuser le pouvoir de purifier l'âme du péché. C'est ainsi que les hérétiques, qui sont les échos des Juifs, en niant dans l'Eglise l'institution du sacrement eucharistique ou de la grâce, sont aussi l'écho des Juifs, en niant l'institution du sacrement de pénitence ou du pardon. Ils partagent donc avec les Juifs l'avantage funeste de rejeter les mystères les plus consolants et les plus précieux du Sauveur ; ils ont hérité du même esprit de superbe, d'opposition, d'audace à combattre les paroles du Sauveur Jésus-Christ ; ils appartiennent à la race des détracteurs, des ennemis du Seigneur; ils ont une filiation commune, parce qu'ils ont le même démon pour père et pour évangélisa-
(1) Remittijntur tibi peccata tua,
(2) Et cœperunt, qui simul accumbebant, dicere intra se : Quis est hic qui etiam peccata dimitiit ?
(3) Qnomodo pousi hic iiol)is carncm suani dare ad manducandum?
leur. Tout en se glorifiant d'être des chrétiens parfaits, ils blasphèment comme des Jnifs déicides.
Puisqu'ils partagent les erreurs des Juifs, les mêmes réponses conviennent aux uns et aux autres. Jésus-Christ n'absolvait pas les péchés purement en sa qualité de Fils de l'homme, mais en qualité de Fils de l'homme, qui était en même temps le Fils de Dieu. C'est ainsi que le prêtre n'absout pas des péchés comme simple homme, mais comme homme et comme envoyé et représentant de Jésus-Christ. Jésus-Christ était l'envoyé, le représentant de Dieu ; car il avait dit à ses apôtres : « Comme le Père m'a envoyé, ainsi je vous envoie auprès du monde entier (1). J'ai reçu, tout pouvoir dans le ciel et sur la terre (2). Or, je Yous communique ce pouvoir tel que je l'ai reçu; je vous donne le même Saint-Esprit dont je suis rempli moi-même (3) ; en vertu de cet Esprit et de son action toute-puissante, tous ceux à qui vous pardonnerez les péchés en resteront absouts (4). «Malgré que ce soit l'homme qui lève la main, ce n'en est pas moins Jésus-Christ, sa parole toute-puissante, son esprit de grâce qui efface le péché. C'est pourquoi, en absolvant, le prêtre dit au pénitent : « Que rsotre-Seigneur Jésus-Christ vous absolve, et je vous ab-ous par son
(1) Sicut misit me Pater, et ego mitto Tts.
(2) Data est mihi omûis potestas in cœlo et in terra.
(3) Accipite Spiritum Sanctum.
(4) Accipite Spiritum Sanctum ; quorum remiseritis peccata, remit- Umtor eis {Joan . xx, 33).
autorité et sa puissance (1).» Comme donc, lorsque le prêtre prononce les paroles de la consécration, c'est Jésus-Christ qui consacre, ainsi, lorsque le prêtre prononce les paroles de l'absolution, c'est Jésus-Christ qui absout. Ainsi que ces paroles prononcées par le prêtre : « Ceci est mon corps, » ne sont que l'écho des mêmes paroles de Jésus-Christ prononcées dans le cénacle; ainsi ces paroles du prêtre : « Je vous absous de tous les péchés, » ne sont que l'écho toutpuissant des paroles prononcées au repas du pharisien. Comme il institua alors le sacrement de l'Eucharistie, ainsi il montre aujourd'hui par le fait celui de la Pénitence. Comme les paroles du Dieu créateur, prononcées une fois au commencement de la création : « Croissez et multipliez-vous, » se prolongent déjà depuis six mille ans, avec leur écho, leur eflBcacité, et enfantent les hommes, les animaux, les plantes; ainsi les paroles du Dieu Sauveur, prononcées une fois au commencement de la rédemption, se prolongent depuis deux mille ans, avec leur écho, leur efficacité divine, pour consacrer le corps du Seigneur et pour effacer les péchés. Parce que, comme le Dieu créateur est sans cesse présent à la création, qu'il y maintient l'énergie qu'il lui a donnée ; ainsi le Dieu Sauveur est toujours présent à l'œuvre de la rédemption, à l'Eglise, et y maintient la grâce qu'il y a répandue (2).
(1) Dominus noster Jésus Christus te absolvat ; et ego auctoritale ipsius te absolvo.
2) Ecce eco vobiscum suoi usque ad consutnniationem 6«culi.
L'efficacité de la confessioD sacramentelle n'est pas attestée seulement par la révélation, elle est encore reconnue par la raison . Chez les hommes eux-mêmes le pardon n'est accordé qu'àrhommequi reconnaît et confesse humblement son tort. Y a-t-il donc lieu de s'étonner que Dieu ait voulu attacher son pardon aux mêmes conditions? «Depuis l'enfant, dit De Maistre, qui avoue spontanément à sa mère avoir brisé un vase,' jusqu'à l'homicide qui confie spontanément aux juoes avoir tué un homme, la raison humaine a toujours et partout reconnu l'homme, qui fait connaître spontanément ses fautes, digne d'indulgence ; toujours et partout,, elle a pensé que cet aveu spontané a une force expiatrice. . Si tel est, parmi les hommes, le mente de la confession spontanée, quel ne sera pas celui de la confession exigée de Dieu, confession qu'il a élevée à la dignité de sacrement? Considérez ce père de l'Evangile, figure du Père céleste, qui imprime un baiser d'amour sur les lèvres de l'enfant prodigue repentant, afin de le récompenser, nous dit saint Jérôme, d'avoir prononcé avec ses lèvres l'hum.bleaveu que lui dictait son cœur (1). Et Pierre qui trouve une perle précieuse dans la bouche du poisson dont 11 paie le tribut qu'il devait au roi de la terre' n'est-il pas précisément, dit saint Ambroise, le pécheur qui, confessant ses propres fautes de a bouche acquitte la dette contractée avec le roi des cieux
et achète ainsi la justification, l'immortalité et lu gloire (0?
Voilà cette confession salutaire qui, au dire du Sage enfante la gloire (2). Il ne coûte rien à l'homme d'avouer secrètement ses fautes à Dieu qui les connaît; mais il lui en coûte beaucoup de découvrir sa méchanceté à un autre homme qui l'ignore; outre que, pareil aux faux explorateurs de la terre promise, qui dépeignirent comme un pays pestilentiel et meurtrier cette terre qui était, au contraire, remplie de lait et de miel; pareil, dis-je, à ceux-là, le démon grandit dans l'imagination des pénitents la diflSculté, la honte de la confession ; et com.me il rend les pécheurs audacieux à commettre des fautes, impudents à s'en vanter avec leurs amis, il les rend ensuite timides lorsqu'il s'agit de les confesser au prêtre de Dieu (3). L'homme qui se confesse, s'assujettit à l'humiliation la plus grande, immole le sentiment le plus délicat, offre le sacrifice propitiatoire des lèvres le plus précieux et le plus agréable (4). En faisant ces actes par obéissance à Dieu, par amour pour Dieu; pendant qu'il s' accuse lui-même, nous dit saint Augustin, il loue et bénit Dieu (5). Saint Thomas ajoute que la confes-
(1) Non otiose in ore piscis iuventus est stater : ex ore enim tua justificabaris; etenim pretiumimmortalitatis est nostra confessio (Lib. IV in Luc).
(2) Est confusio adducens gloriam.
(5) Diabolus ordinem coniniutayit : confusionem pœnitentiee, fiducian peccato adjecit (S. Chrysost., homil. 80 ad Popul.).
(4) Vitulos labiorum (Ose. xv).
(5) In confessione uccusatio sui est laudatio Dei.
sioii sacramentelle est un acte magnifique de latrie par où l'homme glorifie le Dieu qui pardonne (1).
Qu'y a-t-il de plus juste, de plus raisonnable que cette expiation? C'est eu vue de cette confusion, de cette honte salutaire, où l'homme honore et edore Dieu, que Dieu elTace les péchés de l'homme. 0 confusion ! ô honte de la confession, que tu es noble, précieuse et eflBcace ! Taudis que l'homme s'accuse, Dieu le défend ; tandis que l'homme se condamne, Dieu l'absout ; tandis que l'homme s'abaisse, Dieu le glorifie (2). Admirez, dans l'évangile de ce jour, les efiels précieux de la confession révélés par Jésus- Christ lui-même. Madeleine, pour s'être abandonnée à tous les sept péchés capitaux, était possédée de sept démons lorsqu'elle entra dans la demeure du pharisien ; elle était remplie de vices, pauvre de vertus, esclave du péché et digne de l'enfer ; elle était l'abomination du ciel, le scandale de la terre ; méprisée des hommes, odieuse à Dieu. A peine cependant, dans sa contrition, a-t-elle avoué ses fautes, parles marques extérieures de sa pénitence, qu'elle en a reçu le pardon ; la voUà transformée à l'instant en une autre femme ; la voilà devenue un sanctuaire de grâces, de mérites, de vertus ; la voilà devenue le disciple, la fille chérie de Jésus-Christ. En effet, le pharisien l'estime un scandale, et Jésus-Christ la propose à tous comme un modèle (3): le pharisien
(1) Confessio peccatorum pertinet ad gloriain peccata Diniittentis.
(2) Est confusio adducens ad gloriam.
(3) Vides hanc mulierem.