‹ École des miracles (volume 2)Chapitre 19 sur 30 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Je suis contraint, pour vous faire mieux entendre ma pensée, de vous présenter au préalable quelques observations sur la nature et sur la condition de l'âme ; de découvrir quelques-unes de ses propriétés

(1) Nobiscum (Ut supra).

(3) Verbum c»ro (Ut supra).

— 211 ^ les plus intimes, qui n'en sont pas moins réelles, pour être moins remarquées et moins patentes. D'abord, Dieu n'est point pour l'homme un bien accidentel, accessoire, étranger ; mais un bien naturel, nécessaire et intrinsèque, absolument indispensable à l'homme. C'est pourquoi , disait saint Augustin , l'homme créé pour Dieu, avec une capacité que Dieu seul peut remplir, avec une aptitude dont Dieu seul est le terme, est constamment dans un état contre nature , inquiet , tourmenté, violent , s'il ne s'unit point à Dieu, s'il ne s'abandonne pas à lui, s'il ne se repose pas entièrement en lui (1). C'est pourquoi, ainsi que nous l'avons fait remarquer dans une autre circonstance (homélie XIP, § 1"), l'homme à un instinct, un penchant naturel, violent, indestructible à se rapprocher de Dieu, d'être en sa compagnie, à s'unir intimement à lui, à \ivre de lui, à devenir une même chose avec lui. Et comme le mode le plus convenable, le plus propre de s'unir intimement à une chose et de s'y assimiler, est celui d'en manger: car ce que l'on mange se transforme eu notre substance et devient une même chose a\ec nous ; ainsi l'homme a encore un besoin intime, vrai, réel, fondé sur la nature de son être, de recevoir Dieu en lui-même, et, disons-le franchement, de se nourrir, de s'alimenter de Dieu. De là vient que, lorsque l'Ecriture nous représente l'âme humaine,

(i) Creasti not, Domine, ad te; et inquietum est cor nostrum, doaee requittcat in te.

dans la vie présente, comme dévorée d'une faim violente, comme tourmentée d'une soif ardente de Dieu ; quand elle nous la décrit parfaitement désaltérée et rassasiée dans la vie bienheureuse, vu qu'alors Dieu lui donnera à manger de sa gloire, lui doti" nera à boire du torrent de sa douceur même (1 ) ; c'est là un langage non figuré ou hyperbolique, mais précis, exact, d'une haute et sublime philosophie, par où elle nous révèle et nous annonce le besoin vrai , réel, naturel de l'homme de s'unir à Dieu et d'unir Dieu à lui-même , sous forme de nourriture et de breuvage de son intelligence et de son cœur, et enfin de son corps lui-même. Si le chrétien philosophe descend dans les abîmes ténébreux de l'âme humainesi, éclairé par la foi, il se met à en parcourir, à en scruter les recoins les plus secrets, les parties les plus obscures, il découvrira dans le fond intime du cœur ce désir mystérieux, cet appétit incompréhensible de Dieu ; mais il l'y découvrira timide, honteux de lui-même, comme une prétention exorbitante, orgueilleuse, téméraire, audacieuse, impossible à satisfaire devant la grandeur infinie de celui qui en est l'objet ; comme un désir qui, rougissant de lui-même, se dérobe non-seulement aux regards d'autrui, mais encore aux siens.

(1) Quemadmodum desiderat cerrus ad fontes aquarmn, ita desiderat anima mea ad te Deus. Sitivit anima mea ad fontem Tivum : quando veniam et apparebo ante faciem Dei {Psal.). Satiabor cum apparuerit glorn tua {Ibid.}. Torrente voluptatis tu» potabis eos {Ibid.). Neque esurient, neque sitient amplius (Apoc).

Reuiarquous encore que, à la différence de la brute qui naît avec le libre usage de ses membres, avec un instinct, avec un sens exquis qui lui tient lieu d'instruction, et qui, sans que personne la dirige, connaît sur-le-champ et d'elle-même comment elle doit se nourrir, se conduire, se conserver et se défendre ; a la différence, dis-je, de la brute, l'homme naît faible, indigent, ignorant tout, incapable de tout, même d'exprimer ses besoins, plus incapable encore de les satisfaire. Que cet état de misère et de faiblesse de l'homme corporel dans son enfance, est la figure fidèle de l'état de misère, de faiblesse de l'homme spirituel durant la vie présente! Oui, nous dit l'Ecriture, Ihomme spirituel, eu cette vie, est pareil à l'enfant qui vient de naître (1) ; il est toujours enfant quant à la pensée, au discernement, à l'exécution (2), Il ne comprend que très-confusément les misères et les besoins de son cœur ; il ignore complètement par lui-même les moyens d'y mettre un terme ; mais, comme l'enfant sent ses besomssans les comprendre , comme il les indique par ses mouvements et ses pleurs, ainsi l'homme spirituel, malgré qu'il ne comprenne pas son instinct irrésistible de posséder Dieu, ne laisse pas que de l'éprouver, et bien qu'il ne le manifeste pas dans les termes de la vraie foi, par la pratique des vertus véritables, il ne laisse pas que de montrer ses besoins par les écarts

(1) Quasi modo geniti infantes (/ Petr. 11).

(2) Cum essem panulus, sapiebani ul parvulus, loquebar ui parvulus (/ Cor. xœ).

de ses erreurs, et surtout par les excès, la turpitude de ses vices ; car la faim de Dieu, qu'il a dans son cœur, n'est pas moins réelle ni moins douloureuse que celle de l'estomac pour les aliments matériels. Il serait plus aisé à l'iiomme corporel de vivre sans respirer, qu'à l'intelligence de demeurer en repos sans Dieu ou sans quelque chose qui en tienne la place et qui en fasse les fonctions. Comme donc l'enfant, à défaut du lait maternel, se porte à la bouche tout ce qui se trouve sous sa main ; comme il dévore insensément le bois, la pierre, l'insecte venimeux qui lui cause la mort, comme s'il était un aliment de vie ; ainsi l'homme spirituel privé de l'idée , de la confiance, de la société, des communications intimes, surnaturelles du vrai Dieu, est conduit, par le besoin irrésistible d'un Dieu, à se fabriquer des dieux faux. De là l'idolâtrie où, à l'exception du seul peuple de Dieu, les hommes étaient tombés avant la venue du Seigneur ; l'idolâtrie dont on parle et dont on écrit tant de choses, et qui, néanmoins, est en gêné, rai peu connue, peu comprise dans ses premiers principes, dans ses causes les plus hautes et les plus éloignées. C'est ainsi qu'on l'attribue à l'amJaition infernale des tyrans, qui, non contents d'avoir imposé leurs volontés pour lois aux peuples réduits en servitude, leur ontprésenté leurs statues et leurs simulacres comme des divinités ; qui, non contents d'avoir voulu se faire obéir jusque dans leurs caprices, ont encore voulu se faire adorer dans leurs personnes. C'est ainsi qu'on l'attribue à l'avarice sacrilège des faux prêtres^

qui, abusant de la crédulité du peuple, ont indéfini ment multiplié les dieux, afin de multiplier indéfiniment aussi leurs avantages et leurs revenus ; ils ont converti en dieux toutes les choses, afin de convertir en or tous les dieux. C'est ainsi qu'on l'attribue enfin à la corruption profonde des hommes, qui, pour pécher sans honte, sans frein, sans remords, ont commencé par se faire des dieux favorables à leurspassions et à leurs vices, et qui ont ensuite fini par transformer tous les vices et toutes les passions en dieux. Oui, ces causes de l'idolâtrie sont vraies, communes et réelles ; mais elles ne sont point les seules. Le despotisme brutal des gouverneurs, l'astuce diabolique des imposteurs et la tyrannie insolente des passions n'auraient jamais pu entraîner avec un succès aussi prompt, aussi uniforme, le genre humain tout entier au culte des idoles, s'ils n'y avaient rencontré une inclination, une disposition secrète dans le cœur de tous les hommes. Il n'est point d'erreur embrassée par l'homme sans qu'elle n'ait un fonds de vérité qui la met en contact, en communication secrète avec sa nature. Cette aberration universelle du cœur et de l'esprit humain a donc dû avoir une cause universelle. Une pareille apostasie chez tous les hommes a dû avoir son principe dans un sentiment naturel, essentiel, commun à toute l'humanité. Cette disposition, ce sentiment n'est pas autre chose que le besoin naturel, intime, indestructible que l'homme a de Dieu, mais de Dieu rapetissé jusqu'à l'homme, de Dieu qui ne lui fasse point peur, de Dieu que l'homme

paisse tenir constamment sous ses yeux, de Dieu avec qui il puisse vivre, de Dieu qu il puisse serrer contre sa poitrine, unir à lui-même, recevoir, transformer en lui-même, afin de se transformer lui-même en Dieu.

Or, l'idolâtrie donnait à l'homme des dieux de sa créalion, des dieux sensibles^ et par là humains; dieux infimes, humbles, incapables d'inspirer l'effroi ; dieux multiples, que l'homme pouvait toujours et partout porter et tenir avec lui; dieux dont il pouvait également se nourrir dans les chairs des victimes offertes, et qu'on estimait, pour cette raison, chairs déifiées ; et, d'un autre côté, dieux capables de favoriser, d'encourager ses passions. Ce qui signifie que l'idolâtrie s'offrait à l'homme comme une religion qui, tout en ne le contrariant en rien dans le désordre de ses vices, même contre nature, pressentait, flattait l'instinct légitime de la nature de se trouver avec Dieu de la façon la plus commode et la plus intime. De là l'empressement avec lequel les hommes l'ont embrassée dès qu'elle leur fut offerte, dans l'oubli où ils avaient laissé Dieu. De là la fureur de multiplier les dieux, d'en remplir les appartements, les demeures, les chemins, les places publiques, les cités, les campagnes, les villages. De là la promptitude d'établir uu dieu présidant à toutes les actions de l'homme, à tous les usages de la vie, à toutes les professions de la société. De là le zèle à placer la paternité et la royauté, la famille et l'État, la justice et le commerce, les tribunaux et les ar^

mées, la paix et la guerre sous la tutelle d'un dieu, afin d'avoir Dieu et toujours et partout en sa compagnie. Voyez encore l'Iîomme de passion et de péché ; vous demeurez confondu à l'aspect de l'attitude qu'il prend, du langage qu'il tient à la créature à qui il a dédié son amour. Il ne peut s'en détacher tant soit peu ; il ne peut en rester un instant éloigné. Sans elle tout bien lui est indifférent, toute occupation ennuyeuse, la vie même lui est lourde et fatigante * il y pense tout le jour, il y songe durant toutes les nuits ; c'est sa première pensée à son réveil, et la dernière avec laquelle il s'assoupit. Avec quelle avidité ne recherche-t-il pas, avec quelle jalousie ne conserve-t-il pas tout ce qui lui en rappelle la mémoire, tout ce qui lui en retrace l'image ! Tous ses discours aboutissent à elle : il voudrait que tous et chacun lui en parlassent, parce qu'en en parlant ou en en entendant parler, il lui semble être avec elle. Oh ! comme il use volontiers de ce que ses mains ont touché ! Oh! avec quel plaisir il prend ce qu'elle lui a préparé en nourriture, ou ce dont elle s'est nourrie elle-même ! Il entretient, il séduit ainsi le désir qu'il ressent de se nourrir d'elle, de la recevoir toute en lui, de se l'unir intimement par le cœur, de se transformer en elle, de s'identifier eu elle ; de ne former qu'une seule àme qu'un seul corps, qu'une seule personne de deux âmes et de deux personnes. Ecoutez-le enfin la nommer sans rougir son bien, ses délices, son trésor, son cœur, son âme, sa félicité, sa vie, son idole, son Dieu; ajouter sans honte à cette parole : Je t'aime, cette autre

expression horriblement mystérieuse : Je t'adore; prononcer sans pudeur ces serments sacrilèges : de vouloir être à elle tout entier, en tout et partout et pour toujours, de ne vivre que pour elle, de mourir avec elle et pourelle. Or, toutes ces manifestations, outre qu'elles sont une faute énorme, ne paraissent encore qu'une étrangeté , une folie, un incompréhensible délire ; toute cette conduite provoque chez celui qui en est témoin un sentiment innomé, puisque c'est un mélange de mépris, de compassion et d'horreur. Cependant, hormis le péché, il n'y a rien là qui ne soit naturel.

Le désordre, le crime de cet homme passionné consiste en ce qu'il met la créature en la place du créateur ; il lui prostitue tout son cœnr et tout son amour ; il en fait son Dieu, parce que, nous dit saint Augustin, ce qui est le plus aimé de l'homme devient son Dieu (1). C'est pourquoi l'apôtre saint Paul nomme idolâtrie l'abandon aux vices et aux passions (2) ; mais, à part ce désordre et ce crime, le sentiment que l'homme éprouve dans cet affreux état, relativement à la créature , est un sentiment, un langage fort naturel à l'homme ; c'est le sentiment, le langage inspiré à tout homme par le cœur et qui lui est imposé comme Dieu ; en un mot, ce sont là les dispositions que l'homme trouve naturellement en lui-même (3).

(1) Qaidquid in dilecdonis lanc* pneponderat, Deus est.

(2) Quod est idolomm senritus. Quorum Deus Tenter est.

(3) En preate de ces assertions, les ftmes Traiment saintes et chérit» dto DiM éproatrat d'un« manière bien supérieure, plus pure et plut

Quoi de plus naturel, eu efiFet, qu'il ait ces sentiments pour la créature, quand une fois il a consommé l'épouvantable apostasie de mettre la créature à la place de Dieu, qu'il en a fait sa divinité? C'est là la conséquence fausse d'un principe vrai, l'abus détestable d'une inclination légitime , la prostitution indigne des penchants, des sentiments que la nature suggère à l'homme pour Dieu, en sorte que, au sein du désordre de sa volonté, qui le rend idolâtre de la créature, il manifeste sa sympathie sublime, céleste lour Dieu ; il dévoile le besoin intime, indestructible qu'il a de son créateur ; à quel point il voudrait l'avoir près de lui, s'unira lui, devenir une même chose avec lui, se perdre, s'abîmer en lui : dans l'état même de sa dégradation volontaire, il manifeste la noblesse de son origine et de sa destinée , pareil à un roi détrôné qui conserve toujours l'air de sa grandeur native, et par où il montre, même après sa chute, qu'il est né pour commander et gouverner.

Mais, de même que Dieu a donné à la mère un instinct intelligent qui lui fait deviner les besoins de son enfant, et un amour tendre, généreux, infatigable qui la dédommage des efforts les pluspéuible», des privations, des peines et des sacrifices les plus douloureux ; de même, l'auteur de la grâce nous a

parfaite, le besoin d'être avec lui, de communiquer avec lui, la douleur d'en être séparées ; elles parlent avec Dieu le même langage, avec une véritable expression de coeur, avec un vrai transport, une vraie salisfaction, vu que c'est sans remords, Dieu étant l'objet naturel et légitime de CCS sentiments et de ce langage de l'homme.

donné en Jésus-Christ la plus soigneuse , la plus adroite, la plus tendre, la plus généreuse de toutes les mères. Connaissant les penchants, les désirs^ les besoins les plus intimes, les plus secrets de notre pauvre cœur, besoin que le cœur ne peut approfondir et moins encore satisfaire ; il nous les a découverts en révélant Thomme à l'homme lui-même. En même temps, pour le soulager de ses plus grandes humilia, lions, de ses peines les plus atroces, il nous a abondamment préparé les moyens divins de les calmer.

Voici, en effet, comment ce Sauveur plein d'amour a fait parler son prophète : « Sion a dit : Le Seigneur ne s'est plus souvenu de moi, il ne s'occupe plus de moi, il m'a abandonnée.» Mais le Seigneur a répondu: « Que dis-tu, ô malheureuse humanité ? Est-il possible que la mère oublie son enfant ? Est-il possible que la mère ne compatisse pas aux misères et aux souffrances du fruit de ses entrailles? Eh bien ! jeté disque, lors même qu'une mère terrestre pourraitpar- Teniràse dénaturer ainsi, à oublier à ce point qu'elle est mère, jamais il ne pourra en être ainsi de moi. Jamais donc je ne t'oublierai ni ne t'abandonnerai (1). »

Cette fonction tendre de mère, cette mission ineffable d'amour, que sa charité seule lui a fait accepter en faveur de l'homme, sa créature, le Yerbe divin a ed\nmcncé à l'exercer et à l'accomplir envers Adam et Eve, nos premiers parents, puisque TEcri-

1) Et dixit Sion : Dereliquit me Doininus, et Dominus oblitus est mei. (Gui Deus) : Numquid oblivisci potest mulier infantem suum, ut non miscrcalur filio uteri suit £l si illa oblila fuerit, ego non obliviscar tui {Isa. XLU).

tare nous apprend que Dieu, après les avoir créés dans un état de développement parfait^ et pour le cœur^, et pour rintelligence, en sorte qu'ils purent sur-le-champ raisonner, vouloir , agir, voir , converser, il leur donna la vraie science de l'esprit, il combla leur cœur du sentiment de la rectitude, il leur fit connaître le bien et le mal ; il leur révéla sa loi, ses commandements, son culte, afin qu'ils pussent être heureux dans le temps et hériter de la vie éternelle. Il arrêta son regard bienveillant sur leur âme ; il établit des communications ineffables avec eux ; il leur révélait sans cesse sa grandeur, afin qu'ils s'occupassent continuellement à louer la sainteté de son nom, à se complaire, à se glorifier dans les merveilles de son amour, à prêcher la magnificence de ses œuvres (1); ce qui signifie qu'il leur apprit cette grande vérité, que le désir immense du bien qui anima leur cœur à l'instant même où il commença à palpiter, n'avait d'autre objet que Dieu lui-même ; il se disposa en même temps à satisfaire ce désir en se communiquant d'une manière intime, ineffable à leur cœur, traitant familièrement avec eux, soit sous

(1) Creavit de terra hominem... et ex ipso adjutorium sîmile sibi : consilium, et linguam, et oculos, et aures, et cor dédit illis excogitandi ; et disciplina intellectus replevit illos. Creavit illis scientiam Spirilus ; sensu replevit cor illorum ; et malum et bonum osteudit illis. Posuit oculum suum super corda eorum; ostendere illis magnalia operum suornm, ut nomen sanctificationis collaudent, et gloriari in mirabilibus illius, ut magnalia enarrent operum ejus. Addidit illis disciplinam ; 6t legem vitae haereditavit ilJos {Ecclesiaat. xni).

des formes sensibles, soit par la médiation des anges, comme le veulent les Pères.

Le péché, qui vint briser cette sublime harmonie entre le créateur et la créature, n'arrêta pas , il rendit même plus vive, plus soigneuse, plus compatissante la tendresse maternelle du Verbe divin envers l'ouvrage de sa sagesse et de son amour ; en même temps que sa justice infligea des châtiments à ces deux grands coupables, sa miséricorde leur fit entendre ses promesses bien veillantes; en leur dévoilant la série des maux qu'ils s'étaient attirés, il leur révéla comment le Rédempteur devait y remédier.

En effet, il forma avec des peaux d'agneaux des vêtements dont il couvrit Adam et Eve, en échange des ceintures fragiles de figuier qu'ils s'étaient composées et qui étaient incapables de les défendre contre les intempéries et de protéger leur pudeur (1). 11 leur apprit ainsi, d'une manière sensible, ce grand mystère, qu'il venait de les incorporer dès-lors à cet Agneau divin qui serait un jour immolé pour eux; qu'ils en étaient revêtus spirituellement, comme leur corps venait d'être couvert de la peau d'agneaux terrestres; que cet Agneau divin était déjà, pour ainsi dire, immolé pour leur salut (2). Il les instruisit encore à faire des sacrifices d'agneaux figuratifs de ce grand sacrifice, de l'esprit de foi vive, d'espérance ferme, d'amour tendre envers le figuré, avec

(1) Fecit Deus Adae et uxori ejus lunicas pelliceas, et induit eos Gen. II).

(S) Agnus occisus ab origine mundi (Apoc).

lequel il devait les offrir, et du fruit qn'ils devaient en retirer (1). C'était leur dire que le Verbe divin, soit par les communications ineffables de sa lumière et de sa grâce, par où il se manifestait et s'unissait à leur esprit et à leur cœur; soit par l'action des sacrifices, par où, en figure sensible, il était toujours sous leurs yeux en état d'immolation (2) , était toujours en eux et avec eux; qu'il répondait à l'instinct puissant qu'a l'homme d'avoir Dieu en luimême, de demeurer constamment en lui et avec lui. Ce fut au moyen de ces soins tendres et industrieux que la Sagesse divine, cette mère aimante qui met tout son honneur à prévenir,- à soulager les misères de l'homme (3)', ce fut, dis-je, au moyen de ces soins que la divine Sagesse, comme l'affirment encore les livres saints, retira le premier homme, qu'elle avait formé, de l'abîme de peur et de défiance de Dieu où il était tombé après sa faute ; qu'elle le plaça et le maintint dans l'état de grâce, d'union intime et de relation avec Dieu : état si conforme, si naturel à la condition de l'homme, même en cette vie, et si nécessaire à sa perfection et à son bonheur (4).

(1) En effet, il est écrit d'Abel qu'il faisait à Dieu le sa: ri fi ce dos preuiiers-iiés de son troupeau: Abtl oblulil de primoijenilis yreyis sui (C<!». m); pour mieux indiquer le grand sacrifice de l'Agneau divin, preniier-iié cl Fils unique de Dieu, selon la nature divine: Primoyenilus Qtnnis crealurx [Coloss. i), preniitr-néet Fils unique de Marie, seloa

nature humaine: l'eperit filium suum primogenilum (Luc. ii).

(2) Agnus (Ut supra).

(3j Sapientia obviabit illi quasi mater honorificata [Eecles. iv). (4) Sapientia illum, qui primus formatus est a Dec, Pater orbis ter- UI. 19

Cette union intime, ces relations ineffables de Dieu avec l'iiomme étaient attachées à cette condition : que rhonime réprimerait ses penchants coupables, qu'il dominerait ses appétits sensiblcs,et qu'il observerait fidèlement la loi primitive de Dieu. Lors donc que les hommes, avant et après le déluge, se moquèrent de cette loi divine, en s'abandonnaiit à la licence de toutes les passions, ils furent, d'une part, dans l'impossibilité de jouir encore de la communion et de la société de Dieu ; dans l'impuissance, d'autre part, d'avoir Dieu avec eux, ils cherchèrent dans les faux dieux cette société et cette communication divines qu'ils désespérèrent de renouer avec le Dieu véritable, à cause de leurs vices ; et de là, comme nous l'avons vu, est venue une des causes les plus puissantes de T idolâtrie.

Au milieu de cette apostasie universelle de la race humaine et de sa séparation de Dieu, le Verbe divin n'abandonna pas entièrement les hommes. Mais, selon que nous l'enseigne Tertullien, qui l'avait appris de la tradition , ce Fils éternel de Dieu était en rapport continuel, en conversation intime avec les hommes fidèles à Dieu (1) ; car quelle autre, entre les personnes divines, pouvait encore parier avec les hommes le discours de Dieu, que celle qui devait un jour se faire homme (2). Aussi, ce qu'il avait fait

rarum custodivit et cduxit a delicto suo ; et dédit illi virtulem contiiiendi omnia {Sap. s).

(1) Filius ad huuiana semper coUoquia descendit (Cotifr. Prax.).

(2) JJeus in terris cuui honiinibus conversari non alius poiuit quam Scrmo, qui caro erat futurus {lbid.]1

avec Adam d'abord, ii le fit ensuite avec les patriarches et les prophètes, ses serviteurs fidèles, avec qui il s'entretenait familièrement : il leur apparaissait en vision, en songe ; il était constamment auprès d'eux, leur donnant, dès cette époque, le gage, l'avant-goût d'une conversation encore plus intime et plus parfaite qu'il devait entretenir quand il se ferait véritablement homme (1).

D'ailleurs, l'alliance qu'il contracta avec les enfants d'Héber ne fut, à la bien considérer, que la promesse solennelle faite par le Verbe divin, d'habiter d'une façon merveilleuse et sensible avec les enfants des hommes. Et l'histoire du peuple hébreu n'est que l'histoire des relations intimes, des effets ineffables de celte permanence de Dieu au milieu de sou peuple. C'est pourquoi Moïse a dit justement: « Il n'y a point de nation qui ait des dieux aussi près d'elle-même, qui traite aussi familièrement avec ses dieux prétendus, que le Dieu véritable est près de nous et traite familièrement avec nous (2). »

C'est ainsi, selon l'Écriture, que ce Dieu de bonté conversait amicalement, familièrement avec Moïse, qu'il le faisait comme d'égal à égal, d'homme à homme (3) . Et le peuple entier, dans la nuée mira-

(1) Ab Adam usque ad patriarchas et prophetas in visione, in somno, in speculo, iu enigmate. ordinem sùum prsstruens ab inilio, quena erai persecuturus in finem (Ibid.).

(2) Non est alia nalio quae habeat Deos suos tam tppropinquante? sibi, sicut Deu* noslér adest noLis {Deuter. iv).

(5) Loquebatur Dominus ad Moysem facie ad faeiem, sicut solel homo id amicam laum {Exod. xxxm. 11).

culense qui lui ser\ait de guide durant le jour et de phare durant la nuit (et que l'Ecriture nomme sou- \eiit lo Seigneur) ; dans la nourriture célcsle, dans le pain des anges dent il étiiit i.ourri; dans la façon miraculeuse dont il était défendu; dansle tîibcrnacle d'où Dieu faisait entendre sa voix et manifestait ses oracles ; dans les prodiges de toute sorte opérés par le moyen de ce temple portatif et qui en augmentaient la majesté et la gloire; le peuple hébreu, dis-je, avait, dans toutes ces circonstances, tout autant de preuves de la permanence et de la cohabitation divine en lui et avec lui. A|)rès l'établissement de ce peuple dans la terre de Chauaan, les miracles opérés autour de l'arche et par l'arche ; les communications intimes, immédiates de Dieu, d'abord avec les Juifs, ensuite avec les prophètes de Juda et d'Israël ; la prophétie toujours parlante , le sacerdoce toujours subsistant, le pontificat toujours infaillible; l'appareil miraculeux avec lequel Dieu prit possession du temple de Jérusalem; les apparitions fréquentes des anges, les prodiges continuels qui s'y faisaient; le sacrifice du matin et du soir de deux agneaux, accompagné de l'oblation de la fleur de farine et tous les autres sacrifices, qui, réunis, représentaient vivement à l'esprit et aux sens toutes les circonstances et l'efficacité du sacrifice futur du 3iessie; les chairs consacrées du sacrilice pacifique, que le peuple mangeait également, étaient tout autant de preuves sensibles de la présence, du séjour familier, ntirae de Dieu avec son peuple : et le peuple, par

les symboles et les figures, était constamment avec le Dieu médiateur, avec le Sauveur, avec le Messie promis de Dieu; il conversait intimement, f.'.milièrement avec lui; il s'en nourrissnlt eu quelque sorte.

Saint Paul l'a déclaré : le temps de l'alliance ancienne, de ses rites, de ses sacrifices, était un temps d'attente, de promesses, d'allégories, d'ombres, de paraboles et de figures (I) 1 ^^ temps de la nouvelle alliance est l'époque où tout est vrai, substantiel, positif; où tout se réalise, se consomme, s'accomplit, se perfectionne. Le peuple chrétien devait donc participer à une communication d'autant plus vraie, plus réelle, plus intime avecle Dieu Sauveur, que la nouvelle alliance est plus parfaite que l'anc'enne, l'Evangile que la Loi, l'Eglise que la Synagogue. Or, cette transform.ation ne s'est point réalisée par la simple incarnation du Verbe divin. Sans doute, après l'union des personnes divines entre elles, il n'y a point d'union p'us intime que celle du Verbe divin avec la nature humaine, par le mystère de l'Incarnation , vu qu'en lui et par lai la personne divine du Verbe s'unit d'une manière substantielle à l'homme, de façon fjue Dieu et T homme ne furent plus qu'un seul et même Jésus-Christ. Mais cette union n'enl lieu qu'avec la nature humaine et non avec les iudi\idus qui lu composent. Par ce myslèrc, le Dicu-

(1) Daec sunt per allegoriam dicta. ïlaec est parabola instantis lemporis. Umbram habens verilas. Omnia in figuris coniingebant illis. Oa>nia in figuris facta suni uoslri, qui ia Cnem sxculorum devenimus.

homme habita, conversa véritablemeot, familièrement et visiblement avec les hommes et parmi les hommes ; mais ce fait n*eat lieu que durant un petit nombre d'années, dans un seul pays, chez un seul peuple. Si donc, après son ascension, Jésus-Christ n'était pas demeuré corporellement sur la terre, la condition du peuple chrétien n'aurait pas été, sous certain rapport, meilleure que celle du peuple juif. L'incarnation du Verbe éternel, sa conversation avec les enfants des hommes, ne serait qu'un pur souvenir d'une bienveillance passée, exactement comme, avant son accomplissement, elle n'était que le mémorial d'une bienveillance future. La seule différence qu'il y aurait entre nous et les Juifs, consisterait en ce que les Juifs auraient conversé figurément avec le Christ qui devait venir, et que nous converserions, mais aussi simplement en figure, avec le Christ déjà venu. Le même événement qui était futur pour eux, aurait été passé pour nous; il n'aurait été présent ni pour les uns ni pour les autres.

Il est resté, me dira-t-on, par son enseignement, par sa grâce et par son assistance envers l'Eglise ; et, en instituant la cène eucharistique en mémoire de lui^ il nous a donné aussi à nous nourrir de lui en figure. Mais ce fut aussi la manière avec laquelle il demeura avec les Juifs, puisque, chez les Juifs, la parole et la prophétie étaient une parole inspirée tout aussi bien que celle de l'Évangile; puisque les Juifs aussi, au moyen de la foi au Messie futur, participaient à sa grâce ; puisque le Verbe divin assistait également la

Svnagogue de sou esprit, afin qu'elle conservât fidèlement les traditions primitives, qu'elle interprétât les Ecritures selon la vérité et qu'elle ne tombât point dans l'erreur; puisque, enfin, les Juifs mangeaient aussi les chairs de l'iigiieau immolé, figure encore plus vive, plus sensible de Jésus-Christ crucifié, que ne peut l'être un simple pain bénit.

Afin donc que le besoin naturel, intime, indestructible que riiomme ressent de rester, même en cette •vie, en la compagnie de Dieu, de converser familièrement avec lui, de se nourrir de lui; afin, dis-je, que ce besoin fût satisfait par la bonté maternelle du Dieu rédempteur, d'une manière plus vraie, plus réelle, plus romplète, plus parfaite, comme il convenait à l'alliance de la vérité, de la réalité, de la perfection, de l'achèvement, il fallait que ce bon Sauveur demeurât, même corporellement, en nous et parmi nous ; de sorte que tous les fidèles pussent toujours et parlent converser personnellement avec lui, s'unir intimement à lui et se tranformer en lui.

C'est là précisément l'œuvre qu'il a exécutée par l'institution admirable de la sainte Eucharistie. En elle et par elle, le divin Sauveur, avant tout, renou- \elle sans cesse, d'une façon ineffable, le grand mystère de son Incarnation. Car, selon la remarque de l'interprète, comme, par les paroles de la consécration, la substance du pain se change véritablement et réellement en la substance du corps du Seigneur, ainsi Jésus-Christ s'y reproduit et s'y engendre vé-

ritablement et réellement (1). \oi\h pourquoi saint Augustin s'écriait : <r 0 dignité admirable et sublime des prêtres, par où, en vertu des paroles sacramentelles qu'ils prononcent : Ceci est mon corps, le Fils de Dieu s'incarne entre leurs mains , comme autrefois, en vertu de ces paroles : Voici la servante du Seigneur ; qu'il me soit fait selon sa parole, ce môme Fils de Dieu s'incarna dans le sein de Marie (2).»

Il arrive ainsi, nous dit saint Ambroise, que le Verbe divin ne recommence pas seulement, en certaine façon, à s'incarner, mais encore à reniiîlre dans son sacrement (3) ; puisqu'on effet la naissance n'est que l'origine d'un être vivant, d'un principe vivant qui lui est uni et qui lui communique une nature identique à la sienne (4). Voilà pourquoi la théologie catholique reconnaît en Jésus-Christ trois naissances: la première, au ciel avant tous les temps ; la seconde, dans la grotte de Bethléem dans la plénitude des temps ; la troisième, sur l'autel jusqu'à la fin des temps.

La première naissance est éternelle ; c'est en elle qu'est né le Verbe comme le terme de la connaissance du Père, Fils de Dieu, semblable à lui en la

(i) Per Terba enim conseeralionis vere et realiter uti transubstantialur panis, ita producitur el quasi generalur Chrislus (In cap. vu Isa.).

(2) 0 veneraiida Sacerdotuin dlgiiilas, in quorum nianibus, velut io ntero Virginls, Filius Dei incarnatur !

{Z) Natus mundo, renascitur Sacramentis.

^4) Origo vivenlis a priacipio Tivente coujuncto, în simili tudincoi na* turœ {D. Thotn.).

nature divine. La seconde fut temporaire; en elle le Verbe naquit comme le fruit des entrailles de Marie, fils de l'horame, scmblab'e à Marie en la nature humaine. La troisième est perpétuelle ; en elle Jésus-Clirist renaît, comiue l'effet des paroles du prêtre, Dieu et liomme, semblable au prclre qui opère en homme, en parle les paroles et accomplit un miracle de la toute-puissance de Dieu. !.a première naissance est vérifiée au moyen d'une émauatioQ éternelle ; la seconde s'effectue au moyeu d'une conce|3Îiou di\ine; la troisième s'oj:ère tîar uîie Iranssubslaiilialiou miraculeuse. Dans la première le Sauveur naît en forme de Dieu (I ) ; dans la seconde, en forme d'esclave (2); dans la troisième, en forme de nourriture (3). Tels sont les mystères que saint Paul appelle les hauteurs et les profondeurs de Dieu (4). L'autel est donc comme un autre ciel, une autre crèche ; le prêtre est comme un autre Père éternel, une autre Marie : et comme Marie enfanta le petit Emmanuel , le Dieu avec nous, soit le Dieu avec l'homme, le Dieu rabaissé, rapetissé dans les membres exigus d'un enfant; ainsi le prêtre reproduit cet homme Dieu plus rapetissé encore, plus restreint, sous une petite hostie (5). C'est pour cette raison,

(1) Qui cum in forma Dei csset,

(!2) Forni^m servi acripiens.

(ô) Caro mea vere est cibus.

(4) Profunda Dci (/ Corinth. ii).

(3) Sacerdos ergo est quasi Yirgo Deipara; prsesepe est allare; par- \ulus Emmanuel quem parit, est Cliristus sub parva hostia productus (Cornel. a Lap., loc. cit.).

— 298 ->lîous dit encore le savant et îrès-pieux interprète, que cette prophétie d'Isaïe : que Dieu serait avec tious (1), se vérifie littéralement par l'Eucharistie; chaque jour voit s'y renouveler et s'y accomplir ce mystère de la bieuveillance maternelle de Dieu; car c'est par elle que le Dieu fait homme est réellement et corporelleracot présent avec nous (2). En effet, Jésus-Christ a dit lui-même: « Celui qui mange ma chair et boit mon sang, demeure véritablement en moi, comme je demeure véritablement en lui (3).i» Les saints Pères ne se lassent pas d'admirer cette union intime de Jésus-Christ avec le chrétien et du chrétien avec Jésus-Christ, au moyen de la communion eucharistique. Prêtons l'oreille à quelques-uns d'entre eux.

Saint Cyrille d'Alexandrie, dans rexplication des paroles citées du Sauveur, s'exprime de cette sorte : « Il est important d'observer ici que Jésus-Christ, dans ce passage, n'a pas dit qu'il séjourne seulement en nous, comme l'ami est dans l'ami, par une relation de pure affection ; mais encore par union naturelle. Car, comme celui qui met au feu un morceau de cire couvert d'un autre morceau de cire, voit une seule et même cire se former de ces deux morceaux ; ainsi, par la participation du corps et du sang précieux du

(1) Et vocabiuir nomen ejus Emmanuel.

(2) Ilcalilor et corporaliter in venerabili Sacramento : ibi renoTalur et peragitiir qiioliilie itiem mysterium quod hic Isaias prœdicit (Loc. cit.).

(ô) Qui niaiiducat incain cariiem, et bibit uieum sauguinem, in me manet, et ego in illo [Joan. «).

Sauveur, il s'uuit à nous et nous nous unissons intimement à lui (l).B Saint Hilaire dit à son tour: «Puisque, dans le mystère eucharistique, nous nous nourrissons -véritablement de la chair du corps du Seigneur; qui aura jamais l'audace de soutenir que noire union avec lui n'est que de volonté et d'amour, quand, de même que c'est le propre des aliments de se convertir au corps de celui qui les prend, ainsi c'est le propre de ce sacrement d'établir entre Jésus-Christ et nous une union naturelle et parfaite (2)?» Saint Chrysostome tient le même langage : « Que les fidèles initiés aux saints mystères sachent bien que nous devenons, par la communion, une même chose avec Jésus-Christ , tion pas par une union de grâce et d'amour seulement, mais encore par une certaine union de nature ; que notre chair se mêle à la sienne, lui-même se rnèle à nous, s'incorpore à nous ; c'est lui qui, par une économie admirable, a disposé son corps de façon à s'unir au nôîre, à ce que nous soyons tous avec lui un seul et même tout, et comme un corps attaché à sa tête (5).» C'est de la sorte, dit saiot

(!) Hic animadvertere opéra; pretium est, Christum non dicere se dantai^at in nobis futurum secundum relationem quatndam affectualem, sed el per parlicipaiionem naturalem. Ut enim si quisceram cerse indutam igné simul liquaverit, unum quid ex ambaLus efficit; ita per Corporis Chrisli et preliosi Sanguinis pariicipationem, ipse quidem in nobis, nos liutem rursus in eo simul unimur (Comm. in Joan).

(2) Si nos vere sub Mysterio carnem Corporis Christi sumimus; quo- Qîodo volunlatis unitas asseritur ? Cum naturalis per Sacramenlum proprietas perfecUe sit Sacramentum unitalis (Lib. VIII dt Trinit.).

(Â)Imtigti aueiidantiis qu£ dico : ut non modo secundum cbaritatem,

Cyrille de Jérusalem, que, par la communion, nous devenons de vrais porte-Christ, puisque nous portons réellement Jésus dans nos corps , et que c'est par ce mystère que s'accomplit principalement la sentence de l'apôtre saint Pierre : que nous devenons participants de la nature divine (I). Ce même Père continue à dire: « Admis au mystère divin par la bonté divine, vous êtes devenus concorporeis, je dirais presque consanguins de Jésus-Christ (2).» r'nfin saint Léon professe que l'effet propre de la participation du corps et du sang de Jésus-Christ, est celui de nous transformer en celui que nous recevons, de faire que nous portions en toute manière dans l'âme et dans le corps celui avec qui nous sommes morts et ensevelis spiriluelleracnt (3).

Mais cette union de Jésus-Christ se fait avec chacun des fidèles qui communient. De cette façon, son incarnation se trouve incessamment étendue^ renou-

sed eliam ipsa re unum corpus efficiamur; in illam misccamur carnem. Semelipsuni nobis immiscuil, et corpus suum in nos rontnmperavit, ul unum quid simus, lanquam corpus capitl cooputum (Homil. 46 in Joan).

(1) Sic effirimur Christophori, hoc est, Christum in corporibus nostris forcnlps, cum corpus cjus et sanguincm in niembra nostra rcfipiinus. Sic , secuiidum Pt-iruui, Divinae Nuturae c.nsort.-s reJdiuiur {Calech. Mijsl. IV).

(2) Diviiiis mysteriis digui reddi'i, Concorporei, et, ut ita dicani, Cousunguiiiei Chrisli fai li cs.is (Ihid.).

(5) Non aliud agit participalio Corporis et Sanguinis Chrisli, quam ut in id, quod sumimus, iranseatnus; et in quo commortuiet consepulii sunius, ipsuni, per omuia, et spiritu et carne gesteinus (Serm. 14 de Passion.).

velée en tout. Voilà comment, nous dit le disciple bienaimé, la charité, l'cimour de Jésus-Christ pour i;ous, élevé à son plus haut dc^rré, parvenu à son dernier lerme, touche aux dernières limiles de ses manifestations et de ses preuves (I). Eu effet, tandis que, par son incarnation visible, quelques hommes seulement, les Juifs, en un seul lieu et pendant un temps déterminé, purent jouir de sa compagnie ; au mo}'ea de son incarnation invisible dans le rajstcre eucharistique, tous les chrétiens, et chacun d'eux en particulier, peuvent, toutes les fois qu'ils le veulent, et dans tous les lieux, se jeter à ses pieds, s'eiitfetenir en toute confiance, avec une familiarité parfaite, personnellement avec lui. 31ais cela ne sulfit jjas encore : nous pouvons le recevoir en nous - mêmes , nous nourrir de lui, nous unir intimement à lui, devenir une même chose avec lui, vu que, dans la communion eucharistique, Jésus-Christ se donne en réalité et non point en figure , en vérité et non point seulement par la foi, dans la substance de sou corps et non point seulement par émanation de grâce et de vertu ; vu que, au surplus, tandis que, dans l'incarnation, il s'est uni à notre race, par la communion il s'unit véritablement à chaque individu; par l'incarnation, il est entré dans les limites de notre nature , par la communion il entre dans les bornes de notre personne. L'incarnation a été une sorte de

(1) Corn dilexiss«t saos, qui eraut in mtuido, io £nem dilexit eos (Joan.)-

communion générale par où Dieu s'est communiqué généralement à l'humanité entière; la communion eucharistique est une sorte de communion personnelle par où Jésus-Christ s'unit de la façon la plus intime à l'homme en particulier, à chaque chrétien qui communie. 0 sublimité, ô grandeur, ô lien admirable des dogmes chrétiens entre eux! l'Eucharistie est , sous quelque rapport , relativement à l'incarnation, ce qu'est la Providence relativement à la création. De même que la Providence qui nous conserve, n'est pas seulement une création continue, mais pour ainsi dire la même action créatrice de Dieu, le même acte de la création appliqué, particularisé à chaque homme ; de même l'Eucharistie est l'action réparatrice, la même rédemption appliquée, particularisée à chaque chrétien. Comme la création serait imparfaite sans la Providence ; ainsi la ré • demption serait, à son tour, imparfaite sans l'Eucharistie. La Providence est le dernier terme de l'amour du Dieu créateur ; l'Eucharistie est le dernier terme de l'amour du Dieu rédempteur (1). Par l'incarnation, le Verbe éternel ne s'est pas seulement uni intimement à la nature humaine , mais il l'a encore réconciliée. Or, l'Eucharistie étant l'extension, l'application des bienfaits de l'incarnation au chrétien qui communie, le verbe de Dieu fait homme, par la communion eucharistique, ne se borne pas à s'unir intimement au chrétien, mais il lui donne encore un

(1) Cuui dilexisset.,. (Ut siii>ra).

gage sensible de récouciliuliou et de pardon. Cest cet effet admirable et précieux de son Sacrement qu'il nous a révélé dans les expressions pleines de tendresse et d'amour adressées- aux Apôtres quand il Tinstitua; car il leur dit : « Prenez et mangez-en, et buvez-cn tous (I). »

Souvenons-nous, pour bien saisir ces paroles amoureuses^ que, dans les sacrifices offerts pour le péché du peuple, au jour de la grande expiation, le pécheur ne prenait aucune part aux victimes, malgré qu'il les eût fournies. Les chairs des victimes offertes étaient brûlées en plein air ; le souverain Pontife en portait le sang dans le sanctuaire, et il était interdit, sous peine de mort, à qui que ce fût de retenir ou de manger de ces chairs ou de ce sang. Dieu se les réservant tout entiers à lui-môme (2).

La signification de ce rit, accompagné de la défense au pécheur de participer en aucune manière à la victime, est manifeste. Dieu, en exigeant un sacrifice solennel, public, où le sang devait être versé pour l'expiation du péché, donnait clairement à comprendre que le péché ne pouvait être pardonné qu'en verta d'un grand sacrifice de sang. En excluant le pécheur de toute participation, même éloignée, à la victime offerte en sacrifice, il déclarait que ces sacrifices n'étaient que figuratifs du sacrifice de la grande victime

(1) Accipite (Ut supra).

(S) Ego dedi sauguinem Tobis, ut &aper altare in eo expietis pro animabus vesths. Omnis anima ei Tobis non eotnedet san^inem {Lwit. XTU).

— 30'î — promise, et que, iiéaniuoius, ils étaient impropres à effacer le péché et à réconcilier le pécheur.

Or, le sacrifice offert dans la cène par Jésus-Christ, fut un sacrifice pour rexpialion du péché, puisque le Seigneur déclara lui-aiême : « Ceci est mon corps, qui en cet instant est imiriolé pour vous : ceci est mou sang-, qui est répandu jiour vous pour la rémissiou des péchés.» Après avoir dit aux apôtres: « Preuezet mangez tous de mon corps; prenez et buvez tous de mou sang; » après avoir ainsi aboli l'ancienne iuterdicliou faite par lui-même au pécheur, de manger la chair et de boire le sang de cette victime, bieu qu'elle fût immolée précisément pour le péché; en faisant boire son sang aux apôtres, à l'instant même où il était versé, quoique sous le voile du mystère, il donna tout de suite clairement à comprendre que l'image du sang venait d'être abolie parla réalité, et que la victime figurative avait été remplacée parle, victime réelle. Il les assura que ce sacrifice élait réellement celui du péché, sacrifice qui n'avait été que figuré et symbolisé par les anciens ; que tout était consommé et accompli par le raéiile d'une victime aussi noble, d'un sacrifice aussi auguste, et que la réconciliation ne datait que de ce moment. Ce que Jésus- Clirist donna à entendre alors à ses apôtres, se répète encore à nous-mêmes par le fait de la communion eucharistique, à laquelle nous participons dans le temps du sacrifice des autels.

Dans les temps anciens, la victime était immolée, son sang était répandu pour le pécheur, sans que le

pécheur put y porter ni la main ni les lèvres : dan? le sacrifice eucharistique, la grande victime est aussi immolée pour le péché, son sang est aussi répandig pour le pécheur (1). Non-seulement il nous est permis, mais il nous est expressément commandé de manger de cette victime et de boire de ce sang par la répétition des paroles du Seigneur : « Mangez-en tous et bu- A ez-en tous. «C'est ainsi que nous recevons la preuve, le signe sensible, l'assurance affectueuse, qu'en vertu de ce sacrifice, les péchés dont nous nous sommes repentis et confessés, nous ont été pleinement remis; que l'hostie divine a aboli véritablement nos iniquités, non-seulement en général, mais encore en particulier ; qu'elle a purifié notre conscience ; que nous avons été véritablement réconciliés , puisque nous avons été appelés à la table du vrai Isaac, de Dieu lui-même, pour manger avec lui de l'agneau immolé, de son propre fils mort pour nous ; que nous nous sommes couverts de sa peau, en ce que, revêtus delà grâce sanctifiante, comme d'une robe nuptiale, fruit de la mort de Jésus-Christ, nous pouvons manger le pain et le vin offerts par Jacob le Préféré, c'est-à-dire par nous-mêmes, mais préparés et donnés par les mains fidèles, par la sollicitude affectueuse de la vraie Rébecca, ; de l'Eglise; en ce que, enfin, nous avons été admis à nous repaître de l'aliment de Dieu, aliment dont l'odeur monte si suave et si agréable jusqu'à lui; qui plaît à son goût, qui attire ses complaisances et qui obtient,

(ij in remissionem peccatorum.

ii:. .-.,

avec sa bénédiction, le baiser d'amour. Paroles plei lies de douceur : Mangez et buvez ! paroles qui retentissent à nos oreilles lorsque nous communions ; paroles abondantes en consolations! Elles nous diseul que celte nourriture et ce breuvage nous sont donnés comme la preuve et le sceau de notre justifieation parfaite devant Dieu, et de la bonté, de l'amour, de la tendresse paternelle de Dieu envers nous. Il semble que le Seigneur nous dise aussi par elles, comme autrefois aux apôtres : « Prenez sans difficulté et sans crainte, et mangez de cette chair qui est à vous, puisqu'elle est immolée pour vous (I). Nul ne peut vous en contester la possession ni vous en interdire l'usage ; c'est là un bien qui est à vous, donné, offert pour vous racheter et vous sauver, pour vous nourrir et vous fortifier, pour vous consoler et vous pacifier. Comprenez, par la distribution que je vous en fais, que désormais tout est commun entre vous et moi, que vous êtes mes frères, les enfants de mon propre Père ; que vos péchés ne subsistent plusque le titre odieux d'ennemi vient d'être aboli; que je ne vois en vous que des frères; mon Père, que des enfants, qui ne forment avec lui et avec moi qu'une seule famille, comme vous êtes assis à une même table. Soyez heureux par mes soiiiïrances, glorieux par mes ignominies, vivants par ma mort (2). » Il est vrai que, par l'absolution sacramentelle due-

(1) Pro vobis frangitur.

(2) Accipite et inunducate ; accipite, et bilAi<t «x eo omnes. Hoc facile in mearn connneriioiutionein.

ment reçue, les péchés sont Téritablement remis au pécheur; il est vrai que, par elle, comme on l'a vu daus rinstraction précédente, il est réadmis à la réconciliation, à la filiation, à la bienveillance, à l'amour de Dieu. Mais, jusqu'à ce que le prêtre qui lui a dit : « Je vous absous, » lui ait dit : « Allez aussi, mêlez-vous aux âmes pures et fidèles, aux enfants de Dieu, et tous ensemble mangez du corps, buvez du sang de Jésus-Christ (1) ;» jusqu'à ce que le pécheur, réconcilié par la pénitence, soit admis à la participation eucharistique, il semble douter de son pardon et de sou absolution, de sa rentrée en la grâce de Dieu: ce n'est que quand il lui a été dit : « Vous pouvez communier ; faites aussi la sainte communion ; » ce n'est qu'alors, dis-je, et à la réception de Jésus-Christ, qu'il cesse de craindre comme ennemi, qu'il ne rencontre plus de diflBcultés comme étranger. Alors il se considère comme fils, sa confiance est entière, sa sécurité pcrfaite, la paix de Dieu le possède, la consolation céleste l'inonde. De même donc que tous les différends, les litiges, les inimitiés entre homme et homme, se terminent à table, et que, manger ensemble des mêmes aliments terrestres est le signe de réconciliation réciproque, de paix rétablie; de même les inimitiés suscitées entre Dieu et l'homme par le péché, se terminent au saint autel : la manducation simultatanée du même aliment divin est, selon l'expression de l'Eglise, le signe extérieur et visible de l'unité des

(1) Accipite (Ut supra).

fidèles entre eux eu un même esprit , et de la paix parfaite des fidèles avec Dieu en l'unité du même amour (1).

L'incarnation du Verbe eut encore pour effet de dissiper les ténèbres de l'erreur et d'éclairer les hommes par la plénitude de la lumière des vérités divines (2). Ce Verbe de Dieu fait homme nous a, effectivement révélé tout ce que nous devons conjiaître de Dieu et de ses attributs, de Jésus-Christ, de ses natures et de sa mission, de l'homme et de son origine, de sa chute et de sa réhabilitation, de la religion parfaite et de ses dogmes, de ses mystères, de ses obligations, de ses secours, de ses avantages, de ses espérances et de sa rémunération. Or, cet enseignement divin, exercé autrefois par le Verbe incarné, et, dans notre chair mortelle, au profit de tous les hommes, il le répète d'une manière ineffable par la communion eucharistique, avec chaque chrétien. En effet, l'esprit vit de la parole de Dieu, ou de la vérité de Dieu, comme le cœur vit de la grâce divine, et comme le corps se nourrit de [)ain (3). L'Eucharistie est qualifiée, dans les Ecritures, de pain qui nourrit l'inteliigeuce, d'eau de la sagesse du salut éternel, qui la désaltère et qui lui communique la vie qui lui est propre, la vie de la vérité (4).

(l)Unitatis et pacis propilius dona concède : quœ sub his fîguri* mystice designanlur.

(2) Plénum veriiatis.

(5) Non in solo pane vivil homo, sed in omni vcrho quod procedJt ( X nre Dei (iHaf/ft.).

(i) Panis vitae et iuteUectus; et aqua sapientias salutaris {ficelés, zt).

Les disciples d'Emmaùs avaient Jésns-Christ avec eux et entre eux; ils ciieminaient avec lui, conversaient et parlaient avec lui; néanmoins, ils ne le reconnurent pas ; le bandeau ne tomba pas de leurs yeux. Sous ses habits de voyageur, ils ne discernèrent Jésus ressuscité qu'après que ce bon Sauveur eut consacré le pain et leur eut donné son corps à manger (1). C'est ainsi, dit l'interprète, d'après saint Jean Chrysostome, saint Jérôaie et saint Augustin, c'est ainsi que le pain eucharistique a la vertu et l'efficacité d'ouvrir les yeux de l'esprit, de lui apprendre à connaître Jésus, à pénétrer les choses célestes et divines (2). Ce n'est pas que l'homme apprenne, par la communion, les vérités chrétiennes et les enseignements de la foi, qu'on n'appréhende que par l'ouïe docile de la parole du Sauveur, annoncée par l'Eglise (3) ; mais, parce qu'au moyen de la participation au mystère eucharistique, on connaît, on comprend mieux les vérités qu'on croit ; on en voit, je dirai même, on en sent mieux la rationalité, la crédibilité, l'harmonie et l'importance, la grandeur et la divinité. Car la communion, nous dit saint Chrysostome, est une preuve sensible, perpétuelle que Jésus-Christ a revêtu véritablement notre chair ; qu'il a voulu s'unir intimement à nous, et qu'après nous

(i) Cognoverant enm in fractione panis {Lue, xxiv).

(2) Ecce haec est virtus, hic eff«ctus Eucharistiae, ut oeulos mentis aperiat, et illuminet ad cognoscendum Jesum, et penetrandum res cx- Ittstes et divinas (A. Lap. in Luc).

(3) Fides ex auditu; aaditaa autem p«r Yerbom Ghriati {Rom. x).

avoir enfantés à la grâce, il ne nous a pas laissés en des mains étrangères pour en être nourris; mais qu'il nous nourrit de son propre sang (1) ; savoir qu'on obtient, par l'Eucharistie, une notion pratique, une connaissance affectueuse des choses de Dieu. C'est par la participation fréquente à ce pain de Vintelligence, que tant de saints, sans avoir fait des études sacrées, tels qu'un saint François d'Assise, un saint François de Paule, un Isidore Agricola, un Pascal Baylon, une sainte Catherine, une sainte Rose, une sainte Thérèse, sont parvenus à des connaissances si élevées, si sublimes, si distinctes des plus grands mystères de Dieu, et propres à provoquer l'admiration des théologiens les plus profonds et les plus éclairés. C'est par cette participation fréquente du pain de X intelligence, que les âmes sincèrement chrétiennes et pieuses obtiennent cette foi aimante qui ne leur fait pas aimer simplement parce qu'elles croient, mais qui croient parce qu'elles aiment : elles aiment en croyant et elles croient en aimant. De là vient que les vérités les plas abstraites, les mystères les plus profonds non- seulement ne font pas obstacle, n'embarrassent pas leur intelligence, mais leur sont précieux ; ils forment leur consolation, leurs délices, l'objet de leur plus tendre amour. Enfin, c'est à la participation fréquente de ce pain de lïntelligence que se conservent parmi les vrais fidèles

(i) Singulis fidelibusper hoc mysterium se conjungit; quos peperit, non aliis nutrieadqs tradit, $ed ipse sludiosissime alit : bac eliam re tibi persuadens carnem illam tuam assumpsisse ;Homil. 83 m Matlh.).

cette coîiTîction profonde, cette persuasion intime des Térités chrétiennes, cette vivacité, cette force de foi qui, passant dans le langage des vrais catholiques lorsqu'ils traitent des choses de religion, font l'admiration et provoquent l'civie des incrédules et des hérétiques ; car, pour eux, ils n'entendent et ne comprennent rien à ce langage de foi, fruit de l'amour. Aécouterparlerle catholique pour qui Jésusne s'est pas laissé en vain dans son sacrement, on dirait que ce qu'il croit est tombé sous ses yeux ; que la foi a perdu pour lui ses ténèbres et ses saintes obscurités. On dirait qu'il a déjà pénéîfé dans les cieux, pour y voir de ses yeux ce qu'il professe de bouche, ou que le ciel est descendu jusqu'à lui avec ses splendeurs. Ne lui parlez pas de peines, d'efiForts, de sacrifices à faire pour soumettre son esprit aux vérités sublimes qu'il n'entend pas. La lumière que le mystère eucharistique répand dans l'esprit de celui qui s'en approche souvent, a fait disparaître toute difficulté, toute lourdeur au poids, au joug de la foi. Ce poids est devenu léger, ce joug suave pour les hommes qui se rendent aux invitations amoureuses de Jésus-Christ dans son sacrement, et qui y recourent souvent pour y puiser des encouragements et des forces. Pour ces hommes, la foi n'est plus un efifort de raison, mais un sentiment affectueux du cœur. Aussi leur croyance est -elle simple, naturelle, spontanée, pacifique, tranquille, heureuse.

La raison de ce phénomène est que, comme on l'a déjà fait voir dans rhomélie tente-unième, le mys-

tère eucharistique est le renouvellement dn sacrifice du Calvaire et de tous les mystères du Dieu rédempteur, que r Eucharistie a été établie précisément afin que les chrétiens aient constamment le souvenir toujours vif, toujours présent de ces mystères (1), tandis que, chez les hérétiques qui ont abjuré un aussi grand sacrement, les autres mystères du Sauveur sont crus comme choses passées, dont aucun sacrifice réel, aucune pratique sensible ne rappelle l'idée et ne révèle l'amour ; à mesure que le temps passe, ces souvenirs deviennent parmi eux de plus en plus faibles, jjt la foi suit ce dépérissement. Le mystère eucharistique, en remettant, au contraire, sans cesse sous les yeux des catholiques le souvenir des mystères de la rédemption; en faisant de ces mystères une application particulière, personnelle à chacun des chrétiens qui conimunie,en maintient l'idée toujours présente, TefiGcacilé et le fruit toujours subsistants, et, par là même, en conserve la croyance toujours vive, toujours ferme, toujours affectueuse. 0 grandeur, 6 magnificence de cette institution divine ! Le mystère de la foi par excellence, le mystère qui exige un plus grand efibrt d'adhésion, le mystère qui exerce le plus la foi, est en même temps le mystère qui ravive, redresse, fortifie le plus la foi; qui la rend plus facile, plus claire, plus plausible , plus naturelle à l'esprit et au cœur ; qu'

(1) Hoe fidtB ia oietm eomm«nonileiMin.

l'orne, l'embellit et la perfectionne 'par l'amour dont il la revêt (1).

Enfin le Verbe fait chair a paru au monde, apportant avec lui, outre la vérité qui éclaire, la grâce qui sanctifie (2). Or, cette grâce qu'il a apportée à toute l'humanité, par son incarnation, il la donne sans réserve à l'individu par la voie de l' Eucharistie. Par l'incarnation, il a sanctifié la nature humaine; par la communion^ il sanctifie chaque homme; il sanctifie le moi humain, il le lire de la corruption corporelle, le spiritualise, le divinise. Du chrétien qui communie dûment, il en fait un autre lui-même ; il achève d'une manière plus vraie et plus parfaite le grand prodige qu'il a voulu opérer, comme nous le dit saint Augustin, en se faisant homme, à savoir: le prodige d'élever l'homme jusqu'à l'être de Dieu (3). Car ce sacrement, contenant Tauteur de la grâce, Jésus-Christ lui-même, est le sacrement qui, mieux que tous les autres sacrements, produit la grâce et imprime dans l'âme la forme de la pureté et de la sainteté. Bien plus, l'effet propre à ce mystère, c'est de réformer l'homme tout entier et de l'élever à une vie immaculée et parfaite. Ah! s'il était donné de retracer avec des couleurs les beautés de l'âme comme celles du corps, quel spectacle, quelle surprise, quel enchantement ne causerait pas la vue des âmes vraiment chrétiennes qui , bien disposées , participent

(1) Panis Titae et intellectus.

(2) Plénum graliae et yeritatis.

(3) Deos factus est homo, ut homo fi«ret DettS.

— 3t4 — journellement à l'Eucharistie ! Elles n'entretiennent dans leur esprit aucune pensée, dans leur cœur aucune affection, dans leur volonté aucun désir délibéré; elles ne prononcent point de paroles, elles' ne font aucun acte qui ne se rapporte ou à leur sanctification, ou à la gloire de Dieu, ou au profit du prochain. On dirait qu'elles ne sentent plus le poids de la corruption naturelle ni la force des passions. Leur chair, pour me servir d'une expression de TertuUien, est comme angélisée en Jésus-Christ (1). Leur conversation est dans les deux ; leur vie est toute spirituelle, angélique, divine. Cette guérison miraculeuse de toutes les infirmitésde l'âme, ditsaint Cyrille d'Alexandrie, cet éloignement de la mort du péché, est l'effet propre, naturel, intime de la communion eucharistique, parce que Jésus-Christ, venant ainsi personnellement en nous, restant, habitant un nous, repousse la violence des lois de la chair, qui se renouvelle incessamment dans nos membres; il mortifie les troubles intérieurs du cœur, il révèle le sentiment du véritable amour, de la vraie piété envers Dieu (2).

Que sont, en effet, les sentiments de l'âme fidèle en présence du Dieu vivant qui vient la visiter? L'amour remue son cœur, il en agite toutes les fibres,

(1) In Christo angelicata caro.

(2j Crede eulogxam non mortis solum, verum etiam morborum nostrorum depcUendorum ti pollere. Chrislus enim, «xistens In nobis, sopit saevientem in nostris membris carnis legem; perlurbaliones mot' tificat et exsuscitat in Deum tiietatem i Lib IV m Joan)

315 — il en soulève toutes les affections ; et les fibres et les aflfections et le cœur ne parlent qu'amour (1). Les sens demeurent dans le calme , les passions dans le silence; l'homme charnel, l'homme terrestre ne fait, pour ainsi dire, aucun mouvement; il semble éteint avec Jésus-Christ en Dieu ; il n'y a plus que Thomme réformé par la grâce du Sauveur, l'homme élevé à l'état de la communication la plus intime avec son Dieu, l'homme spirituel, l'homme céleste, qui s'humilie et qui se confie^, qui se confond et qui s'offre, qui s'anéantit et qui s'abandonne, qui craint et qui aime. Sa crainte, en effet, est un amonr révérentiel d'épouse, qui n'empêche pas l'âme de parler à son Dieu avec la familiarité la plus intime et de l'appeler son ami, son frère, son époux, son bien^ sa vie, son tout. 11 y a plus encore : tandis que le corps demeure dans le monde sensible, l'âme ressent la présence du monde céleste ; elle en savoure les prémices, elle en prend, pour ainsi dire, possession ; elle étend sans crainte la main jusqu'à l'arbre vrai de la vie ; sans remords, elle en recueille les fruits du ciel et le gage de la bienheureuse immortalité (2). n est vrai que ces sentiments si élevés, si spirituels et si divins perdent peu h peu de leur intensité et s'affaiblissent par l'usage quotidien, par les relations nécessaires avec les objets sensibles. Mais qui peut comprendre Tutilité, le bien qu'il y a pour une âme à se détacher ainsi de temps en temps du monde des

(î) Caro mea et cor meum exullaverunt in Deum yiTum. (2) Et futurae gloriae nobis nigiiiis datur.

sens, patrie fugitive des illusions, et à se transporter dans le monde des esprits, à respirer dans une région plus pure, plus sainte, à participer sur la terre aux prémices de cet amour parfait qui doit former notre éternelle félicité dans les cieux?C'est ainsi que Thorame s'habitue au désintéressement des biens du monde et du corps, à la vie d'esprit, au goût des biens célestes, au sentiment de l'amour de Dieu. C'est ainsi que ce sentiment précieux lui devient, insensiblement, comme naturel, qu'il détruit le vieil homme, qu'il forme l'homme nouveau selon Jésus-Christ , l'homme excité, animé d'un intérêt tout spirituel pour le ciel; il en redouble les forces, en accroît et en maintient l'énergie, et le dis[)0?e à la pratique de toutes les vertus.

A'oilà ce qui faisait dire au glorie^ix mortyr saint Ignace, dans un transport de tendresse envers l'Eucharistie : <r Je ne veux plus d'autre pain que le pain de Dieu, le pain céleste, le pain de la vie, le pain qui n'est pas autre que la chair de Jésus-Christ, Fils de Dieu , parce que c'est dans cette nourriture que je retrouve les sentiments de la charité incorruptible, le soutien d'une vie durable selon l'esprit, et qui me dégoûte de la vie corporelle et humaine (i).» C'est à rEucharistie également que saint Cyprien attribuait le courage des martyrs au sein de leurs tourments ;

(1) Panem Dei volo, paneni cœlestem, panem Titte, quas est caro Jesu Christi Filii Dei, quœ est charilas incorruptu, et perennis vita : nolo amplius secundum honiines \ivere {Epitt. <id Roman., apud. Ruiii., in Act. sine. Martyr).

c*est pourquoi il disait : a II ne suffit pas d'exhorter les fidèles au combat avec des paroles, il faut les revêtir et les armer; on ne peut leur donner ces armes et cette protection que par la communion du corps et du sang de Jésus-Christ ; car l'Eucharistie a été instituée pour être un bouclier de défense à ceux qui la reçoivent. Si donc nous voulons rendre les chrétiens forts contre les assauts de l'ennemi, il faut que nous les armions avec la défense du rassasiement du Seigneur (I).

Oui, la sainte communion est le principe, le stimulant, la nourriture, le soutien de tous les sacrifices de la chair, des richessses, de la vie, des inclinations les plus chères du cœur, pour l'assistance du prochain et pour l'honneur de Dieu ; de toutes les actions vertueuses et héroïques, ignorées des sectes protestantes, et si populaires, et si communes dans rÉglisc catholique, qui annoncent l'action, la présence de la nature divine^ et honorent la nature humaine ! Le mystère de foi par excellence est aussi le mystère par excellence de toute vertu, de toute grâce. Nonseulement la sainte communion exige la sainteté et la pureté, mais encore elle Tengendre ; non-seulement elle demande la grâce, mais encore elle l'augmente; non-seulement elle requiert la robe nuptiale de la

(l)Comniunicatio dandaest, ut quos hortamurad praelium non inerines et uudos reiinquauius; sed protcclioue sanguinis et corporis Christi nuiniamus. Et cuni ad Loc fiât Eucharislia, ut possit accipieiilibus esse tiitela; quoi fortes esse contra advprs-.irinm rolumus, niunimemo, DouiU'.icae saturii'dlis aruiemus (£jj(A<. '.<i ad Cornel. pap.).

charité, mais encore elle l'embellit : et comme elle recherche dans l'àme une grande faim, une grande soif, un grand déoir ; ainsi elle la rassasie, la rafraîchit la fortiOe, la console. Elle est les vraies délices de l'homme chrétien, comme elle en est le vrai soutien 2t la vraie force. C'est ainsi que le Verbe fait homme applique à l'homme en particulier, quand il s'approche dignement de lui, l'action réparatrice, le trésor de toutes les miséricordes et de toutes les grâces qu'il est venu par l'incarnation, versera pleines mains sur toute l'humanité (1).

La chrétienté catholique , la véritable Eglise est donc cette cité mystérieuse dont Ezéchiel avait prédit la richesse et la gloire, et dont le nom serait : Dieu se trouve en elle (2); et ce nom n'est une vérité que pour l'Eglise. En effet, par l'Eucharistie, Dieu se trouve réellement dans l'Eglise et avec l'Eglise, et avec chacun de ses enfants (3). Ce Dieu s'y trouve corporellement , réellement en sa propre substance, avec toute la plénitude de sa divinité, avec toutes les richesses de sa grâce, avec toute la lumière de sa vérité. Il s'y trouve sous les humbles espèces sacramentelles ; il nous attend dans ses temples sacrés, il parcourt nos rues, il pénètre dans nos maisons, il va visiter le chrétien malade, consoler le fidèle qui meurt; il vient à nous quand nous ne pouvons aller à lui. Il s'y trouve enfin dans

(1) Plénum gratine el veritatis<

(2) Ct iiomen civitatis : Doiainus ibidem.

(3) Domiaus ibidem.

l'attitude la plus propre à nous inspirer confiance, afin que nous puissions converser familièrement avec lui, comme il traite familièrement avec nous : il nous visite, et il est visité; il écoute nos gémissements, et il nous fournit ses consolatious ; il reçois nos supplications, et nous accorde ses grâces ; il accueille nos hommages, et répand sur nous ses miséricordes. Et comme si tous ses bienfaits étaient peu de chose,, il nous donne sa chair à manger et son sang à boire ; et comme cette chair et ce sang sont unis hypostatiquement à la personne du Teibe de Dieu, à Dieu même, ils sont, en conséquence, chair et sang de Dieu. Ainsi, dans le sacrement eucharistique nous mangeons un aliment divin. Saint Augustin avait donc bien raison d'affirmer que IS'otre-Seigneur, bien que très-riche, très-sage, tout-puissant, n'a pu, ne peut faire aux hommes un don plus grand et plus précieux que celui qu'il leur fait dans l'Eucharistie. Il ne saura, ne pourra jamais établir une union plus intime entre Dieu et l'homme, que celle qu'il a instituée par ce sacrement ; c'est par lui et en lui qu'il est, dans toute la force de l'expression, ie véritable Emmanuel, Dieu réellement avec nous, qui habite en nous et avec nous (I).

Telle est, à ne pas en douter, la cause secrète, mais réelle et puissante, de l'absence de toute inquiétude, de la profonde sécurité où vivent, de la paix dont jouissent, de la joie que ressentent les

(i) Nobiâciun Deus-, babiiuvit iu nobit.

peuples calhoUques par rapport à la religion ; sécurité qu'on lit sur leur visage, qui transpire à travers leur attitude, qui constitue le caractère propre de leurs solennités religieuses. Ah ! le catholique a Dieu avec lui ; il habite avec Dieu ; il peut aller le visiter autant de fois qu'il lui plaît ; il peut encore le recevoir en lui-même, lui parler dans le secret de son cœur, se donner tout à lui, ut être possédé par lui. Le catholique est l'homme mis dans l'heureuse situation de pouvoir contenter le besoin intime du cœur humain d'avoir Dieu avec lui et de demeurer lui-même avec Dieu. Le catholique n'a rien à désirer au delà, relativement à l'union réciproque avec son Dieu, vu qu'il ne saurait y en avoir de plus intime que celle qu'il possède. Le catholique est, en cette vie, dans son état normal, relativement à Dieu, dans l'état où son cœur a ce qu'il désire, où le premier, le plus intime, le plus légitime, le plus élevé de tous ses penchants est satisfait, rassasié. Le catholique est, par conséquent, dans l'état naturel, dans l'état parfait, et par là dans l'état de la paix, de la tranquillité, du contentement véritables.

Les hérétiques paraissent scandalisés; ils nous font un reproche de l'aisance, de la familiarité, de la confiance avec laquelle nous traitons avec Dieu et des choses de Dieu, parce qu'ils n'entendent ni ne peuvent entendre le mystère délicieux qui voile nos sentiments, ni l'Esprit divni qui les produit et les persuade ; ils nous vantent et nous opposent, avec autant d'injustice que de déraison , leur sérieux,

leur recueillement, leur respect envers Dieu dans les jours et les choses saintes. Mais, hélas ! ce sérieux, ce recueillement et ce respect prétendus, à les bien considérer, ne sont autre qu'une réserve froide, fille du vide secret de leur cœur, de la profonde tristesse qu'il ressent dans sa privation, dans son veuvage de Dieu. Dépourvus de l'Eucharistie, ils n'ont point Dieu corporellement parmi eux et avec eux. Aussi, malgré tous leurs efforts, ne peuvent-ils se déguiser à eux-mêmes que quelque chose d'essentiel manque à leur âme, quoiqu'au milieu de tous les biens, de toutes les délices du corps ; et cette chose essentielle, c'est la conversation, les rapports familiers, l'union intime, personnelle avec Dieu, dont l'homme ne saurait absolument se passer. La tristesse, l'inquiétude, l'impatience, et les manies auxquelles ils s'abandonnent souvent, pour les motifs les plus frivoles ; l'abattement où ils tombent, et qui aboutit fréquemment à la foUe ou au suicide, ne sont que l'effet du cri, des reproches secrets de leur cœur, lequel, irrité, cherche demande son Dieu à leur raison (1).

La conséquence naturelle, et j'oserais même dire nécessaire de cet état où les hérétiques se sont volontairement jetés par la négation, par la privation de la présence de Jésus-Christ sur la terre dans son sacrement, serait le retour à ridolùlrie. Le peuple, en effet, est plus incliné chez eux qu'on ne le croit au

(1) Ubi est Deus tuus, ubi est ?

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