‹ École des miracles (volume 2)Chapitre 22 sur 30 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

La loi prescrivait aux Juifs de se pourvoir au mois deMzan, durant lequel la pâque était célébrée, dès le dixième jour, d'un agneau qui devait être immolé le quatorzième du même mois et mangé le soir (3) ; de sorte que le dimanche précédent, comme aujourd'hui, les agneaux qui devaient être sacrifiés le jeudi suivant^ entraient dans la ville ornés de rubans et de fleurs, au milieu des acclamations du peuple.

Risîi n'est plus assuré dans l'Eglise, par les autorités de l'Ecriture et de la tradition, que cet agneau, immolé à Pâque par les Juifs, était le type et la fi-

(1) Exulta satis, filia Sion.

(2) Cette homélie a été prononcée le soir du dimanche des Rameaux ; car, en ce jour, on ne prêche à Saint-Pierre que le soir.

(3) Décima die mensis tollet unusquisque agnum ; et strrvabit usque ad quarlam decimam diem ; immolabilque eum multiludo filiorum Israël ad vesperam.

giire de Jésus-Christ, véritable Ac^neau. de Dieu, qui devait être sacrifié pour effacer le péché du monde (1).

Selon les interprètes, Jésus-Christ, véritable Ap:neau de Dieu, figuré par ce rite, voulut, afin d'accomplir cette cérémonie prophétique, entrer dons Jérusalem le jour même où les agneaux qui le figuraient y étaient introduits (2). Il y entre au milieu des acclamations de ce même peuple qui allait le sacrifier quatre jours après, exactement comme les agneaux y entraient ce jour au milieu des vivats du peuple qui les immolait au quatrième jour suivant. Mais de même que le peuple tout entier, avant de prendre part à l'immolation des asneaux et d'en verser le sang le soir du jeudi, que le peuple tout entier, dis-je, les fêtait le dimanche à leur entrée ; qu'il les considérait, les reconnaissait comme le signe visible de la protection divine et du salut de tous ; de même Jésus-Christ, avant que tout ce peuple conspirât sa mort et son immolation le jeudi, en demandant à grands cris que son sang retombât sur toutes les familles et sur tous les individus juifs (3), voulut aussi être fêté par ce peuple ce même jour ; il voulut en être reconnu, salué, acclamé comme le vrai roi d'Israël, le vrai Messie, le vrai Sauveur, juste, saint, pur, béni, séparé des pécheurs, et par conséquent

(1) Ecce Agnus Dei, ecce qui tollit peccatum mundi {Joan. i).

(2) Quam figuram Christus implendo, eadein die Jerosolymam intraro Toluit (Jansen.)*

(S) Sanguli «Jui luper no» et super flUoi noitroii

le Téritable agneau, la véritable \ictime, seule digne d'être immolée en sacrifice à Dieu pour le salut des hommes (1).

0 sagesse ! ô providence ! ô dessein de ce Dieu Sauveur, attentif à se faire reconnaître comme le type de toutes les figures, l'objet de toutes les proptiéties, la réalité de toutes les images, la vérité de toutes les ombres , et à prouver que tout avait été écrit de lui, que tout convergeait en lui; que la loi tout entière, avec ses rites et ses cérémonies, disposée pour lui et par lui, aurait sa fin, sa réalité, son complément en lui et par lui (2)!

Gardons-nous d'oublier les circonstances, futiles en apparence, très-graves en réalité^ dont le Seigneur fit précéder son entrée mystérieuse en la ville où il devait accomplir son sacrifice.

Les évangélistes rapportent donc que le Sauveur, allant à pied du côté de Jérusalem (3), s'arrêta à un mille de distance de la cité, au village de Béthanie , près Bethphagé , et qu'il appela à lui deux de ses disciples : « Allez, leur dit-il, allez sure-champ au bourg qui est vis-à-vis de vous (4). Dès {.ne vous y serez entrés, vous verrez une âness:; et son ânon liés au dehors d'une porte, au

(1) Hosanna filio David , hosanna in excelsis; benedictus qui venit rex; benedictus qui venit in nomine Domini {Matth. 9; Luc. 38).

(2) JFmi» legis Chrislus est {Rom. x).

(3) Cum appropinquasset Jerosolymae.

(4) IM 1& ettttllatn quod eontra vos «it«

milieu de la voie publique (1). Ne vous informez aucunement à qui ils appartiennent ; ne vous occupez point d'examiner s'il convient de les prendre sans rien dire; déliez-les et amenez-moi tout de suite et la mère et le petit. Je sais que personne encore n'a monté ce dernier. Vous pourriez, pour cette raison, le considérer comme indompté et peu convenable pour moi, et dire qu'une seule monture serait plus que suffisante. Je veux l'un et l'autre (2).

a On vous dira : Que faites- vous ? Pourquoi déliez-vous ces animaux ? De quel droit prenez-vous ce qui ne vous appartient point. Alors, sans entrer dans tant d'explications, vous répondrez simplement : Le Seigneur a besoin de ces montures, leur concours lui est nécessaire, et sur-le-champ on vous les abandonnera (3). »

Combien cette ordonnance du Seigneur n'est-elle pas majestueuse dans sa simplicité ! Combien cette parole qu'il place dans la bouche des deux apôtres n'est -elle pas magnifique : « Le Seigneur en a besoin! »Il leur défend ainsi de dire : Notre Seigneur, votre Seigneur, le Seigneur de Nazareth, le Seigneur de Jérusalem, en leur ordonnant de dire seulement:

(1) In quod statim introeuntes, invenietis asinam alligalam et pullum.

(2) Pullum alligatum, super guem nemo aJhuc hominum sedit : solvite, et adducite mihi {Matth. 1,2; Luc. 29, ôO\

(5) Si quis dixerit : Quid facitis? Quare solvilis ? Sic dicelis ei : Quia Dominus his opus habet; Domiuus operam ejus (puUi) desiderat. El statim dimittet eos {Matth. 3; Luc. 31).

«Le Seigneur,» sans y ajouter aucune particule, uni^ quement propre à limiter son domaine et sa puissance. Il leur enjoint de l'annoncer comme le Seigneur par excellence, le Seigneur absolu, le Seigneur vrai, le Seigneur unique qui, précisément parce qu'il n'est pas le Seigneur d'une chose ou d'un lieu particuUer, est le Seigneur universel de tout, du ciel et de la terre, des hommes et des animaux, de tout ce qui vit et de tout ce qui existe (1). Combien n'y a-t-U pas d'autorité dans ces autres paroles : « Et tout de suite on vous les abandonnera (2) ' » C'était dire, en effet : Vos paroles auront infaUliblement et subitement leur effet, parce qu'elles emprunteront de moi, qui vous les ai suggérées, une force irrésistible. Il ne sera rien répliqué à Votre réponse. On ne vous demandera ni gage ni sûreténul ne vous suivra pour savoir où vous conduirez ces animaux. On ne vous recommandera point de les ramener aussitôt après que je m'en serai servi; mais on les laissera à votre disposition, comme si vous en étiez les maîtres (3).

Toutes ces circonstances s'exécutent précisément comme Jésus-Christ l'a ordonné et prédit. Les deux disciples trouvent les deux animaux à la place indiquée, et se mettent à les délier. Le propriétaire les en reprend; mais, après avoir ouï la grande parole que Jésus-Christ avait enjoint à ses disciples de pro-

(1) Dicite : Dominus.*

(2) Et confestim dimittet eos.

(5) Et confestim dimittet eos.

roncer : « Le Seigneur en a besoin, » il les cède sans autre difliculté (I). 0 sagesse, ô puissance, ô gloire de Notre-Seigneur ! Il n'a pas seulement vu de loin toutes ces circonstances, mais il les a préparées lui-même. C'est par sa disposition que les apôtres trouvent le tout exactement comme il le leur a prédit, sans qu'une syllabe de sa prédiction ne soit accomplie. Arbitre de la volonté du propriétaire des animaux, il les lui a fait attacher dans un lieu visible, il en rend le maître docile et obéissant à croire les disciples sans hésitation. Il préside à tout, sans avoir l'air d'y prendre part ; éloigné, il est présent à tout ; tout lui obéit, sans que ni les uns ni les autres connaissent le maître invisible de qui ils dépendent. Ayant donc conduit à Jésus-Christ l'ànesse et l'ânon, les apôtres les couvrirent de leurs propres vêtements, et y firent asseoir le Seigneur (2).

Mais que signifient tous ces détails? De Béthanie à Jérusalem, il n'y avait qu'un mille de distance, et le Seigneur l'avait parcouru plusieurs fois à pied : pourquoi donc faire aujourd'huice trajet à l'aide d'uue monture? et, si une seule monture lui suffît, pourquoi en veut-il absolument deux ? Pourquoi veut-Q faire son entrée à Jérusalem d'une manière tout-à-fait insolite ? Peut-on conjecturer que le Seigneur en ait agi de la sorte par nécessité, ou pour sa commodité ?

(1) Euntes discipuli, invenerunt sicat dizit illis; et fecerunt sicat praecepit illis Jésus [Matth. 6).

(2) Et adduxerunt asinam et pullum ad Jesum, et imposuerunt super eot vasiimenu lat) «t eum dsiuper sedere ftcerunt Ci'oUA. 7).

Non, assurément : il fautdonc nécessairement y rechercher quelques mystères et de grands mystères.

Saint Matthieu, en citant la prophétie de Zacharie, dit que ce fait tout entier, si singulier, si extraordinaire et si nouveau, en fut l'accomplissement (1) ; et saint Jean fait remarquer que les apôtres ne comprirent rien alors à cet événement (2) ; que ce ne fut qu'après sa résurrection, lorsqu'il leur communiqua l'intelligence des Ecritures, au souvenir de cette journée, qu'ils comprirent que Jésus-Christ y avait accompli la prophétie de Zacharie ; que cette prédiction le regardait; que, sans y rien comprendre, ils avaient contribué eux-mêmes à cet accomplissement (3). Or, il est incontestable, et les Juifs en conviennent, que cette magnifique prophétie regarde le Messie et ne peut regarder que lui. Le Messie, en effet, y est dépeint avec tous les caractères de son rôle, de sa mission et de ses prodiges. Il est constant encore que cette prophétie ne s'est accomplie à la lettre qu'en Jésus-Christ et par Jésus-Christ : c'est de lui seul qu'on lit qu'il est entré dans Jérusalem en la manière tracée par le prophète ; et nul, avant ni après lui, n'y est entré de cette façon. Il y a donc dans la conformité parfaite du fait avec la prédiction

(1) Hoc autem tolum factnm est, ut adimpleretur quod dictom esl per Profhetam dicentem : Dicite, filiœ Sion : Ecce Rex tuus veuit libi uiausutlus super asiuani et pullum fîlium subjugalis iJIalth. 4).

(i) H;pc non cognovcrunt discipuli ejus prinium.

(5) Sed quando glorificalus est Jésus, tune recordati sunt, quia haec tcripia eranl de eo, ei haec fecerunt ei {Joan. 16).

— 3yO ^

uue nouvelle preuve à quoi l'on ne saurait rien opposer, que Jésus-Christ est le vrai Messie, Le vrai Sauveur annoncé au monde et attendu du monde. Telle est la première raison pourquoi notre Seigneur voulut entrer à Jérusalem sur une monture si humble et si glorieuse : il voulut accomplir une prophétie aussi remarquable, et obtenir par là la foi des Juifs et nous fortifier de plus en plus dans la nôtre (1).

Mais comme les prophéties ont servi àJésus-Clirist, et non Jésus-Ciirist aux prophéties ; comme il n'en est pas arrivé ainsi, parcequ il en avait été prédit de la sorte; qu'il a été prédit ainsi, parce que les événements devaient se réaliser de cette manière, il nous reste toujours à retracer les m jstères que le Seigneur accomplit, et qui doiveut êire d'autant plus grands, que les circonstances qui ieur ont servi de voiles sont plus ordinnix'-e<5 ; car, taadiij que les puissants du monde sont forcés d'employer de grands moyens pour exécuter leurs projets ; projets qui n'ont souvent rien de grand que Ja vanité et la faiblesse, Jésus-Christ, qui est la grandeur même, qui n'a besoin de rieu, «onvertit les obstacles en moyens de réussite ; il choisit ce qu'il y a de plus intime, pour exécuter de grandes choses ; ce qu'il y a de plus vil, pour figurer les plus grandes opéralions. Rien n'est plus digne de lui que ce choix de circonstances les plus basses eu apparence, pour représenter ses plus grands

(1) H«6 autem.M (Ut supra).

mystères (1). N'allons pas, néanmoms, juger un fait pareil avec les idées grossières des hommes qui, plus stupides que les ainmaux que Jésns-Christ s'est fait amener aujourd'hui, ne sauraient comprendre le fond de la religion (2); mais» à l'aide des Ecritures, premier interprète des Ecritures, tâchons de découvrir, nous dit saint lli'aire, daT23 cette série de circonstances futiles en apparence, la suite de grands faits futurs , et l'histoire de la relig'on chrétienne dépeinte au yif sous le voile de la parabole (3),

D'après l'Ecriture, l'animai de somme c'est l'homme qui, ayant stupidement oublié Dieu, s'abandonne à la licence des sens et des passions. Ainsi David, après avoir cédé à la concupiscence charnelle, au point d'avoir souiUéla couche d' autrui et versé le sang de son prochain, déclare être devenu devant Dieu un animal immonde et stupide (4), En mentionnant les débordements auxquels les hommes s'étaient abandonnés, pour avoir oublié la vérité et la loi divine, il dit également : a L'homme n'a pas voulu comprendre sa dignité ; il s'est dégradé, s'est avili jusqu'à la condition des bêtes ; il est devenu en tout semblable à elles (5). » Sachez donc bien le comprendre, ô chré-

(1) Infirma mundi elegit Deu?.

(2) Quibus non est intellectus.

(3) Oninishaec species futuri ordinem lenet; et parabolicis signifiratlonibus futuri forma praemitîitur (Corn, in cap. xxi Matth,),

(4) Ut jumentum factus sum apud le.

(5) Homo cum in honore esset, non iniellexit; comparatu» est juiuen tis insipientibus; similis factus est illis (P<a/m.).

tiens! qui, méconnaissant la noblesse de votre origine, la sainteté de votre baptême, l'excellence de votre profession, la dignité de votre nom, vous livrez sans réserve aux délices des sens : tandis que vous marchez sur la terre avec vos pieds, vous traînez votre âme sur le sol ; vous regardez le ciel, et vous demeurez inclinés vers la terre ; vous avez une âme intelligente et immortelle, et vous vivez uniquement pour le corps et dans le corps ; vous avez la raison, et vous n'êtes guidés que par l'instinct : riches dans vos vêtements, élégants dans vos manières, délicats dans votre personne, vous n'êtes que des animaux à formes humaines. Rien ne vous manque pour les égaler : la seule chose qui vous eu distingue, c'est ce reste de liberté et d'intelligence que les passions vous ont laissé et par où vous êtes coupables (1). Les animaux dont il s'agit aujourd'hui, signifient, à ne pas en douter, selon saint Jean Chrysostome, l'état où les hommes étaient réduits à Tavénement du Sauveur (2). Origène a dit aussi : Ne soyons point surpris que, dans ce trait de l'Evangile, les hommes soient comparés aux bêtes de somme ; car c'est probablement ce fait que David avait en vue quand il disait : « Je suis devenu comme un animal devant Dieu (3). »

(1) Homo cum.,. (Ut supra).

(2) Jumenlum est pr;c cœtcris animal magis irrationale, iininuiuhim, stultum, ignobile et onerifcruiii : sic fucrunt homines aille Chrisli ad- \euluui {Imper f. llomil. Ô7 in Mallli.).

Ci] Non libi sermo iiisulsus vidialur, quod intelligenles homines animalibus coniparenlur : forsau eniui, Iule uiiquid iulelligens, Fropheta dixit ; Sicut jumeutum factusapud te (liouiil. Hin tljalth,},

Ces animaux sont au nombre de deux, la mère et son petit ; et cela pour indiquer les deux peuples, nous dit saint Jérôme. La mère est la Synagogue juive, le peuple Juif soumis au joug, au bât très-lourd de la loi ; le petit, libre, indompté, figure le peuple gentil (1). Observez, nous dit saint Augustin, la remarque faite par le Seigneur sur le petit, quand il le nomme une béte que personne n'a encore montée (2). Avec quelle justesse n a-t-il pas indiqué, par cette seule observation, le caractère du peuple gentil, qui, étranger à la loi mosaïque, ne possédait ni religion, ni sacerdoce, ni maître véritable (3). Saint Cyrille déclare à son tour que le Seigneur, par ce fait, a voulu indiquer dès-lors que le peuple gentil, bien qu'intraitable et indocile, lui deviendrait soumis et fidèle, et qu'il l'introduirait dans la Jérusalem spirituelle et céleste (4). On remarque enfin que ces deux animaux sont mère et petit, vu que, selon salut Jérôme, relativement à la religion et à Dieu, le peuple gentil est né du peuple juif (5).

(1) Asina, qusp subjugalis fuit, Synagoga intelligitur, qus jugum Legis traserat; puUus asinœ, lascivus et liber, populus Gentium {Comment, in Matth.).

(2j In quo nemo hominum sedit.

(3) Pulluni asinae, in quo nemo hominum sederat, intelligimus populum Gentium, qui legem Domini non acceperat [Tract. 31 m {Joan).

(4) Hffic fe^it Dominus Christus, indicans novum populum e gentibus intraclabilem, sihi subditum fore; et ductnrum eum ad superiorem coeiestemque Jérusalem Comm. in Joan).

(.9) Judaea enim, secundum Duem, mater est gentium.

Considérez aussi comment l'état où les apôtres trouvèrent ces deux animaux, et que l'évangéliste décrit minutieusement, exprime bien la situation à laquelle les Hébreux et les Gentils étaient réduils avant Jésus-Christ : le petit et la mère étaient également liés (1 ); telle était la conditio!i des deux peuples. Les Juifs, comme enfants d'Abraham, se réputaient libres; les Gentils s'estimaient encore davantage tels, vu qu'ils étaient sans aucune loi positive, sans médiateur, sans Dieu, sans aucun lien réel de religion. Néanmoins, les uns et les autres, affirme saint Chrysostome, les Juifs à cause de leur fausse justice, les Gentils à cause de leur fausse sagesse, étaient liés avec des liens honteux, sous l'empire de maîtres hypocrites et imposteurs, sous la servitude de Satan (2).

Ces animaux n'avaient ni étable ni remise: déposés sur la voie publique, ils étaient attachés à une porte, sans pouvoir y entrer. Laissés sur le chemin, sans refuge ni nourriture, sans que personne en eût compassion, s'en occupât, ils étaient exposés à recevoir le fardeau quelconque qu'on aurait voulu leur imposer , à être menés partout où l'on aurait voulu (3) . Quelle plus fidèle image, surtout des peuples gentils, véritablement liés au dehors des deux routes qui conduisaient au salut : l'une, la tradition primi-

(1) InTenerunt ligatura {Marc. 4).

(2) Ligala eraiit, id est diaboli vinculo impedita (Homil. 67 in Mallh.).

(3) Ligata foris in bivio ante januam {Marc. i).

tive ; l'autre, la loi mosaïque, sans pouvoir prendre ni l'une ni l'autre , sans pouvoir entrer par Jésus- Christ, vraie et unique porte mystérieuse par laquelle seule, ainsi qu'il l'a déclaré lui-même, on arrive au pâturage abondant et salutaire (1). Quel tableau plus frappant des Gentils, au rapport de saint Chrysostome, qui, ignorant les desseins de Dieu, sans foi dans le présent, sans espoir en l'avenir,, chargés de vices, privés de raison^, dégradés par le péché, esclaves du démon et des passions, étaient disposés à suivre le premier imposteur, à recevoir la charge pesante de nouvelles superstitions, de nouvelles erreurs (2) !

Le Sauveur dépêche deux disciples qui ne sont pas nommés, pour indiquer, dit Remy, à l'exemple d'Origène, de saint Chrysostome, de saint Jérôme, les deux rangs où les apôtres furent classés plus tard ; l'un destiné aux Juifs, l'autre aux Gentils (3). Il les envoie vers ces misérables animaux, afin qu'ils les délient : Solvite. C'est là, dit Origène, l'histoire anticipée des desseins miséricordieux du Dieu Sauveur, qui, par le ministère des apôtres, fit délier du vice et

(1) Ego sum ostium. Per me si quis intrcierit, pascua inveniet (Joan. X, 7).

(2) Passionibus immundi, verbi ratione carentes, ignobiles : quia obliti generationis cœleslis, servi passiouum et daemoaum ; oneriferi, quia sarcinam erroris suslinebant (Loc. cit.).

(,3) Duos, propter duos ordines Apostolorum, ad Judaeos et Gent«s (Cafen.).

de l'erreur les peuples juifs et gentils (1). Observez que les deux disciples sont chargés de délier les deux animaux au moment où Jésus-Christ s'approchait de Jérusalem (2). Le Seigneur fit connaître d'avance, continue Origène, par cette particularité, le niyslère où plus tard, sur le point d'entrer dans la véritable Jérusalem, c'est-à-dire, peu avant de monter au ciel, il donna aux apôtres la mission d'aller dans le monde entier délier les hommes de leurs péchés, en vertu de l'Esprit -Saint qu'il leur communiqua (3). Saint Chrysostome ajoute aussi : Jésus- Christ qui dit aux deux disciples : Déliez l'ànesse et l'ânon, c'est Jésus-Christ qui, par l'enseignement et les miracles des apôtres, a vraiment délivré les Juifs et les Gentils de la servitude du péché (4).

Les deux disciples se sont à peine approchés de ces deux animaux pour les délier, que leurs deux maîtres s'avancent pour les en empêcher, en leur disant : « Que faites- vous (5)? » Cruels! ils ne se souviennent d'être les propriétaires de ces deux bêtes que pour les accabler de fardeaux, et ils ne s'en

(1) Haec sunt mysteria Salvatoris, qui per discipulos suos soWit vincula populi qui ex Judaeis venit, et qui ex Gentibus (Loc. cit.).

(2) Cum appropinquasset Jerosolymœ.

(3) Appiopinquans ad Jérusalem, irt est in cœlum ascendens, jussil discipulos suos a peccaiis homines solvere, dicens : Accipiie Spirituni Sanctum, quorum remiseriiis peccata, remiituntur eis {Ibid.).

(4)Solvile; quia Judaei et génies per Apostolorum doctrinam et miracula sunt liberati (Loc. cit.).

(5) Solventibus autem illis, dixerunt domini : Quidfacitis? Quid solvilis (Marc. 5; Luc. 33)?

souviennent pas pour les nourrir ; ils ne font valoir leur droit de propriété que pour leur disputer le sort d'être conduites au Sauveur, par la main des apôtres! C'est la une figure , une prophétie de la résistance que les apôtres devaient rencontrer dans la conversion du monde. Les scribes et les pharisiens étaient des maîtres cruels, opprimant le peuple sous le fardeau d'obr-ervances insupportables (1). Tout en le laissant manquer d'instruction pour reconnaître le Messie, ils s'inquiétaient peu que ce peuple, affamé des vérités saintes, allât en oubliant toujours davantage la spiritualité de la foi et en s'enfonçant de plus en plus dans le vice. A peine les apôtres se présentèrent-ils afin de délier ce peuple infortuné et de le conduire à la connaissance de Jésus-Christ, que ces dominateurs sans entrailles se levèrent comme un seul homme en criaiit : « Que faites-vous ? qui vous a donné le droit de prêcher votre doctrine au peuple qui nous est soumis? » qu'ils menacent et infligent aux apôtres la prison et la mort.

Les empereurs païens ont été aussi des maîtres sans pitié. Rien n'égale l'état d'oppression où ils tenaient les peuples soumis à l'empire romain. Loin de songer à leur faire connaître la vérité, ils avaient ouvert la métropole de Rome à toutes les erreurs. Ils ne se souvenaient de commander que pour opprimer. Quand Pierre et Paul accoururent afin de délier ce peuple de ses superstitions et de ses vices, et le

(1) Imponuut onerm importabîTîa

conduire à Jésus-Christ, ces vils tyrans se levèrent avec fureur pour empêcher leur prédication , leur saint et charitable ministère ; ils punirent de mort ie zèle de ces envoyés de Jésus-Christ, désireux de former un peuple chrétien.

La cruauté se voit aussi chez les maîtres et chez les docteurs de l'hérésie. Où sont, parmi eux, ceux qui s'efforcent d'arracher les chrétiens malheureux qui gémissent sous leur joug aux AÏces et aux égarements? Tout le zèle de ces maîtres sans affection se réduit à ce que leurs misérables bêtes de somme n'écoutent point,ne ressentent point l'action bienfaisante des envoyés de la vraie Eglise, accourant pour les déli\ rer des pièges de tant de folles erreurs. C'est alors seulement qu'ils crient: « Que faites vous? » Qu'un peuple soit luthérien, calviniste, mélanchthouien, zwinglieu, schismatique, toute sa croyance sera toujours plus ou moins sous l'action du pouvoir civil et de ceux qui le représentent et en profitent ; il servira à leurs intérêts, à leurs caprices et à leurs avantages. Le catholicisme seul émancipe les consciences du despotisme local. Les envoyés de la véritable Eglise seuls peuvent délier ce malheureux animal, et, en le ramenant à Jésus Christ^ sous la garde du Pasteur universel, lui rendre la liberté d'enfant de Dieu. Pourvu que ces tyrans des consciences parviennent, par l'injustice, la calomnie, l'oppression, à rendre le retour de ces peuples à la foi catholique impossible, peu leur importe que ces peuples malheureux croient ou non aux doctrines de l'hérésie ou du schisme ; qu'ils

tombent dans d'autres erreurs, ou qu'ils se livrent à tous les vices. Aucun de ces maux ne saurait réveiller leur zèle hypocrite ni altérer leur froide barbarie, parce qu'il u'y a rien la qui compromette , ou plutôt qui ne fortifie la domiuation sacrilège qu'ils ont usurpée sur tout ce qu'il y a de plus sacré dans l'homme, l'esprit et le cœur. Les progrès seuls du Catholicisme les intimident ; la présence seule, la prédication seule des vrais apôtres les trouble, les met en fureur et les fait s'écrier : « Quelle hardiesse, quel attentat de vouloir, par une doctrine étrangère, troubler la tranquillité des Etats (1)!» Et de là, l'exciasioîi des vrais prédicateurs de l'Evangile, l'oppression, l'exil ou la mort.

Les disciples envoyés par Jésus-Christ ne répondirent qu'un seul mot aux propriétaires des animaux, le mot que Jésus-Christ leur avait suggéré : e Le Seigneur en a besoin (2). » 0 belle parole, s'écrie ici Origène ! ce besoin manifesté par le Fils de Dieu est bien digne de sa miséricorde ; car les malheureux lui sont nécessaires pour la répandre sur eux. Jésus- Christ a besoin de ces deux animaux, de leur docilité, de leur aide, non pas tant pour qu'en s'asseyant dessus, il y trouve du repos ; mais pour qu'en lui devenant soumis, ils trouvent de la force eu lui et avec lui ; car leur force lui appartient (3). Oui, le Seigneur a Le-

(1) Quid facilis? qnid solTÏtis?

(2) Dominus his opus habet.

(5) Dignus est Filio Dei, ut Jiabeat neees»wios eos, qrrifc misarieors

soin de nous ; mais ce besoin naît de la richesse de sa miséricorde et non de la faiblesse de son pouvoir. Notre salut, notre liberté d'enfants de Dieu est uu besoin pour son cœur très-aimant, à peu près comme si, dit saint Bernard, Dieu ne pouvait être complètement heureux sans nous (1). Ah ! il lui en coûte bien plus de nous perdre qu'il ne nous eu coûte à nousmêmes ! Il ne peut souffrir que le prince des ténèbres nous tienne liés à sa porte, qu'il nous retienne ses esclaves, comme cette femme de l'Evangile, qui, courbée vers la terre depuis dix-huit ans, ne pouvait lever les yeux au ciel. Oui, Jésus-Christ a besoin de nous : Opus habet; mais c'est là un besoin d'amour, comme un père abesoin d'avoir son fils auprès de lui; il compatit à notre aveuglement, il souffre de notre ruine ; son cœur ne peut être satisfait qu'autant qu'il nous conduit au salut : Opus habet. 0 pécheur mon frère ! écoutez donc cette grande parole d'amour, vous qui, comme un animal indocile, parcourez les voies de la sensualité, de l'obstina! ion et de la ruine ! Si, pendant que je vous parle, vous sentez vos entrailles émues, votre cœur repentant, ce n'est là que l'écho de cette parole amoureuse : « Le Seigneur en a besoin ; opus habet. » Jésus-Christ a besoin de vous pour vous faire du bien, pour répandre sur vous les trésors de sa miséricorde et de sa charité. Venez aussi vous, ô hérétique, ô mécréant; cette voix qui retentit à votre oreille et qui

est. Necessarios habet ut repauset magis eos, sedeiis super eos, quam ut repausetur ab eis (Loc. cilat.)

(1) Quasi sine nobis Deus beatus esse non posset.

remue votre cœur, et vous ne sauriez me le cacher, à moi qui connais l'effet de la parole divine, cette voix est celle du Sauveur, et je vous répète que je suis sou envoyé : « Le Seigneur a besoin de vous ; opvs habet. » Il a besoin de vous convertir par sa grâce, de vous éclairer avec sa vérité. Ah ! ne soyez ni sourds ni insensibles. Rendons-nous à cette affectueuse invitation : si c'est un besoin pour Jésus-Christ, c'est un don précieux, une nécessité véritable, réelle, urgente pour nous d'aller à lui, de nous convertir à lui (1).

Les maîtres des animaux ne répliquent point à cette intimation : « Le véritable maître les demande, parce qu'il en a besoin ; et leur consentement prouve mieux la puissance de la parole de Jésus-Christ que leur docilité pour les apôtres, qui, pauvres etinconnus,ne pouvaient avoir aucune autorité auprès d'eux; car ils l'avaient répétée dans toute sa simplicité.

0 mystère et prophétie magnifiques! Comme la résistance de ces propriétaires figura la résistance que les princes des Juifs, les empereurs païens, les fauteurs de l'hérésie devaient opposer à la prédication évangélique; ainsi la promptitude avec laquelle ils cédèrent, signifie l'impuissance, la nullité de l'opposition, de tous les efforts de la politique, de la puissance et de la cruauté humaine contre l'action de la parole divine. Et les apôtres qui ne répliquent absolument rien au-delà des deux mots que le Seigneur leur avait suggérés ; ce sont les apôtres qui,

(i) Dominus his opus habet, et nos Domino opus babemus.

— 362 ~ pour vaincre la résistance du monde conjuré contre eux, n'ont eu recours ni aux doctrines étranges, ni aux discours académiques, ni aux artifices de Téloquence profane (1) ; mais qui, restant dans la simplicité et dans T obéissance de la foi, ont prêché l'Evangile dans sa pureté ; qui ont présenté à la raison humaine le scandale de la croix dans toute sa nudité ; qui ont répété, annoncé les paroles communiquées par Jésus-Christ (2), telles qu'il les avait mises dans leur bouche, sans les altérer, et avec toute leur intégrité. En agissant autrement, ils n'auraient pas manqué de compromettre le succès de la mission qui leur avait été confiée, et nous ne serions pas chrétiens. Ils n'ont triomphé qu'en laissant parler Jésus- Christ ; c'est ce Dieu qui a parlé par leur bouche, et sa parole est toute-puissante.

C'est ce succès magnifique et étonnant que les évangélistes ont signifié, quand ils disent que les apôtres amenèrent le petit de la mère (3). Dieu bùûi que de grandeur est cachée sous la simplicité de ces expressions! La promptitude, la facilité avec laquelle cet animal indompté et récalcitrant obéit comme sa mère, avec laquelle il oublie sa légèreté et son impatience de tout joug, se laisse brider et conduire à la main, se soumet au poids qu'il n'a jamais porté, est l'image vive, dit saint Chrysostome, de la facilité avec laquelle les apôtres soumirent les Gentils, eu

(1) Non in persuasibilibus IwmianîE sapientiae verbis.

(2) Docentes omnia qusecumque mandavi vobis.

(3) Et adduxerunt tuni {Matth. 1).

changèrent presque tout-à-coup les mœurs et les

idées (1). Cette simple parole des évaiîgélistes : « Et ils le lui amenèrent, » est une histoire complète et une prédiction immense : c'est l'univers païen, sous le symbole de cet animal, soumis à Jésus-Christ ; c'est l'orgueil des Gentils, l'obstination des Juifs vaincus par la parole évangéliqiie ; c'est le résultat incroyable de la prédication apostolique ; c'est l'histoire prophétique de la fondation de l'Eglise, de la propagation de l'Evangile par toute la terre ; c'est la victoire de la croix sur le monde entier, sur toutes les erreurs et sur tous les vices (2). Voilà donc IXotre- Seigneur accomplissant en figure la prophétie du grand mystère de puissance et d'amour par lequel il devait rendre vaines les forces et les armes des ennemis de l'Evangile (3); soumettre les Gentils à son joug (4), se montrer le maître absolu de toute la terre, celui qui s'assujettit tout et qui triomphe de tout (5).

Mais où et à qui les deux disciples conduisirent-ils ces deux animaux déliés? A Jésus (6) : ils n'en firent point usage pour eux-mêmes, ajoute Drutmare; ils ne s'y assirent point, mais ils les menèrent en main ;

(1) Quia puUus indomilus, et fraeni omnino expers, non resilivit ; obedientia significatur Genlium, et in melius repentina mutatio (Loc. citato),

(2) Et adduxerunt eum.

(3) Et dissipabitur arcus belli.

(4) Et loquetur paccm genlibus.

(5) Et potesias ejus usque ad termines terne.

(6) Et adduxerunt ad Jesum (Lue. 5â).

ils les ôtèrent aux propriétaires afin de les conduire à Jésus-Christ, non pour s'en servir eux-mêmes (1) : c'était là l'emblème du désintéressement, de la gênérosité des apôtres et des vrais missionnaires, leurs successeurs, dans la prédication de l'Evangile. Ils n'ont point fait des disciples de Pierre, de Paul, de Jacques, ils n'ont fait que des chrétiens. Ils n'ont travaillé que pour les intérêts de Jésus, pour la gloire de son nom. 0 désintéressement ! ô générosité! ô oubli parfait de soi-même dont ces envoyés, ces dispensateurs fidèles des mystères de Dieu, ont donné l'exemple ! Que de voyages entrepris, que de fatigues endurées, que d'épreuves soutenues, que de sueurs et de sang répandus ! Que de calomnies, que de persécutions, que de tourments pour t'amener, ô peuple romain, à Jésus-Christ ! Et cependant, âmes vraiment grandes, sublimes, héroïques ! quand s'atribuèrent-elles la plus petite louange, pour tant de conversions, de conquêtes ! Ils se cachèrent, s'effacèrent dans leur humilité. Ils n'eurent sur les lèvres et sur leur cœur que Jésus ; ils ne travaillèrent que pour la gloire de son nom, pour le triomphe de sa doctrine, pour l'extension de son empire. Ils ne cherclièrent qu'à se faire oublier, pourvu que Jésus régnât en nous et avec nous (2). Oui, si nous ayons l'avantage de connaître la vraie foi, c'est Dieu que nous devons en louer. Sa miséricorde a choisi Pierre

(1) N©n sederunt, sed adduxerunt [Expos.]

(2) Donec in Tobis efformetur Christus.

et Paul et les a envoyés en Italie pour délier du frein de l'erreur le gentilisme et amener rindocile âoon, nos aïeux, et par eux, "ous tous à Jésus-Christ. Rome, capitale du monde connu^ fut particulièrement figurée dans ce bourg que Jésus indiqua se trouver vis-a-vis des disciples (1) ; mais, ô saints apôtres î si nous devons être reconnaissants envers Dieu qui vous a chargés d'une mission aussi importante et aussi précieuse, nous ne saurions vous oublier, vous qui l'avez remplie avec tant de zèle et tant d'amour! 3îais que pouvait signifier cette circonstance révélée par les évaugélistes , que les apôtres couvrirent de leurs manteaux ces deux animaux et qu'ils aidèrent Jésus-Christ à s'en servir (2). S'il s'agissait d'une histoire humaine, il suffirait de dire, pour l'expliquer, que les apôtres en agirent ainsi pour la convenance et la commodité du Seigneur. Mais comme il est question d'une narration qui, dans sa vérité histcwique, contient les mystères du Fils de Dieu, on est forcé de reconnaître que cette circonstance, si futile eu apparence, renferme une prophétie et un mystère. Les vêtements des apôtres, dit saint Jérôme, sent la variété des dogmes de l'Eglise qu'ils ont enseignés et les vertus dont ils ont donné l'exemple (3).

(t) Per casteilum quod contra apostolos est, mundus iste designalurconlra apostolos enim erat , nec eorum doctrinam volebat accipere (Hieronyiu.).

(2} Et imposnerunt ^eslimenta sua, et Jesum desuper sedere fecerunl.

(5) Vestis apostolica vel doctrina virtutum intelligi potesl , vel eccleisasticorum dogmatom Tarietates (Comm, in Matth.).

Quel mystère important et beau les apôtres n'ontils i^as figuré par cet acte de piété respectueuse, nous fait remarquer saint Jérôme ! Ils nous ont ap pris que l'Eglise est fondée sur les apôtres mêmes; qu'ils sont les véritables docteurs de l'un et de l'autre peuple ; que, pour avoir une foi salutaire, il faut croire comme eux ; que les vraies doctrÏDes sont celles qu'ils ont enseignées ; que la véritable Eglise n'abandonne point leurs vêtements, précieux héritage qui lui a été légué ; qu'elle ne les cache point sous d'autres vêtements plus récents ; c'est-à-dire, que toute doctrine nouvelle n'est qu'invention humaine; que tout ce qui porte le sceau de la nouveauté, porte en même temps celui de l'erreur; que le vrai peuple où Jésus-Christ s'assied, où Jésus-Christ règne, où il se repose, est précisément ce peuple, sont ces âmes recouvertes des vêtements apostoliques, de leur enseignement, de leurs exemples, de leurs vertus ; qui croient ce qu'ont cru ces premiers maîtres de la foi, qui pratiquent ce qu'ils ont pratiqué : vêtemenîs toujours neufs, éclatants, qui ne vieillissent jamais, qui ne se tachent, ne se souillent jamais, qui brillent des couleurs les plus vives ; les seuls qui attirent les regards et les complaisances du Seigneur (1).

Infortunés, qui n'êtes plus couverts des vêtements des apôtres, mais du froc sacrdége de Luther, ou de la mozette souillée d'inceste de Calvin, ou du maù-

(1) Quibns nisi anima instructa (aerit et ornata, sessorcm baber« Doniinum non meretur (Ibid.).

tcau taché d'adultères d'an Henri VIII, ou de la robe d'Elisabeth, empreinte du sang de tant de millions de catholiques immolés à sa cruau'.é î Sous ces vêtements ignominieux^ dégradants, infâmes, détestés du ciel, honnis de la terre, infortunés, je vous le répète, vous ne pouvez avoir l'avantage de voir Jésus assis au milieu de vous î Tous n'avez ni les vêtements ni la foi des apôtres, puisque vous n'avez pas la foi romaine, la foi catholique. Secouez ces vêtements honteux qui vous embarrassent sans vous couvrir, qui vous empêchent de marcher sans vous parer, qui vous accablent sans vous défendre. Quittez ces honteux habillements tissus par le crime et imposés par l'apostasie ; foulez-les aux pieds ; reprenez le manteau des apôtres, les doctrines de l'Eglise catholique ; vous mériterez alors que Jésus-Christ s'asseye parmi vous (1).

0 animal fortuné! qui eut l'honneur de porter sur son dos, non un roi de la terre, mais le Roi et le Maître des cieux! Plus heureux de ce fardeau que de n'en point porter, il sembla sentir ses avantages: la tête haute, l'œil brillant, le pas relevé, l'allure légère, applaudissant à son créateur, il remplit alors à la lettre cette prophétie^ que l'âne entrerait dans retable, ou sous la conduite de son véritable maître (2). Mais combien sont plus heureuses les âmes figurées par cet animal ! car, Jésus-Christ assis sur

(1) Quibus.... (Ut supra).

(2) CognoTit asinus praesepe Domini «ai {lia, i).

cette bête, c'est, nous dit saint Pierre Damien, Jésus-Clîrist justifiant par la foi les âmes qui accueillent docilement sa parole et qu'il comble de sa grâce (1). 0 âmes fortunées ! pour qui le joug du Seigneur est léger, le fardeau est doux ; qui vous sentez plus libres plus joyeuses et plus heureuses du frein de la loi di vine, que ceux qui vivent sans frein et sans respect pour aucune loi!

Prenez garde qu'en ce jour tout se fait par le ministère des apôtres : cette circonstance indique la nécessité du ministère de l'Eglise pour arriver au Seigneur. Le Sauveur se contente d'ordonner qu'on lui amène l'ànesse et son petit ; il envoie deux de ses disciples les prendre. Ce sont eux qui les délient, qui les mènent en main, qui les conduisent et qui les couvrent ensuite de leurs vêtements; ce sont eux qui y font asseoir le Seigneur (2), Telle est aussi la conduite des ministres de l'Eglise : ils convertissent encore aujourd'hui les Gentils et les ^ifs, ils font asseoir Jésus-Christ là où Lucifer régnait auparavant; ils augmentent le peuple chrétien, le maintiennent, l'instruisent, le guident. C'est en vain que les ministres de l'hérésie entreprennent la même tâche : leur voix est étrangère, leurs mains profanes et leurs vêtements bigarrés; ce sont les mains des apôtres et non celles des hérésiarques qui sont requise? pour faire reposer Jésus-Christ dans l'âme humaine.

(1) Dominus sedit super eos, quia ex ftde snajustificatitillos (Ser, in Dotniriic. Palm.).

(2) Et desuper eum sedere fecerant.

Tout ce qui se fait en dehors de l'Eglise, sans son ministère, est vain, stérile, inutile, odieux; le Sauveur n'y met aucune complaisance, il ne gravit dans nos âmes qu'avec l'aide de ses ministres, avec la coopération de leur ministère (1).

Au jugement des Pères et des interprètes, il est constant que le Sauveur se servit d'abord de la mère pour annoncer que le ministère apostolique commencerait son exercice à Jérusalem ; que l'Evangile serait prêché avant tout aux Juifs; que la première église où Jésus-Christ s'assiérait, serait fondée chez eux. Mais, après avoir dépassé l'Olivier et pleuré sur Jérusalem, il passa incontinent, toujours avec le concours de ses apôtres, surl'ânon. Il figura ainsi, d'après Théophylacte, la répudiation des Juifs et le choix des Gentils, à qui les apôtres devaient le faire connaître et sur qui il devait régner (2).

A peine, cependant, ceux qui étaient venus visiter le Seigneur à Béthanie eurent-ils répandu la nouvelle qu'il se rendait à Jérusalem, que toute la ville se met en mouvement, que tout le peuple vient en foule à sa rencontre et l'accompagne sur le chemin (3) ; les uns le précèdent, les autres le suivent. En passant près de la montagne des Oliviers, ils en détachent des branches; chacun veut avoir son rail) Et desuper... (Ut supra).

(2) Primum sedit super asinam , postea super pullum , quia et primum quievit in Synagoga, deinde in genlili populo {Expcs.).

(5) Turba multa, quœ yenerat ad diem feslum, cum audisseui quia Tenit Jésus, processerunt obviam ai {Joan. 12, 15).

m. -li

mcau à la main, ou sa palme, et prendre part à ce triomphe (I). C'était bien avec la palme, nous dit saint Augustin, avec ce symbole de la victoire, qu'il convenait d'accompagner celui qui allait, par sa mort, vaincre la mort, et, par le triomphe de la croix, triompher du démon, auteur de la mort (2). La foule s'accroît à chaque instant ; la route qui conduit à Jérusalem suffit à peine à la contenir ; tous élèvent les bras , tous agitent les branches d'olivier ou de palmier ; la joie brille dans tous les yeux, l'enthousiasme se peint sur tous les visages, toutes les langues se consacrent aux bénédictions et aux louanges; les cris joyeux de toute la multitude sont répétés par la montagne voisine, et de l'Olivier remontent jusqu'au Calvaire. Les derniers instants de la vie du Sauveur du monde sont accompagnés du même cantique angélique qui salua sa naissance ; on les entend tous crier: « Paix aujourd'hui, de la part du ciel, aux hommes sur la terre, et gloire à Dieu, de h part de la terre, au plus haut dcscieux! » Voici le Roi béni qui vient au nom du Seigneur (3) ; puis ils continuent : « C'est celui que David a promis comme le restaurateur de son royaume (4). Sauvez-nous, ô Seigneur, ô vrai

(1) Acceperunt ramos palmarum; alii csedebant ramos de arboribus. Turbae quae prœibant etquae sequebanlur {Joan. 13; Malth. 8, 9).

(iJ) Paliuarum raiiii laudes sunt, sigiiilicantes victoriam : quia erai. Uoniiiius inortcin inoriciulo superalurus, et Crutis trophœo, de diabolo, mortis auctore, triiimphalurus {Tract. 51 in Joan.).

(3) Dipen'es : Benedictus qui venit Rex in iiomine Doniiiii ; pax in cœlo, et gloria in excelsis {Luc. 58) !

(4) Beiiedictum quod vcnit regnuin pa(ris nostri David [Marc. 10).

fils de David; sauvez-nous, non pour le corps, mais pour 1 ame, uon-seulemeuî sur la terre, mais encore dans les cieux (1). » Ceux qui sont en avant comme ceux qui sont en arrière répètent : « Hosanna (2) î » le transport est général, la joie commune ; tous les esprits s'élèvent, tous les cœurs tressaillent, toutes les télés le s;ilncRt, toutes les mains le montrent, toutes les îang'^c ^ !e louent, tontes les bouches le bénissent. Considérez, au surplus, qu'on a souvent, pour honorer des rois et des conquérants, répandu des fleurs et des feuillages, particulièrement de laurier, sur le? chemins ; mais on ne lit dans aucune histoire que des sujeis se soient dépouillés de leurs vêtements pour les jeter sous les pieds de leur roi : le peuple de Jérusalem donna encore cette marque nouvelle d'attachement religieux au Sauveur du monde (3).

Quelle a donc été îa source d'une résolution si prompte et si générale? que voit-on en Jésus-Christ pour l'acclamer comme roi avec tanid'entiiousiasme et de chaleur? Jamais roi n'entra dans la capitale de son royaume au milieu de plus d'honneurs que le Sauveur n'entre aujourd'hui à Jérusalem; aucun roi

(i) Hosanna filio David, hosanna in excelsis (Marc. 9, 10)!

(2) Et qui prœibant, qui sequebantur clamabaiit: Hositni f/Wi ) La parole hosanna se compose de deux mots: hosi, je vous eu prieanna, sauvez- vous. Saint Jérôn>e donne cependant à ces mol. un seul plus étendu. Hosanna, selon lui, signifie sauvez-nous dans le ciel • il d.t qu'on conclut de ces expressions que la venue de J^^sus-Christ' et sa rédemption n'ont pas été seulement le salut de tous les hommes mais celui de tout l'univors. Quid adjungitur..., etc.

(3) Plurima autem turba straverunt vestimenta sua in via (mtth 8)

n'est peut-être entré, selon que le fait observer saint Chrysostome, dans un extérieur plus simple et plus modeste. Il n'est précédé d'aucun trophée de 'villes soumises ; il n'est environné d'aucune garde d'honneur; 11 n'est suivi d'aucuns rois prisonniers, d'aucune armée victorieuse. Il n'a pour tout équipage que la plus liunible et la plus vile monture, recouverte des humbles vèlementsdesapôtres. Au lieu de courtisans armés, il n'a autour de lui que ses douze pauvres apôtres. Il n'a ni la gloire, ni la magnificence, ni les richesses, ni le luxe, ni la pompe, ni la terreur qui accompagnent un roi de la terre. Il n'a rien qui puisse le faire redouter, mais uniquement ce qui peut le faire aimer; tout en lui et autour de lui respire la modestie, la pauvreté, la mansuétude, la grâce et la douceur. Il s'avance, non en imposant les tributs, mais en promettant des grâces; non en menaçant de l'esclavage, mais en apportant le salut (1 ). En un mot, il entre tel que le prophète l'avait prédit, quand, tant de siècles auparavant, il le dépeignait avec les couleurs les plus vives, avec les traits les plus fidèles, comme s'il l'avait eu sous les yeux (2).

Qu'il est doux, ajoute saint Chrysostome, de voir Jésus-Christ, en même temps qu'il accomplit tant de prophéties anciennes, opérer des prodiges si nou-

(1) Non currus, ut cœteri reges, agens; non Tectigalia exigens; non salellitibus constipatus : sed magnam ubique humiliiatem demonstrani (Loc. cit.).

(2) Ecce Rez tuus Tenit tibi justus (maasuetus), et pauper, et Sahattr, sedens super pullum asins !

veaux, si étonnants (1). En effet, qui a pu révéler si clairement au peuple que Jésus-Christ, sous un extérieur si peu capable de séduire et d'imposer, était le vrai roi d'Israël, le Messie promis de Dieu à David, sou véritable héritier, le restaurateur de son royaume spirituel, le Sauveur du monde ; le faire saluer comme le véritable envoyé de Dieu, le béni de Dieu qui vient apporter la bénédiction au peuple, la paix à la terre, la gloire au ciel (2) ? Qui a pu changer en un instant les idées grossières, les préjugés invétérés que ce peuple s'était formés sur le Messie qu'il attendait? Qui a pu élever son esprit au point de ne pas se scandaliser d'un spectacle de tant d'humilité et de misère, lui faire comprendre le mystère du Messie comme l'entendaient Moïse et les prophètes? Qui a pu, d'un peuple matériel, corrompu, ennemi de Jésus-Christ, faire tout-à-coup un peuple spirituel, saint, affectueux ? Et qui a pu changer ainsi sur-le-champ cet animal peu sensible, lui mettre le frein et tirer de sa bouche accoutumée aux blasphèmes l'hymne des anges, les éloges et les bénédictions des prophètes? Qui a pu dissiper ainsi la terreur imprimée par la Synagogue à quiconque oserait seulement nommer Jésus, et qui contraignait tout le monde au silence, sans permettre à personne de se déclarer pour lui? Que sont devenues les menaces répétées si souvent

(1) Diligenter «pende quotmiracula peragit, quot prophetias implet (Loc. citât.).

(2) Beaedictus qui venit Rex, in nomine Domini; pax in coslo, et gloria in excelsis !

— 374 -^ parles pontifes, d'excommunier qnico:ique aurait osé reconnaître Jésus-Christ pour Messie (I) ? Qui a -m produire ces changements si grands et si imprévus*? Qui a pa inspirer ces transports si soudains, ce zèle à honorer Jésus-Christ si vif, si universel, si courageux si fort, si supérieur à toutes les considérations'' humaines? Dieu bon, s'écrie saint Chrysostome ! que de prodiges ce seul prodige ne suppose-t-il pas? Les mis de la terre ne peuvent rien par eux-mêmes, parce qu'ils n'ont rien créé. Toute leur richesse est étrangère, toute leur magnificence est empruntée, toute leur force sensible provient delà contribulion publique qui leur fournit bras et argent ! Jésns fait voir aujourd'hui qu'il dispo^=c d'une force invisible, mais toute-puissante, laquelle réside uniquement et pleinement en lui-même. Jésus s'annonce aujourd'hui roi différent des autres rois, roi unique et vrai, qui, sous les humbles apparences de l'homme, est vraioient Dieu; roi d'une indépendance absolue, d'une -randeur infinie ; roi dont le règne ne dépend que de sa volonté, et qui contient en lui-même le principe et le droit de son commandement, la force de le faire valoir (2). Jésus se présente aujourd'hui comme un roi à qui la nature spirituelle et corporelle est assujettie, qui dispose des volontés libres comme des objets insensibles; qui se forme à lui-même des sujets ' tels, que leur obéissance même est l'effet secret de sa

(U Jam enim conspiraverant Jndœi, „t si quis confiteretur eum esse Chnsium, extra Syiiagogam /ierct i^Ofin. ïx, ■2-i). (2) Cujus priucipalum super huineruni eju's Isa. ix).

grâce ; qui n'a qu'à soulever un peu le voile pour se montrer ce qu'il est; et q-ai, dès l'instant où il lui pluît de régner sur un peuple, sans autres traits que les impressions de sa grâce, sans autre sceptre que la douceur et la paix, se soumet les natioîjs, fait que tous les esprits se prêtent à le reconnaître, que lous les cœurs se porteiU à l'aimer, que toutes les langues contribuent à lui rendre hommage, et fonde un empire sans limites (1).

Tout en accomplissant la prédiction de Zacharie, il s'en fait à lui-même une autre plus splendide et plus magnifique. Les prodiges opérés à Jérusalem sont des gages et des emblèmes d'autres prodi'jcs njus grands qu'il fera bientôt, dans le monde entier, d'une façon plus étonnante. Il ne donnera point de trésors à ses disciples, mais il leur conseillera sa pauvreté ; il ne répandra point sur la terre des armes et des troupes, mais il y montrera seulement un bois de déshonneur (2) ; il ne versera point le sang de ses ennemis, mais le sien et celui de ses amis ; il sera roi, mais il aura pour sceptre un roseau, pour diadème des épines, pour manteau un lambeau de pourpre, pour or sa charité, pour trophées ses plaies, pour trône la croix. Il ne fera point la guerre, mais il apportera la paix; il n'emploiera pas la force, mais la grâce ; il ne portera point l'épouvante dans les esprits, mais l'a-

(1) Eoce Rex luus venit mansuetus, et pauper, et Salvator; et diBsipabitur arcusbelli, et loquelur pacem gentibiis, çt potestates eju8 usque ad tenniuûs tcrrae

(2) Non ferro, sed ligno (S, August.).

mour dans les cœurs (1). Et, néanmoins, il parviendra à faire écrouler la puissance humaine qui s'opposera à l'établissement de son royaume ; il réduira eu poussière le trône des Césars qui voudront persécuter ss religion ; il abaissera l'orgueil des grands de la terre, les forces de l'enfer ; il réunira les Juifs aux Gentils, il assujettira le monde d'une extrémité à l'autre; il fondera un royaume éternel (2). 0 douce royauté de Jésus-Christ! dont la sainteté est la base^ la mansuétude l'ornement, le pardon la gloire, la grâce la magnificence, le salut éternelle fruit ! Soyez, ô Seigneur! oui, soyez notre Roi véritable et unique. Régnez sur nos esprits par votre foi, sur nos cœurs par votre charité, sur notre conduite par vos exemples. Ne nous rejetez point de vous ; ne vous séparez jamais de nous : régnez en nous et avec nous dans le temps et dans rétemité.

SECONDE PABTIE.

Tous les Pères de l'Eglise, appuyés sur l'autorité des saintes Ecritures, principalement de saint Paul, ont enseigné que, selon l'expression de saint Léon, l'incarnation du Yerbe a produit, pour les justes de l'Ancien Testament qui l'attendaient dans l'avenir, les mêmes effets qu'elle produit pour les justes du

(1) Ecce venit Rex tuus mansuetus, et pauper, et justus, et SaWator; et loquelur pacem gentibus.

(2) Et dissipabitur arcus belli; et potestas ejus usque ad terminos terr».

Testament Nouveau, qui la croient accomplie dans le passé (1). U le foi identique, vu qu'elle avait pour objet les mêmes mystères, ou prédits par les prophètes, ou prêches par les apôtres, a uni à Jésus- Christ les justes de tous les temps et de tous les lieux, et les a sanctiûés (2). On ne saurait avancer que rincarnation ait été réalisée trop tard, puisqu'elle a été révélée dès le commencement , qu'elle a toujours été eflBcace, comme elle a toujours été crue (3). Or, ce mystère grand et magnifique de la perpétuité de la religion chrétienne, toujours une et toujours identique, dans les temps qui ont précédé Jésus-Christ comme dans ceux qui l'ont suivi ; ce mystère agréable de tous les justes des temps anciens et des tempsnouveaux, constamment unis, dans la confession de la même foi, au même Jésus-Christ, comme centre du salut universel , est représenté d'une manière sensible par l'entrée triomphale que Jésus-Christ fait en ce jour à Jérusalem. En efifet, l'évangéliste saint Marc présente cette remarque, que le peuple nombreux qui prit part à ce triomphe, était divisé en deux corps, dont l'un précédait, l'autre suivait le Seigneur , et que ces deux corps du môme peuple, séparés de Dieu, mais unis de cœur et animés du même enthousiasme de foi et d'amour, chantaient

(1) Verbi Incarnatio hoc contulit facienda, quod facta.

(2) Quod praedicarunt apostoli, annuutiaverunt prophetae. Una fiiies justificat universorum teniporum sanctos.

(3) Nec sero est impletum, quod semper est creditum.

le même cantique Homnna (1). Selon saint Jérôme, qui imite Origène, la foule qui précède signifie les justes de l'Ancien Testament, celle qui suit représente les justes du Nouveau. Malgré que les uns aient précédé et les autres suivi la naissance du Sauveur et la prédication de l'Evangile , les uns et les autres n'en ont pas moins cru en lui avec une même foi et compté sur lui avec une même espérance; ils l'ont proclamé, invoqué comme Sauveur du monde par une confession unanime (2).

0 grandeur et magnificence du mystère de ce jour! Il retrace comme dans un tableau l'histoire de tous les siècles, l'unité et la perpétuité de la religion, la condition de l'Eglise voyageuse sur la terre ! Car Jésus-Christ qui, avec un air de mansuétude, d'amabilité, de douceur infinie^ assis modestement sur une monture , voyage au milieu de ses apôtres ; c'est Jésus-Christ qui vit et règne dans l'Eglise, qui voyage avec elle par l'humilité de ses exemples et par l'onction de ses grâces. Les deux peuples dont l'un marche en avant, l'autre en arrière, en chantant le même hymne de gloire, ce sont les justes anciens et les nouveaux, les deux alliances, les deux Testaments, qui, comme deux chœurs mis à l'unisson, confessent les mêmes saints mystères, publient les mêmes louanges du Sauveur et lui adressent la même

(1) Et qui praeibant (Ut supra).

(2) Turhae, qu» praecedunt et quas sequuntur, utrumque populum ostendunt eorum qui ante et post Evaugelium Doiuini cr^diderunt et CQOsona Jcsum conffssioiii't vpce Uudftrun( ifiQmtn.).

prière. Cette même foule divisée en deux, tout en ne faisant qu'une seule foule, introduite aujourd'hui par Jésus- Christ et ses apôtres dans la Jérusalem terrestre (mot qui signifie la Vision de la paix), c'est le peuple des élus, c'est la véritable Eglise, qui, attachée au côté du Sauveur, instruite, gouvernée, dirigée, défendue par lui, le confessant avec la foi vive des apôtres, l'honorant de leur culte, l'aimant de leur amour, est introduite par lui dans la Jérusalem céleste, cité de la vision de Dieu, de la paix immortelle et éternelle. Saint Paul n'a-t-il pas dit, en effet : « Tous vous acheminez désormais vers la véritable Sion, la vraie cité du Dieu vivant, la vraie Jérusalem du ciel, figurée par la Jérusalem de la terre (1).»

Qu'il est donc déplorable le sort de ceux qui, par leur obstination dans l'hérésie, vivent en dehors de l'Eglise, lui font la guerre, la méprisent et la détestent, lis sont figurés par ces méchants pharisiens qui frémissent de rage en voyant le triomphe de Jésus, sans former partie du peuple, plein d'humilité et de foi, qui lui applaudit et qui l'honore. Ils ne sont point en la compagnie des apôtres dont ils ont rejeté l'enseignement et que l'Eglise catholique seule professe dans toute sa pureté ; ils n'ont point leurs vêtements, ayant répudié les vertus saintes pratiquées uniquement dans l'Eghse catholique. Jésus-Christ n'est point parmi eux, et ils ne sont point avec lui ;

(1) Accessislis ad Sion montem, et civitatem Dei viveniis, cœlestem Jérusalem {Hebr. xu).

ils ne sont point guidés par lui, ils ne marchent point en sa compagnie. Ils resteront en dehors de la cité éternelle, où Ton n entre qu'avec lui et par lui.

C'est nous seuls, membres de la véritable Eglise, qui ayons l'avantage d'être joints à ce peuple. Mais souvenons- nous que la foule qui accompagne aujourd'hui Jésus-Christ triomphant, en se dépouillant de ses vêtements pour en tapisser le chemin que le Seigneur doit parcourir , a figuré la générosité de l'Eglise primitive qui s'est dépouillée de tous les biens terrestres, biens figurés par ces vêtements: qui a tout sacrifié, tout offert à Jésus-Christ, et qui lui a fait honneur de tout, soit des corps immolés par le glaive des tyrans , soit des biens dont elle déposait le prix aux pieds des apôtres , soit des richesses qu'elle distribuait aux pauvres, qui, selou saint Augustin, sont les pieds de Jésus-Christ. Voilà comment nous devons accompagner le Sauveur à notre tour; dépouillons-nous des choses terrestres, jetons-les à ses pieds, en les faisant servir au soulagement des malheureux, aux œuvres de charité. Le peuple prit en maiu la palme, symbole de victoire : nous devons également suivre Notre-Seigneur en portant la palme de la mortification chrétienne, emblème glorieux des victoires remportées sur les appétits de notre chair, sur les passions de notre cœur. Enfin le peuple cueillit et tint à sa main l'olivier, figure de l'onction de la bonté céleste. C'est ainsi que nous devons marcher après Jésus-Christ, par la pratique d'une piété humble, fervente et sincère.

Chrétiens mes frères, notre vie terrestre et misérable, dans quelques années^ ou dans quelques mois, peut-être même dans quelques jours, se flétrira comme une fleur, se dissipera comme un nuage aui rayons du sokil, comme la poussière est dissipée par le vent ; et notre âme devra quitter sa demeure temporelle pour habiter dans Téternilé (I). Au milieu des hommes, nous sommes éloignés de Dieu. Placés sur la terre, le ciel nous attend. Cette terre c'est l'exil; le ciel c'est la patrie (2). Rattachons-nous donc à l'Eglise, marchons plus que jamais sur les traces de Jésus notre Sauveur et notre vrai roi, suivons les sentiers de son Evangile. Soyons généreux envers le prochain, sévères envers nous-mêmes, pieux et religieux envers Dieu ; telle est l'unique voie pour faire partie du peuple des élus, que Jésus-Christ conduit par sa grâce, qu'il fortifie de son action et qu'il mène à la gloire : guidés, fortifiés, conduits par lui au terme de notre carrière mortelle, la grâce dans le cœur, la joie sur le visage, l'hosauna sur les lèvres, la palme des vertus à la main, chantant l'hymne de l'espérance, nous entrerons avec lui dans la Jérusalem céleste. Ainsi-soit-il !

(1) Non habemus hic manentem civitatem, sed futaram inquirimu» {Hebr. m).

(2j Dum sumus in corpore peregrinamur a Domino (II Cor. t).

TRË1\ÎE-SEPT1ÈUE HOMELIE.

La déposition de la croix et l'ensevelissement de Jésus-Christ.

S. Matthieu, chap. xxvii; S. Marc, chap. xv; S. Luc, chap. xxiii; S. Jean, chap. xix.

Cumque coasummassent omnia quae de eo scripta erant; déponentes eum Ûe ligno, posuerunt eum in monumento.

(AcT. xm.)

Ce que l'Ecriture déclare dans la Genèse , que Dieu, ayant terminé en six jours la création du monde, se reposa au septième, comme celui qui est fatigué à la suite d'une œuvre laborieuse et grave, semble, au premier coup d'oeil, étrange et inconcevable (1). Comment se peut-il, en eifet, que la puissance infinie de Dieu, qui, comme le dit Jésus dans l'Evangile, créant à chaque instant des raillions d'dmes et reproduisant sans cesse une infinité d'êtres nouveaux, ou leur conservant l'existence, depuis des milliers d'années jusqu'à présent, sans être jamais

(1) Et requievit Deus die seplimo ab uniterso opère quod patra- \erat.

fatiguée (1); coirimcnt se peut- il, dis-je, que cette puissance infinie ait pu devenir lasse après six jours de labeur ; en sorte qu'elle ait eu besoin de repos (2).

Yoici la cause de l'obscurité de ce passage : on y attribue au seul Dieu-Dieu ce qui ne convient qu'à THomme-Dieu ; on veut appliquer au passé ce qui n'est qu'une prophétie splendide de l'avenir ; on veut rapporter à la figure ce qui ne se vérifie et ne s'accomplit littéralement qu'au figuré. Le Dieu qui a créé le monde est le même Dieu qui l'a réhabilité. La même sagesse qui a formé l'homme au sixième jour, l'a racheté exactement le sixième jour, en mourant pour l'homme (3); avec cette différence néanmoins, que la création du monde ayant été comme un passe-temps, un jeu pour la puissance divine (4), la rédemption a été, au contraire, l'œuvre sérieuse, l'opération de Dieu par excellence (5); tandis que la création fut le produit d'un commandement général, d'une parole prononcée par Dieu avec une sorte d'indifféreucs (6), la rédemption fut un travail long et ingrat, et qui fatigua réellement l'ouvrier divin qui l'exécuta (7).

Combien il en a plus coûté à Jésus-Christ pour

(1) Pater usquemodo operatur, et ego operor {Joan. v, 17).

(2) Et requievit (Ut supra).

(ô) Sexta die qua houiineui fecerat, pro eodem passus est (A Lap.).

(■t) Ludens in Oibe lenarum [Prov. viii).

(5) Domine, opus tuum in niedio annorum {Habac. m).

(6 Ipsedixit, et facta sunt {Psalm.).

(7) Laboiuvi susiineus {Isa. i). In luboribus a juventate mea {Psol,

UXXTIl).

dissiper les ténèbres de l'idolâtrie, que pour créer la lumière ; pour détruire les vices, que pour faire naître les animaux ; pour restaurer l'image de Dieu dans l'homme, défigurée par le péché, que pour la former la première fois! L'Ecriture donc, en disant, au rapport de saint Augustin, que le Dieu-Dieu se reposa en lui-même le septième jour, après l'achèvement de la création, a voulu prédire que le Dieu- Homme se reposerait le septième jour dans le tombeau, après l'achèvement de l'œuvre bien autrement importante et bien plus noble de la rédemption du monde (1).

C'est précisément pour ce motif que, au jour de demain (le samedi saint), l'histoire du repos du Dieu créateur sera lue sous le titre de prophétie; car elle est réellement une prédiction du repos du Dieu rédempteur ; et c'est en vue de ce mystère, qui devait (s'accomplir un samedi, qu'un pareil jour fut constamment grand, signalé, solennel chez les Juifs (2). Oui, le mystère de la sépulture de Jésus-Christ est aussi important que celui de sa mort et de sa résurrection, vu qu'il est la preuve de l'un et de l'autre, qu'il les enchaîne l'un à l'autre pour en faire un mystère grand et magnifique. Yoilà pourquoi le symbole des apôtres en fait une mention expresse (3), pourquoi saint Paul, dans son fameux discours aux

(1 ) Diem quo Christus erat in sepulcro quieturus hoc modo pnenuntiaTit dicens : Et requievit die septimo ab aniverso opère quod patrarat (De Genêt, ad lit).

[i) Erat enim magnus dies ille sabbati (Joan. xa, 51).

v3; Crucifîxus, moriuus <;( sepultus.

(uifs, où il leur raconte l'histoire de la rédemption, appelle particulièrement leur attention sur ce mystère, en disant : a Après que les disciples eurent accompli tout ce qui avait été écrit de lui, ils le descendirent de la croix et le déposèrent dans un tombeau (1 ) . »3Iéditons donc en ce jour les mystères divins que nous rencontrons dans ces paroles simples et que les chrétiens considèrent à peine. Nous y trouverons de quoi nous instruire toujours davantage dans la religion, à nous enflammer d'amour pour le Dieu qui est mort pour nous.

Suspendez néanmoins pour un instant encore, ô Joseph et Mcodème^ l'œuvre de votre piété, la descente du corps très-saint de Jésus de sa croix, afin que nous nous prosternions devant cet autel auguste, pendant que la victime y est encore attachée ; que nous rendions et à la victime et à l'autel nos adorations et nos hommages, Oui^ ô croix très-sainte! pendant que tu portes encore le prix de notre rachat, l'espérance du monde entier, prosternés devant toi, nous t'adorons d'abord; ensuite nous te prions de faire couler sur nos âmes infortunées une goutte de ce sang divin dont tu as été arrosée , afin qu'il efface les souillures du péché, qu'il nous en obtienne le l)ardon, la grâce ; qu'il augmente nos mérites et nous en assure la récompense éternelle (2).

(1) Et cum consummassent omnia quœ de ca scripta erant; déponentes eum de ligno, pobueruut eum in monumento. ,

(2; 0 crus, ave spes unica ! Hoc Passionis tempoVe, piis adauge gra« liam, reisque dele crimina ^

ni. 2b

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