PREMIÈRE PARTIE
Le lis de Nazareth venait de replier sa tête lan guissante sur sa tige; l'Auteur de la \ie venait d'en durer volontairement la mort la plus douloureuse Jésus-Christ venait de consommer le grand, l'incom préhensible mystère de sa charité et de notre salut ; purifiée dans son sang, arrosée de ses grâces, riche de ses mérites, la nouvelle Eve, l'Église^ venait de naître belle et glorieuse, du cœur amoureux de Jésus, de ce cœur transpercé d'une lauce cruelle, du sein du nou vel Adam, dormant le sommeil de mort [Ephes. v); et cependant, 6 indifférence, ô lâcheté des disciples ! nul d'entre eux ne se présente pour rendre les derniers devoirs au très-saint corps de leur divin Maître ! Mais, ainsi qu'ils l'avaient abandonné vivant au jardin à la fureur des soldats; ainsi, maintenant qu'il est mort, ils le délaissent sur le Calvaire à la haine des Juifs prêts à souiller cette divine dépouille, en l'ensevelissant, sans distinction et sans honneur, dans la fosse commune des condamnés, aux pieds du Gol gotha.
Rassurez-vous , toutefois , chrétiens mes frères ; ce corps très-pur, que vous contemplez là déchiré et ensanglanté, suspendu à la croix, quoique séparé de l'âme très-sainte qui l'habitait, est cependant, non moins que l'âme elle-même, uni hyposlatiquement à la personne du Verbe : comme le fourreau et l'épée dégainée, tout séparés qu'ils sont l'un de l'autre, demeurent néanmoins unis à la même personne qui
porte le fourreau à son côté et l'épée à sa main. Le Père éternel veille sur cette dépouille précieuse de son Fils unique. Les millions d'anges qui l'entourent invisibleraent, le défendent en l'adorant. Maintenant que le sacrifice est accompli, que le temps des humiliations est passé, nul n'aura plus la faculté de l'outrager. De même que la rage des Juifs n'a pu rompre les jambes au Sauveur, parce que Dieu avait dit qu'on ne briserait pas un seul osa son agneau (I) ; de même elle ne pourra point en profaner les chairs immaculées, en les confondant avec les chairs impures et corrompues des pécheurs ; car Dieu a dit aussi que son Saint ne verrait point la corruption (2). La bonté divine, qui avait dissipé le premier dessein des Juifs, dissipera encore cet autre.
D'ailleurs, à quoi bon nous scandaliser de la conduite des apôtres? Cette monstruosité des hommes est permise, destinée à servir, et sert admirablement un autre dessein de Dieu. Si les apôtres, nous fait remarquer saint Ambroise, avaient pris soin du corps inanimé du Seigneur, qui aurait empêché la méchanceté des Juifs de dire que les apôtres ne l'avaient pas enseveli, mais caché, puisque, malgré qu'il ait été enseveli, ils n'ont pas craint d'avancer que les apôtres l'avaient enlevé? Il fallait donc que cette inhumation, à laquelle la vérité de la résurrection était attachée, s'accomplît d'une manière publique et so-
(1) Os non comminuetis ex eo {Ibid. xix, 36].
(2) ÎHoa dabis Sauctum tuum videre corruplionem {Psaî. xt).
lennelle, et par des hommes de qualité et de distinction, appartenant au corps même du Sanhédrin judaïque, et sur q ii Ton ne pût aucunement jeter le soupçon de trahison et de fourberie (1). Or, tels furent précisément les personnages à qui Dieu inspira la pensée et le courage de donner la sépulture au corps de son divin Fils.
L'un était Joseph d'Arimathie, habitant Jérusalem, noble de naissance, riche de fortune, très-haut par sa dignité et par son rang, puisqu'il était l'un des soixante-dix magistrats qui composaient le Conseil suprême et qu'on nommait les Anciens du peuple ; et, parmi ces derniers, U était l'un des dix sénateurs qui, sous les Romains, exerçaient la plus grande autorité (2), Ce Joseph était, au surplus, disciple de Jésus, mais disciple caché, par crainte des Juifs (3) . Sa peur n'avait, au reste, rien de vil : elle n'était que cette prudence évangélique cachant la vérité pour un temps, afin de la faire triompher plus tard. Ce n'était pas de la politique mondaine qui la trahit et qui l'opprime : en effet, Joseph n'avait pris aucune part à la sentence du sanhédrin ; il avait même protesté contre la condamnation injuste du Sauveur (4). C'est
(1) Ut domestico Judœi revincerentur testimonio. Nam si aposloli sepelissent, dicerent utique non sepultum, quem sepultum, raptum esse dixerunt {In Luc).
(2) Post hsec ecce venit quidam homo dives ab Ârimathaea, qui erat nobilis decurio (.xxvii, 57).
(5) Discipulus Jesu : occu^tusautemproptermetum Judsorum (Joan. XIX, 38).
(4, Hic QOQ coDseuserat xusiiio et actibu» corum (JLuc. xxiu, 51).
pourquoi TEvangile le loue à l'égal du saint vieillard Siméon et l'appelle aussi un homme simple et juste qui attendait d'une foi vive le règne de Dieu et la rédemption du monde (I). C'est ainsi qu'il conciliait la foi la plus vive avec la piété la plus tendre, Ir prudence avec le courage ; car le courage sans pru dence n'est qu'audace ; et la prudence sans courage n'est que lâcheté. Ainsi, tandis que la présomption des apôtres se changea en peur, au moment du danger ; la prudente réserve de Joseph, l'humble défiance avec laquelle il se disposait secrètement , par la prière, à confesser Jésus-Christ en son temps, se changea en courage. Tel est l'homme que la Providence divine, dans sa plus grande sagesse, dit Bède, choisit pour la haute charge, dont les anges mêmes se seraient tenus honorés, de donner la sépulture au corps du Fils de Dieu, à savoir: un homme qui réunissait en sa personne la grandeur de l'autorité et la grandeur de la vertu, afln que, par son autorité, il pût sans obstacle accomplir parmi les hommes le noble office que ses vertus lui avaient mérité auprès de Dieu (2).
Dès que Joseph jugea le moment favorable où le disciple de Jésus devait se déclarer, se manifester, sans rougir du divin Maître, il se présenta à Pilate,
(1) Vir bonus et jn?tus qui exspectabat regnnm Dci (Ibid.).
(2) Talem autera esse decehat, qui corpus Domini sepeliret, qui per nobilitatem potentise saecularis facultatem possel ohtinere minislrandi ; ci per jusiitiam meriiorum tali ministerio dignaretur (In Marc).
le visage intrépide, le cœur résolu (1) ; et, sans en redouter la politique aussi cruelle qu'inhumaine : « Sachez, lui dit-il, que je suis aussi un disciple de Jésus et que je m'en glorifie. C'est à ce titre que je viens ici en demander le corps ; il m'appartient, j'y prétends, je le veux (2).» Pilate humilié, confus d'un langage aussi libre, ne le contredit point et n'y fait point cette opposition, que le corps d'un condamné appartient à la justice publique, et que nul particulier ne peut avoir le droit de le réclamer. Il fait seulement appeler le centurion chargé d'assister à la cruelle exécution du Calvaire ; il demande si Jésus était véritablement mort, Dieu voulant, par ces dispositions, que nous fussions de plus en plus assurés de cette mort qui nous procurait la vie. Ayant su par ce témoin fidèle que le Sauveur était véritablement mort, en jetant un grand cri, il ordonna sur-le-champ que le corps du Crucifié fût livré à Joseph, et il lui en fit en quelque sorte don (3). 0 don magnifique! ô trésor précieux ! qui pourrait rendre la joie sainte de Joseph en se voyant le dépositaire et l'arbitre du corps de son Seigneur? C'est bien avec raison, dit saint Ambroise, que l'évangéliste l'appelle un homme riche : et comment ne pas être riche, quand on possède Jésus-Christ (4) ?
(i) Introivit audacter ad Pilatum {Mare, xt, 43). (2; Petiit ut loUeret corpus Jesu, eo quod esset discipulus Jesu (lue 52 ; Joan. 38).
(3) Pilatus jussit reddi corpus; donavit corpus Joseph {Matth. 58).
(4) Merilo dives hic dicitur, ubi corpus tccepit Chrlsti {In Luc).
Le généreux Nicodème s'associe à l'intrépide Joseph dans ce devoir pieux. Il apporte avec lui près de cent livres du précieux baume de myrrhe et d'aloës, afin d'oiudre, selon l'usage, le corps du Seigneur (1). Tout autre homme que Joseph se serait peut-être offensé de cette conduite et aurait dit : « Gardez, Nicodème, gardez votre baume : eh quoi! ne suis~je pas assez riche pour fournir des aromates plus qu'il n'en faut ? puisque je donne spontanément le sépulcre, je puis tout aussi bien donnerla myrrhe. C'est à moi seul que le corps a été donné ; c'est à moi seul qu'il appartient de pourvoira tout. » Mais non; comme la même grâce a choisi ces deux âmes généreuses, ainsi la même charité et la même religion les unit. Joseph, le pieux, le bon Joseph, voit au contraire avec plaisir son collègue dans le sanhédrin s'u. nir à lui dans l'œuvre sainte d'honorer la sépulture de Jésus-Christ. «Venez, lui dit-il, venez, mon frère, venez partager avec moi la gloire que Dieu m'accorde. Cette gloire est si grande, que, tout en la partageant avec vous, elle me reste encore tout entière. Votre coopération ne diminue en rien mon mériteelle le redouble, quand il s'agit d'honorer Jésus; il l faut que tous ceux qui l'aiment y concourent. » Ah! il n'y a dans les œuvres de religion ni rivalités scan. daleuses ni susceptibilités mesquines et ridicules, quand le zèle en est pur, quand la charité de l'Es-
(1) Venit autem et Nicodemus ferens mixttiram myrrhae et aloe quasi libras centum (Joan. 39).
prit-Saint en est le principe» et la gloire de Jésus- Christ l'objet !
Ce Kicodème est le personnage distingué qui était venu antérieurement visiter de nuit le Seigneur (1), et l'avait confessé Fils de Dieu, Rédempteur du monde, par ces belles expressions: « Maître, nous savons que vous êtes descendu du ciel, que vous êtes venu de Dieu et que Dieu est avec vous : nul ne pourrait faire les prodiges que vous opérez, si Dieu n'était pas en lui et avec lui (2).» Jésus-Christ, ce bon Sauveur, l'avait accueilli avec bonté, l'avait instruit avec amour du grand mystère de la croix. Il l'avait, pour ainsi dire, initié à la grâce, à l'honneur qu'il devait avoir plus tard de l'ensevelir.
3Iais comme Nicodème avait avec Joseph le commun avantage d'être disciple de Jésus-Christ, ainsi il avait avec lui, devant les hommes, la dignité d'être membre du grand Conseil, prince et ancien du peuple. O Providence divine! combien vous avez été admirable dans les lîonncurs rendus à la dépouille de votre Fils, dans la réhabilitation de sa mémoire et de son nom, dans la confusion de la haine aveugle, des calomnies impudentes de ses ennemis ! Les pharisiens avaient dit, dans leur faste superbe, en parlant du Sauveur: « Quel est donc cet homme qui se donne pour le Messie ? Y a-t-il parmi nous, princes et sénateurs, un seul personnage qui ait cru en lui ?
(1) Qui venerat ad Jesum nocte primum {Joan. 39(.
(2) Scimus quia a Deo venisti, Maglster : nemo enim potest haee signa facere, nisifuerit Deus cum eo {Joan. iii, t).
— 393 ~ Il n'a rencontré de disciples qae parmi de pauvres femmes, parmi la plèbe, parmi les ignorants des choses de Dieu, qui par là sont maudits de Dieu (1). » Voilà donc Dieu donnant an démenti solennel à des paroles aussi insultantes; voilà non-seulement un, mais deux, et les plus nobles, les plus riches, les plus influents et surtout les plus probes, les seuls pieux de tout le sauhédriu, qui, après la mort de Jésus-Christ, se déclarent ouvertement ses disciples et rendent un témoignage éclatant et public à son innocence et à sa divinité ! Les voilà qui, à la vue d'un peuple immense, à l'aide d'échelles^ s'élèvent jusqu'à la croix, qui, au lieu d'être alors l'ornement des couronnes royales, n'était que l'infâme gibet des condamnés; les voilà qui, sans rougir de faire l'oflBce du bourreau, déposent eux-mêmes le crucifié! Ils ne redoutent point d'encourir l'impureté légale; car la loi déclarait impur et souillé quiconque avait touché un cadavre ; elle voulait qu'il fût séparé du commerce des autres hommes comme un excommunié (2). C'est qu'ils savent que le contact du corps de Jésus- Christ efface les souillures au lieu d'en produire ; qu'il purifie l'âme sans salir la chair de l'homme. C'est qu'ils sont les vrais disciples et les imitateurs de 3Ioïse ; car, sans égard pour le respect humain, pour la méchanceté de leurs collègues, pour les moqueries de la popu-
(1) Nuœqnid ex Principibus aliquis crediditin enm, aut ex Phmsxis
Sed et turba haec maledicti sunt {Joan. vii, 48).
(2) Quicumqne morticina tetigerit, poUuelur, et erit immandas {IsvU. XI).
— 394 ■— lace, comme autrefois Moïse en esprit, ils s'associent en réalité et de grand cœur aux opprobres de Jésus, les préférant à toutes les richesses et à tous les honneurs de l'univers. Ils sont ses premiers disciples à s'honorer de la croix, à l'adorer, à en prêcher les gloires et les grandeurs ; et qui, prévenant les transports de la charité généreuse de saint Paul, semblent, par le fait, s'écrier du haut de la croix : « Nous mettons toute notre gloire, toutes nos espérances dans cette croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui vient de nous sauver et de nous racheter; croix qui contient et qui répandra dans le monde la grâce, le salut, la résurrection et la vie (1). »
Admirez ces hommes grands, sublimes, ces véritables pontifes, prémices et modèles du sacerdoce chrétien; considérez avec qael sentiment de tendresse et de crainte respectueuse dans le cœur, avec quelle expression de piété et de religion sur le visage, avec, quelle modestie, quel recueillement ils approchent leurs mains du corps immaculé de Jésus-Christ, de ce tabernacle où habite la divinité, de ce corps pur, délicat, flexible, odorant; de ce corps qui n'est point une œuvre humaine, mais celle de l'Esprit-Saint, et d'où s'échappe un parfum divin et qu'entoure une atmosphère céleste ! Nicodème, dit saint Bonaventure, en détache les clous, Joseph reçoit le saint corps en« tre ses bras ; et, heureux d'un fardeau aussi précieux
(1) Nos autem gloriari oportet in cruce Domini Nostri Jesu Christi : in quo est salus, vita et resurrectio nostra; par quem salvati et liberati sumus (Galat. n).
il le presse contre sa poitrine. Comment avoir Jésus- Christ entre ses mains, le connaître, l'aimer et ne pas opposer lèvres à lèvres, cœur à cœur, ne pas l'embrasser, le couvrir de baisers affectueux (1)!
La Yierge Marie assiste à cette œuvre de piété religieuse, le cœur percé du glaive de la douleur; mais le front serein, la paupière sèche, le regard majestueux, l'attitude sublime, comme il convenait à Ig mère d'un tel fils. C'est elle, disent les interprètes^ sur l'autorité d'anciens mémoires, qui, debout aux pieds de la croix, reçoit d'abord dans son sein, à mesure qu'ils sont arrachés, les clous cruels qui ont percé les mains et les pieds d'une humanité qui lui est si précieuse et si chère (2). Elle accueille ensuite entre ses bras, et place le saint corps sur le sein virginal qui l'avait enfanté ; absorbée dans ces mystères sublimes, extasiée dans sa douleur, elle serre contre son cœur le gage chéri de ses entrailles très-pures; et, dans sa magnanimité, elle l'offre au Père pour le salut commun (3). Jean, le disciple chéri, se jette sur la dépouille divine, et, une fois encore, il place sa tête virginale sur cette poitrine sacrée, sanctuaire de l'amour infiai, contre laquelle, le soir précédent, il avait eu le bonheur de reposer et d'apprendre tant de secrets et tant de délices célestes (4). Madeleine
(1) Nicodemus descendit ad clavos, Joseph sustentabat corpus. Félix quippe, qui corpus Domini meruit amplexari !
(2) Clavos qui extrahebantur in sinu sue suscepit (Apud Metaph.).
(3) Toto corpore circumfusa, membra illius amplexa est (Baroa.)*
(4) Joannes plorans cecidit super pecius Jesu (Enseb.).
presse, embrasse, baigne de ses larmes, couvre de baisers pieux ses pieds divins, d'où elle avait senti autrefois surgir tant de contrition, tant de grâces, tant de paix et tant d'amour (1). En un mot, toutes les personnes présentes, âmes aimantes et dévouées à Jésus-Christ, les femmes pieuses, les soldats repentants, le centurion converti, s'empressent tour i tour de toucher, avec une piété respectueuse, l'auguste chair divine, d'où s'échappe une atmosphère céleste, une vertu ineffable, qui porte la consolation et la paix dans tous les cœurs.
Les mystères de Jésus-Christ, parfaitement accomplis, subsistent et se renouvellent néanmoins sans cesse. L'Agneau divin, toujours vivant dans les cieux (2), y est encore comme sans cesse immolé. Aujourd'hui donc, comme autrefois sur le Calvaire, tous les chrétiens doivent participer, sans distinction d'âge, de condition, de sexe, à la sépulture mystique de Jésus-Christ, c'est-à-dire à son sacrement. Tous doivent aller chercher le Seigneur à son autel, comme aux pieds de sa croix, disposés à renoncer à tout pour lui être fidèles; le recevoir comme s'il venait d'être déposé de la croix; considérer ses plaies, les baiser avec un amour mêlé de reconnaissance et de vénération; heureux d'être associés aux saints personnages du Calvaire et de pouvoir pratiquer d'une manière intérieure et spiri-
(1) Magdalena vero susrepit pedes, apud quos tantam gratiam olim venerat {Idem.) .
(2) Semper viTens.
taelle les services de piété religieuse que ces personnages rendirent d'une manière extérieure et visible au corps très-saint du Sauveur. L'Eucharistie, en effet, dans les intentions de Jésus-Christ, soa divin auteur, n'est que Tabrégé.le mémorial toujours subsistant des mystères de sa mort (1).
Hatons-nous cepe.idant, le temps presse. La nuit qui précède ie sabbat, où il ne sera plus permis d'ensevelir gr mort, s'approche (2). M -.rie confie donc à Joseph et à >!icodème la dépouille sacrée : ceux-ci ne la lavent point; quel besoin avait d'être lavé de notre eau le corps immaculé du Fils de Dieu, qui venait de nous laver tous avec son sang? Seulement, dit saint Jean, ils l'oignent de la tête aux pieds de parfums odorants. Ils l'entourent, le lient étroitement avec des linges blancs; ils l'en ceignent tout entier, comme le faisaient ordinairement les Juifs, en pareille circonstance (3).
0 caractère admirable et divin de l'Évangile ! tous ces détails sont rapportés par les évangélistes sans y ajouter aucune réflexion. Qu'y a-t-il cependant de plus digne de réflexion que tout ce qu'ils racontent? Pourquoi le Yerbe divin a-t-il voulu que son corps fût embaumé de tant de parfums et d'aromates, tandis qu'il n'eu avait aucun besoin, puisque la personne même du Yerbe, a laquelle il était uui, était
(1) Hoc facile in meam comemmorationem.
(2) Dies erat parasceves, et sabbaium illuceseabat {Luc. 4jj.
(3) Acceperunt ergo corpus Jesu, et ligaverunt iilud in linteis cum aromatibos, sicut mos est Judxis sepelire (^oan. iQ).
plus que suffisante pour le préserver de la corruption? Pourquoi a-t-il voulu être traité en mort, puisqu'il devait ressusciter sous peu? Oh! ce bon Sauveur, dans toutes ses dispositions, eut bien moins en vue l'honneur dû à sa chair très-sainte, que la consolidation de notre foi. Il savait fort bien que, dans la suite des siècles, il ne manquerait pas de blasphémateurs audacieux (et il y en a même aujourd'hui) qui, animés de l'esprit infernal, oseraient soulever leurs langues , faire passer le Sauveur du monde pour un personnage fictif, mythologique, iusubsistant ; l'appeler la vertu de Dieu unie à une chair fantastique et aérienne ; soutenir qu'il n'avait souffert, qu'il n'avait été crucifié et qu'il n'était mort qu'en apparence, et non en réalité : niant ainsi le sacrement magnifique, ineffable, souverainement consolateur de la bonté divine, du Fiis de Dieu véritablement mort sur la croix pour le salut des hommes! Que fait donc le Seigneur? De même qu'à peine ressuscité, afin de détromper les disciples qui, eu le voyant subitement devant eux, le prenaient pour un esprit et un fantôme (1); afin de les convaincre qu'il avait un corps glorieux, il est vrai, mais véritable et réel, il leur montra son côté ouvert, ses mains et ses pieds percés (2), et, avec une confiance toute d'amour, leur donna son corps à toucher (3) : de même au-
(i) Existimabant se spiritum videre Luc. (xx). (!2) Ostendit eismanus et pedes, et lalus(//;îd). (8) Palpate et videte,quia spiritus caruem etossa non habet, sicutme Tidelis habere {Ibid.).
jourd'hui, à peiue mort, il voulut être oint, touché, lié, dans un lieu découvert, en présence d'une foule de témoins, afin de rendre la réalité de sa chair et la vérité de sa mort toujours plus évidentes et plus certaines. Joseph et Nicodème, et tous ceux qui assistèrent à l'œuvre pieuse de l'inhumation du Seigneur^ eurent sous les yeux, touchèrent de leurs mains ce saint corps ; ils le palpèrent et se convainquirent, et nous ont par là même convaincus nous-mêmes que c'était une chair humaine comme la nôtre ; ils en considérèrent la tête horriblement percée d'épines, le front pâle, les yeux éteints, les joues livides, les lèvres décolorées, la chevelure ensanglantée, les chairs en lambeaux, le côté ouvert, les blessures profondes, l'inertie, l'insensibilité, l'abandon d'un corps privé de vie ; ils ne doutèrent point, comme nous ne doutons point nous-mêmes sur leur témoignage fidèle, que Jésus-Christ ne fût véritablement mort. En supposant même, par impossible,, qu'il ne fût pas vraiment mort des tourments de la croix, de la blessure faite au cœur, il eût dû mourir par l'effet seul de son inhumation, puisqu'il est impossible qu'un corps humain, chargé et comme enseveli dans plus de cent livres d'aromates et de baume, lié étroitement par des langes, le visage couvert du voile mortuaire cité par l'Evangile, renfermé durant trois jours dans un tombeau, ne restât pas suffoqué, mort. Quelle admirable harmonie, quelle profonde sagesse, quel plan divin ne se montre pas dans les mystères de Jésus-Christ ! S'il fût ressuscité peu après avoir
rendu le dernier soupir sur la croix, sans passer par ie tombeau, on eût pu douter s'il était réellement mort; mais comment en douter après tout ce que nous lisons avoir été exécuté envers ce corps trèssaint? Le mystère de la déposition et de la sépulture du Seigneur est donc une preuve invincible de celui de sa mort.
Ces saints personnages, en traitant comme mort le saint corps du Seigneur, Dieu le disposant ainsi, et sans qu'ils s'en doutassent eux-mêmes, se préparèrent à devenir des témoins exceptionnels de sa résurrection. Remarquez bien, pour cela, que Nicodème ne fut pas le seul qui apporta des aromates et des parfums pour oindre le corps de Jésus, mais que les femmes pieuses avaient apporté également des parfums pour embaumer ce corps qu'elles trouvèrent déjà ressuscité (1). Ce soin, cette attention des femmes pieuses et des hommes, des maris et des disciples à oindre le corps mort du Sauveur, montre qu'ils ne songeaient nullement qu'il pût ressusciter dans quelques heures; s'ils y eussent pensé, même quelque peu, ils l'eussent gardé, comme endormi, dans leurs maisons ; ils n'eussent pas répandu à profusion tout autour une pareille quantité de parfums ; ils ne l'eussent pas lié et serré entre des suaires ; ils ne l'eussent pas enfermé dans un tombeau, comme tout autre corps devenu cadavre. Dieu permit alors que la foi en sa résurrection s'affaiblît ou s'éteignît presque
(1) Emerunl aromata, ut \cnieutes ungerent Jesum {Marc. i).
entièrement chez tous (Marie exceptée), afin qu'on ne put suspecter qu'ils eussent vouJu soustraire le corps et le donner pour ressuscité ; car la possibilité de la résurrection était si éloignée de leurs idées, qu'ils ne songèrent qu'à le préserver de la corruption, au moyen d'antidotes humains. 0 providence admirable de Dieu ! ces âmes fidèles l'avaient vu mourir de leurs jeux (1); elles avaient été témoins de l'embaumement et de l'inhumation ; elles y avaient même participé; elles lavaient traité comme celui qui, dans leur persuasion, ne devait point ressusciter. On ne saurait donc attribuer la confession que ces dévots personnages firent de la résurrection du Seigneur, a une surexcitation d'imagination , à une idée fixe qu'ils avaient montré ne point avoir ; leur infidélité passée a donné le plus grand poids à leur témoignage postérieur. Plus ils ont mis de zèle unanime à ensevelir le corps du Sauveur avec tous les égards voulus, plus ils se sont montrés dépourvus de l'idée qu'il dût ressusciter ; moins ils crurent d'abord qu'il ressusciterait, plus ils ont ensuite mérité confiance, lorsque, forcés de se démentir, ils le confessèrent ressuscité. Les fails de l'histoire de notre Seigneur, tout en éclairant l'esprit, parlent au cœur; tout en fortifiant la foi par les circonstances dans lesquelles ils s'exécutent, parles grands mystères qu'ils renferment, par les leçons précieuses qu'ils offrent, ils sont des stimulants a la piété, des règles de conduite et d'amour. Quu
(1) Eraut autem ibi mulicres niuilse (Marc. 40).