PREMIÈRE PARTIE
H est des hommes qui font grand bruit de ce que saint Jean, disciple chéri de Jésus-Christ, soit le seul parmi les évangélistes qui n'ait point parlé de la cène eucharistique, où le Sauveur opéra le plus tendre
(1) Positus est... (Ibid.).
et le plus grand de ses miracles. Il est loin cependant d'en être ainsi ; le grand Ihéclogien, le grand évangéliste de l'amour, ne l'a point passé sous silence. Eu effets si saint Jean a laissé dans l'ombre le mode dont ce mystère fut institué, ce fut parce qu'il avait manifesté suffisamment la manière dont il fut révélé et promis par Jésus-Christ. D'ailleurs, aucun évangéiiste n'a, plus que saint Jean, offert de preuves pour anéantir les difficultés que l'orgueil des hérétiques y oppose ; aucun d'eux n'a établi la vérité de ce grand mystère mieux que saint Jean ; il est aisé de s'en convaincre en lisant le chapitre vi^ de son sublime Evangile. Tâchons donc de l'expliquer, ce chapitre si important; voyons-y le mystère eucharistique révélé et promis dans les termes les plus clairs, avec les expressions les plus tendres ; contemplons-le disposé, enchaîné avec les dogmes fondamentaux de toute la religion.
Yoici la narration de saint Jean : Le lendemain du jour où le Seigneur avait rassasié environ douze mille personnes avec cinq pains; pendant que les Juifs étaient encore sous l'impression de la stupeur produite par ce miracle ; pendant qu'ils avaient encore, pour ainsi dire, dans la bouche la saveur de ce pain miraculeux , Jésus-Christ, les voyant marcher à sa suite et décidés à ne point se séparer de lui, : leur dit : « En vérité, je connais d'où vient votre empressement pour moi : il est tout intéressé et terrestre. Yous me recherchez, non plus parce que les miracles que vous m'avez vu opérer vous ont
fait croire en moi, mais parce que vous avez mangé mon pain et que vous en êtes restés satisfaits et rassasiés (1). » Transportant aussitôt son discours et l'es- ]}rit de ses auditeurs de la figure au figuré, de la terre au ciel, il s'exprime de cette sorte : « Je vous avertis donc de rechercher la nourriture de l'âme avant celle du corps; l'aliment spirituel qui vous l'cra vivre pendant l'éternité, plutôt que les aliments matériels qui font vivre dans le temps (2) : c'est moi qui vous donnerai cette nourriture mystérieuse ; par le pain miraculeux que vous avez mangé hier, mon Père céleste a voulu vous donner comme l'a- \aut-goùt et le gage du pain spirituel et divin que je vous promets en ce moment (3). >» Les Juifs com- ])rirent à ce langage qu'ils devaiciit mériter une grâce pareille à la faveur d'une œuvre agréable à Dieu, r/est pourquoi ils lui demandèrent quelle pouvait être cette œuvre (4) , et Jésus-Christ leur répondit : « La première œuvre que vous ayez à faire, la plus agréable à Dieu, c'est de croire que je suis le Messie que Dieu lui-même a envoyé (5). »
Mais, par quelle marque, par quel prodige extraordinaire, reprirent aussitôt les Juifs, nous prouvez-
(1) Amen dico vobis : Quaerilis me non quia vidistis signa, sed quia manducaslis de panibus et salurati eslis [Joan. vi, 26).
(2) Operaniini non cibum qui périt, sed qui pernianet in vitam aeternam.
(5) Cibum quem Filius honiiuis dabil vobis. Hune enim signavit Pater {Ibid.) .
(4) Dixerunt ergo ad eum : Quid facienius ut opereniur opéra Uei.
(5) Ho« est opus Dei : ut credatis ia eum quem misit ille.
vous que vous êtes véritablement envoyé de Dieu, non plus comme un autre prophète, mais comme le 3Iessie qu'il a promis ( 1 ) ? Tous avez, il est vrai, opéré le miracle de la multiplication des pains, et vous nous avez nourris dans le désert. Mais Moïse n'a-t-il pas aussi nourri nos pères dans le désert, avec la manne? Tous nous avez fourni de la nourriture pendant un jour seulement, tandis que Moïse a alimenté un grand peuple durant quarante années : vous nous avez donné un pain terrestre, manipulé par les hommes ; Moïse leur donna un pain descendu du ciel et préparé par les anges. ISéanmoins, Moïse ne prétendit jamais passer pour le Messie, mais simplement pour un prophète (2). « Que dites-vous donc ? répond aussitôt le Seigneur. La manne de Moïse venait de l'air, et non véritablement du ciel. Le pain véritable, descendu du ciel,, est celui que mon Père vous donne en moi et par moi. Le vrai pain de Dieu, en effet, le vrai pain céleste est celui qui donne la vie spirituelle au monde (3). »
Les Juifs comprirent encore par là que le pain dont Jésus-Christ entendait leur parler était bien plus substantiel et bien plus délicat que la manne elle-même, et qu'il était en son pouvoir de le leur
(1) Quûd ergo tu facis signuin, ut videamus et credamus tibi? Quid operaris?
(2) Patres nostri manducaverunt manna in deserto, sicul seriplum est : Panem cœli dédit eis manducare.
(3) Kon Moyses dédit vobis panem de cœlo; sed Pater meus dat vobis panem de cœlo Terum. Panis enim Dei «st, qui de cœlo descendu et dat Titam nuado
donner ; car, après avoir fait de si grands prodiges, il pouvait en opérer un autre plus singulier et plus étonnant. Comme donc le Seigneur, en parlant de son eau capable d'éteindre à jamais la soif, avait excité antérieurement chez la Samaritaine le désir de lui demander cette eau mystérieuse, afin de n'avoir plus soif (1) ; ainsi, en discourant avec les Juifs de son pain qui rassasiait pour toujours, il venait de réveiller chez eux le désir d'avoir ce pain singulier, afin de ne plus ressentir le besoin de manger ; c'est pourquoi ils lui disent : « Seigneur, donnez-nous donc pour toujours de votre pain miraculeux (2). » Et de même que le Seigneur prit occasion de la prière que lui faisait la Samaritaine d'obtenir une eau matérielle, de lui révéler le mystère de l'eau spirituelle de sa grâce ; de même, en ce moment, il prend occasion de la prière que lui adressent les JuifS;, de leur révéler le grand mystère de son pain divin et sacramentel (3). En effet, sur le ton d'un maître et d'un Dieîa, il leur dit sans énigme, sans image : « Le pain de la vie éternelle, le pain miraculeux, supérieur à la manne, dont je vous ai parlé jusqu'à cette heure, je le suis moi-même. Ainsi que celui qui croit en moi n'a plus soif de la vérité , ainsi celui qui \ient à moi n'a plus faim de la grâce, parce qu'il la retrouve toute en moi (4).
(i) Domine, da niihi hann aquam, ut non sitiam amplius (Joan. iv).
(2) Domine, semper da nohis paiiem.
(3) Ita communiler patres .
(4) Ego sum panis vitae : qui vt:iiit ad me, non esuriet; et qui crédit ia me, non sillet unquam.
Comme il s'agissait de manifester ici, pour la première fois au monde, le grand mystère de foi. le mystère de foi par excellence, vu qu'il exerce et fortiLiela foi plus que tout autre mystère (i), la Sagesse incarnée adresse aux Juifs et à nous l'instruction la plus grave et la plus forte touchant la nécessité de croire en lui et à lui, non-seulement en sa personne, comme Fils de Dieu, mais encore à sa parole,, comme vérité de Dieu. Il conclut par cette déclaration solennelle, que la ■volonté suprême de l'Etre infini, que la loi indispensable de Dieu le Père est qu'il faut reconnaître le Fils de Dieu et croire en lui, pour être ressuscité par lui au dernier jour et pour partager avec lui la vie éternelle (2).
Malgré ce sublime enseignement concernant la nécessité de croire à toutes les paroles du Fils de Dieu, l'orgueil judaïque, figure et avant-coureur de l'orgueii hérétique, refuse de croire, rejette la grande révélation qui vient de lui être faite : que Jésus- Christ est le vrai pain vivant descendu du ciel. Il méconnaît, en murmurant, cette divine parole comme si elle n'était qu'une prétention humaine folle et superbe (3). Et que vient de dire cet homme? se répètent-ils les uns aux autres : quelle est son au-
(1) Mysterium fidei.
(2) Haec est antem Toluntas Patris mei, qui misit me, ut omnis qui TÏdet Filium et crédit in eum, habeat vitam œlernam , et ego resuscitabo eum in novissimo die.
(3) Murmurabanl ergo Judïi de illo quia dixit : Ego sum panis virus qui de cœlo descendi.
dace de se dire descendu du ciel, tandis qu'il est uu homme dont nous connaissons le père, la mère et le pays ; un homme qui est né sur la terre comme les autres hommes (1)?
Mais ne soyons point surpris de ces murmures des Juifs, tout injustes et impies qu'ils soient. Jésus- Christ lui-même nous le déclare, en disant : « Me connaître, crcire en moi, est une grâce, est un don du Père céleste qui m'a envoyé. Nul ne croit en moi, nul ne me reconnaît, nul ne peut être ressuscité par moi, à moins que la grâce de Dieu ne l'amène à mes pieds (2). Il est écrit dans les prophètes que ceux-là seraient mes disciples, qui se montreraient dociles à l'enseignement de Dieu ; quiconque écoute avec humilité cet enseignement divin, apprend certainement à me connaître, à me servir et à croire en moi (3). Puis donc que vous ne me croyez pas, c'est une marque certaine que, en punition de votre orgueil, vous êtes exclus de cet enseignement divin et privés de la lumière qui en découle. Cessez donc de murmurer et de vous confier en vous, tandis-que vous devriez vous confondre et trembler devant Dieu (4).
Quelle importance ! quelle sublimité dans ce lan-
(1) Et dicebant : Nonne hic est Jcsus, filius Joseph, cujus novimus patrem et matrem? Quoinodo ergo dicit hic : Quia de cœlo descendi?
(2j IN'emo potesl vcniie ad mt, lùsi Pater, qui misit me, traxerit eum ; et ego rcsuscitabo eum in novissimo die.
(5) Et scriptuni est in prophelis : Et erunt omncs docibiles Dei. Oninis qui audivit a Patie el didirit, venit ad me
(4) Nûlilc murniurare in invicem. „
gage, dans cette doctrine ! comme elle s'adapte bien à la grande révélation dont nous nous occupons dans ce moment ! Ils nous apprennent combien le mystère que la Sagesse divine y révèle aux hommes est audessus de la raison humaine ; combien est grande la foi qu'il exige ; comment cette foi, don ineffable de Dieu le Père, ne s'accorde point à la présomption, quille veut que raisonner, mais à Thumiliiéqui aime à croire ! C'est pourquoi Jésus-Christ répète avec serment que celui-là seul obtient la vie éternelle, qui croit à toutes ses paroles (l). Il donne pour base à cette foi qu'il exige et qu'on lui doit entière et parfaite, que lui seul a vu le Père ; qu'il est venu de lui ; qu'en conséquence ce qu'il dit, il l'a appris de lui (2). Après avoir présenté sa doctrine sublime, doctrine que nulle lèvre humaine n'avait jamais prononcée, que nulle oreille n'avait jamais entendue, touchant. la divinité de son origine, l'excellence de sa mission, la vérité de son langage ; le voilà qui en vient à la révélation claire, précise, manifeste du grand mystère. Raison humaine, humilie-toi ; orgueil infernal, confonds-toi ; foi humble, rassure-toi ; charité tendre, console-toi. C'est le Fils même de Dieu qui parle et qui dit de lui aux enfants des hommes : « Je suis le vrai pain de la vie (li), pain vrai et réel, qui se mange comme la manne, avec cette différence
(1) Amen dico vobis, qui crédit in me, iiabet vitam aeternain.
(2) Non quia Palrem vidit quisquain, nisi is qui est a Deo; hic vidi Palrem.
(5) Ego sum panis vitœ.