PREMIÈRE PARTIE
L'ancien Testament et le nouveau , la tradition juive et la tradition chrétienne, le Psalmiste et l'Apôtre s'accordent à soutenir que Melchisédech était la figure vraie de Jésus-Christ. Dieu dit, en effet, par la bouche de DaNid, au Messie son fils : u Vous êtes prêtre a jamais selon Tordre de Melchisédech {!);» .en faisant le magnifique éloge de Melchisédech et de son sacerdoce, saint Paul déclare expressément, de Melchisédech, qu'il fut une image parfaite du Fils de Dieu fait homme (2).
Or, la vérité ne pouvant jamais rester au-dessous de la figure, nous sommes forcés de conclure que la consécration du pain et du vin, opérée dans la dernière cène par Jésus Christ, fut un sacrifice véritable, puisque l'oblation du pain et du vin, faite par Mel-
(}) Tu es sacerdos (Ut supra).
'2; AssiuiilHliis PSI Filio Dei (lle^r. tu).
chisédcch, et qui n'en était que la figure, fut également un sacrifice.
A quel subterfuge recourt IMiérétique pour échapper a une preuve aussi forte et aussi concluante en faveur du sacrifice eucliaristiquc ? Il recourt à ses i.iterprétalions ordinaires des livres saints ; iulerprétatioMS arbitraires, illnjriqnes, par où, comme les Juifs, il fait dire a l'Es prit -Sa lut tout ce qui lui pluît en faveur de ses blasphèmes et de ses cxtraxaganccs. 11 soutient lémérairement que l'oblation du pain et du vin, par Melchiséiiccli, ne fut aucunement un sacrifice accompli pour remercier Dieu, mais un acte d'hospitalité courtoise fait pour rafraîchir Abraham et SCS gens.
Cette interprétation, cependant, est tout opposée à rhi.>toire sainte. Abraham venait de vaincre, en bataille, cinq monarques puissants ; il emportait un iraraeuse bulin, des provisions abondantes de pain, de vin, d'huile et de laine : il n'avait donc nul besoin du pain et du vin de Melchisédech. Au lieu d'en accepter, ce fut Abraham qui lui en donna : nous •voyons, en effet, qu'il offrit à Melchisédech la dîme de toute sa prise, et par la, sans doute, du grain et du viu, comme tribut dû à son sacerdoce Cette interprétation, au surplus, est contraire au texte sacré; car, outre que le terme original traduit en latin par celui de proferens^ est employé en divers passages de l'Ecriture, relativement aux sacrifices, celle-ci énonce clairement que 31elchisédech offrit le pain et le vin, précisément parce qu'il était pontife da
Très-nant(l) ; conscqucmmcnt, selon le sens direct, naturel du texte, Mclchisédecli ne fil pas cette oblation comme homme, comme liôlc généreux, mais comme ponlife. E le fut donc faite à Dieu ; elle fut doue un véritable siicrificc, un sacrifice très noble dans sa simplicité, seul propre à un au*si grand prêtre. La mêaie conséquence résulte mnnifcstement des p;irolcs qui suivent (2) ; elles indiquent une connexion, un lien entre le sacrifice offert ù Dion et la bénédiction donnée à Abr;:linm. Voilà donc une série d'actions dont le sacerdoce de Mcicliisédech est le fondemement, la piélé d'Abniliam le motif; le sacrifice, le moyen ; la dimc, Toffrande ; la bénédiction divine, le fruit; voila donc en peu de mots une histoire magnifique, sublime, religieuse, divine, et dont Ihérésio, qui rapetisse tout, tâche ■vainement de faire une histoire insignifiaule, stérile, indifférente et humaine.
Mais aissons-la se complaire dans son délire, et admirons, avec les Pères de l'Eglise, témoins de la tradition, l'cxcellercc du sacrifice eucharistique, figuré vingt siècles aupaiavant par celui de JMelchisé- (!rc!i. Saint Clément d'Alexandrie assure que ce poutil\', si célèbre dans les lùritur.s, offiil et distribua le pain et le \in sarciifiés, afin de li^un-r exprcssémc;:t l'Enciiirislic (3). ^aint Cvprien dit quM est beau de voir, dans le s.cnfiec de Melchisédech, le
(1) Profcrens paucm et vinum; erat enim sacerJos Dei altissimi.
^2) El btncdixil ei.
(.5) i'aneui et ^inum tan>-iifi<')iiuin obtuUt in t;pum Euclurittia.
symbole du sacrement et du sacrifice du Seigneur (1). O grandeur des raysièrcs ciirélicns ! Abraham n'est b.Miil qii'iiprès l'offrande cnib'cmaiique du sacrifice de Jésll^-CI)^ist faite à Dieu pour lui. Ce fut à coite é| o(jue que 3Ielclnsédi'cli riçut le pouvoir de bénir {'ï). I.e sacrilice de Melclii>L'dccli fut un sacrilice euchirisi/qve ou d'actions de y races à Uiou, après la victoire d'Abraham sur ses ennemis. Qiulle image j)lus parfaite |;our ii.dupicr le sacrilice encliarislique, sacrilice d'octions de grâces par cxccUcnci*, où Jésus-Christ, offrant aus.>i le pain et le vin, véiilia la figure par la réalité, et par le fait compléta la prophétie! i\'cst-il pas, en effet, le complément et la réalité de tout ce qui a été prédit et figiré (3)?
Saint Ambrcise s'écrie à sou tour : « 0 excellence du sacrilice de l'Eglise chrétienne, qui, figuré par celui de Mclchisédcch, sur|)asse en antiquité tous les sacrifices de la Synagogue jud;iï pic (4)! »
Saint Jérôme déclare que Mclchisédcch n'offrit le pain et le vin(ju'afin de figurer formellement Jésus- Christ; qu'il dédia dôs-lors la matière du mystère chrélicu ou le Sauveur devait offiir suu corps et soa
(1) In Slrlchisedcch sacrificii Dnmini sarrnmcntmn videmus.
(2) Ut bcnefiiclio |er MiUhistdtih scccrdolc posscl riie cdebrari, prare -Il ante mia;,'o sacnficù Chiisli in |ianc et vino conlilula.
(3) Unani rem pcifinens Uoniinus, panein et culirciii inixtum vinA o'>tulii ; et qui csl plcuiiudiiio vcrilateui priPlig.ralse iiiiagini& adiiiiplebit.
{i} Ex hoc uccipe, anteriora esse mysterla Chrisliaudrum quam Juilasoruia.
sang dans le pain et dans le Tin (1). Saint Chrysostome tient le même langajïc. « Vuilà, dil-il, en Melchisédcch la représentation exacte de noire saint mystère de rLucharislie! En songeant à la figure, ô chrétien! reconnais-y la vérité (-2)!» Fin; lement, saint Augustin, faisant éclio aux autres Pères, s'érrie : « 0 magnificence du sacrifice des autels , qui, chez les chrétiens, s'offre à Dieu dans toutes les [jarlies du monde ; sacrifice apparu et annoncé au monde dès les temps de Melchisédcch (5;! » Saint Epiphane, Théodoret, saint Eucher, rEmis^ène, Cas^iodoro, saint Jean Dan ascène, s'expriment de la même façon ; en sorte que tous les Pères de l'Eglise s'accordent unanimement sur ces deux idées: premièreir.ent, que loblation de Melchisédcch fut un sacrifice véritable ; secondement, que ce sacrifice fut l'emblème prophétique de celui de l'Eucharistie.
Mais que dis- je, les Pères chrétiens? Les rabbins reconnaissent eux-mêmes cette vérité dans leur incien livre intitulé : Berescith liubbc; l'oblation de Melchisédech fut un vrai sacrifice figuratif de celu» du Messie ; E rabbi Finies énonce ce témoignage remarquable: » Tous les sacrifices cessèrent au tem ps d u Messie; seul, le sacrifice du pain et du vin n'a jamais cessé
(1) Mdchisedech jam tune in typo T-hristi pancm et Tinuin obtulit, et niysterium christianuin in Salvuloris sanguine dedicsTit.
{•i) Vidisti q-iomodo roysterium nostrum insinualur? Videns lypuni, cogila, oro, verilatem.
(3) Ibi primum apparaît sacrificium, quod nunc a christianis Deo offertur toto orbe terrarum.
car il est dit du Messie qu'il sera prêtre éternellement selon l'ordre de Mclclii>édcch (!). » Oh ! qu'il est consolant pour notre foi de voir l'accomplissument littéral de cet oracle sorti de la bouche d'un ennemi de Jésus-Christ, et par là môme plus imposant et plus concluant ! Le sacrifice eucharistique qui, en celui de Melchisédech , a précédé tous les sacrifices de la loi ancienne, est le seul qui leur ait survécu. Kn effet, tous les sacrifices judaïques sont abolis, et l'on n'offre plus aujourd'hui d'autre sacrifice à Dieu que celui du pain et du vin, le vrai sacrifice du Messie dans le monde entier.
Si donc l'oblation de Melchisédech à Dieu du paia et du vin fut un sacrifice véritable, l'oblation du pain et du vin faite par Jésus-Christ dans la dernière cène le fut également; autrement il faudrait dire que > clchisédeclï n'était point le type, la figure de Jésus-Christ; que Jésus-Christ n'était point prêtre selon l'ordre de Melchisédech : affirmation manifestement contraire à l'Kcriture et à la tradition.
On définit le sacrifice : « l'oblation d'une chose extérieure et sensible, faite à Dieu par un prêtre légitime, par où la chose offerte ou est changée extérieurement en une autre, ou est immolée, ou consumée, ou détruite; » et ce, pour signifier, parce rite, que la créature raisounablese soumet au souverain domaine
(1) Tempore Messise omnia sacriticia cessahant, sed sacriGcium panis et vini non cessabit. Rex Messias excipiel a cessatione sacrificiorum sacrificium panis et vini, sicut dicltur : Tu es sacerdos in aeiernum sccumlom ordinein Malchisedech.
de Dieu, et pour rendre à ce Dieu Très-Haut le culte suprême de latrie. En effet, en offrant à Dieu la chose, ou le reconnaît comme Maîlrc et Créateur de tous les ôlrcs. En l'immolant, en la consumant, eu la dclruisant, on confesse que Dieu, qui a tout créé de rien, n*a aucun besoin de nos biens exiéricnrs; qu'en le reconnaissant pour le Muî:re uni(|ue de noire existence, nous ne \oulons pas en abuser, mais remployer, comme l'Iioslic que nous lui offrons, pour sa gloire, disposés au surplus à la s-icrilier entièrement pour lui, quand et comme il lui plaira ; et finale* ment que, en qualité de pécheurs, nous nous reconnaissons iiidijiues de cette même existence et obligés à la sacrifier pour Dieu : mais que, comme ce Dieu ne demande point que nous nous donnions nousmêmes la mort, nous ^ubstituons d'autres victimes à noire place, victimes qui meurent pour nous; et nous enleiulons que leur mort satisfasse à la justice divine, tout en implorant l'aide de sa miséricorde. Or, que fit Jésus-Christ dans la dernière cône ? il consacra séparément le pain et le vin, c'esl-à dire qu'il sépara Ini-niêmc son corj^s de son sanjr: voilà, incontestablement, une immol iliou vraie, où le sang se sépare du cor|)s dr la viclimc. Il i I ça, au surplus, tout so.i corjjs dans eliaque [.arlie du {lain, et tout sou sau^' dans chaque goutte du viu, c'esl-ù-dire qu'il rapetissa, anéantit, en q;;elque sorte, sa perso:in;ililé, eu y c;icliant à tous les sens et son humaniîé, et sa divinité; eu s'y mettant dans un état d'mscuisibililé, de mort : cxcepLé, eu effet, la foi en
sa parole, rien ne l'y annonçait présent, rien n'j parlait de lui, ne révélait la plus petite partie de sa personne : comme s'il n'y en eût plus existé la moindre part. Voilà une mort mystique, ineffable de la victime, et, relativement à nos sens, son entière destruction. Le Seigneur accomplit tous ces actes en rendant grâces à son divin Père (1), en Thonorant^, en le glorifiant comme son Dieu , en faisant tout à la fois cette immolation de lui-même pour les hommes : c'est, en effet, pour eux qu'il déclare distribuer son corps et verser son sang (2). Ou voit la même déclaration dans le texte original des trois évangélistes: « afin que les péchés leur soient remis; » que la réconciliation et la grâce divine leur soient assurées (3). On voit donc dans cette action grande et mystérieuse de Jésus-Christ le vrai pontife éternel, seul digne de rendre un culte à Dieu, parce qu'il est également Dieu, qui, vivant lui-même, s'immole d'une manière ineffable, seule victime digne d'un tel PoDtife ; que, dans son corps et dans son sang cachés sous des accidents chétifs, il présente une victime consumée el détruite mystiquement, à savoir une oblation dont le terme est la satisfaction, la gloire et le culte suprême de Dieu; dont le fruit est l'expiation du péché, la réconciliation et la sanctification de
(1) Gratias agens.
(2) Corpus quod pro Tobis datuv {Lue.) Sanguis qui pro Tobis
effunditur.
(3) In remissionem peccalorum.
HT. it
— 1G2 — r homme. Voilà doue un sacrifice vrai, réel, sublime, solemiel et magnifique (I).
L'oblation de Melchisédech est loin d'être la seule (figure prophétique qui confonde les hérétiques et qui exprime sensiblement la vérité du sacrifice eucharistique. Moïse qui, sur Tordre de Dieu, devait conclure l'antique alliance, dresse un autel au pied du Sinaï, y place douze pyramides représentant les douze tribus d'Israël (2) ; Moïse, qui versa sur ces douze pierres le sang des victimes immolées, en disant : « Ceci est le testament du sang que le Seigneur vous confie (3),» est une prophétie claire et fidèle de Jésus-Christ, qui, dans la dernière cène, entouré des douze apôtres, pierres fondamentales, pères et représentants de tout le peuple chrétien, leur donne son sang à boire ; et qui , pour ne laisser aucun doute que l'ancien rite mosaïque était une figure qui s'accomplissait dans le nouveau, répéta les propres paroles de Moïse, en disant aux apôtres :« Ceci est mon sang du nouveau Testament (4). » Remarquons en-
(1) Sacerdos in aeternum Christus Dominus, secundum ordinem Meli^liist'dech, paneni et vinum obtulit.
(2) yEdificavit Moysfts altare ad radiées niontis, et duodecim tilulos propter duodecim tribus Israël.
(3) Uic est sanguis testamenti quod mandat ad vos Deus.
(4) Hic est sanguis meus novi Testamenti {Matth. xxviii). — Jésus- Christ lui-même a manifesté dans l'Évangile que ses douze apôtres avaient été figurés par les douze chefs des douze tribus d'Israël et que, néanmoins, ils devaient les juger : Judicautes duodecim tribus Israël {Matth., ibid.).
core, ajoute saint Chrysostome, que, comme Moïse dit: « Ceci sera pour vousuu mémorial sempiternel (1), » Jésus-Christ dit également : « Faites ce sacrifice en mémoire de moi.» Moïse fit sur les douze tribus, représentées par les douze pierres, une aspersion de Téritable sang. Or, nul n'aura, je le pense, le courage de soutenir qu'il y avait moins de vérités dans la stipulation de l'alliance nouvelle que dans celle de l'ancienne, et que la réalité est demeurée au-dessous de l'emblème. Il est donc manifeste que Jésus-Christ en concluant sa nouvelle alliance, dut aussi ojQFrir à ses apôtres un sang réel ; que, comme le sang employé par Moïse était le sang des victimes immolées recueilli dans une coupe ; que l'aspersion suivit le sacrifice : ainsi le sang employé par le Seigneur était son propre sang contenu dans le calice, après s'être immolé lui-même d'une façon ineffable ; la communion des apôtres suivit l'immolation sublime que TAgneau divin fit de lui-même : d'où il résulte, évidemment, que la consécration du pain fut un sacrifice véritable et réel.
L'apôtre saint Paul confirme cette doctrine quand il dit : « Le testament n'a d'effet que par la mort du testateur (2); et, pour cette raison, l'ancien Testament fut conclu et signé avec le sang des victimes immolées et mortes (3). » Ainsi son testament n'eût été
(1) Moyses dixit : Hoc erit vobis memoriale sempilernum ; ita Domiûu;^ liixit : Hoc facile in meam commemorationem {Luc, xra).
(2) Ubi testamentum est, mors intercédât necesse est testaujris.
(3) Unde nec primum quidem sine sanguine dedicatum est.
ni conclu, ni arrêté, ni irrévocable, sans la mort de Jésus-Christ, sans l'effusion effective de son sang. Si, au contraire, le Seigneur, dans la dernière cène, ne s'immola point lui-même; s'il n'y fit aucun sacrifice ; s'il n'y eut aucune sorte de mort du testateur ; si ce X[u'il distribua à ses apôtres ne fut que du vin sans aspersion réelle du sang de la victime , il n'y eut non plus aucune alliance réelle ; le testament ne fut ni complet ni ouvert. Hormis un seul d'entre eux, les apôtres n'entourèrent pas la croix ; ils ne participèrent donc pas, sur le Calvaire, au sang de Jésus-Christ. Si donc, ils ne reçurent pas véritablement ce sang, même dans la cène, ils n'y participèrent jamais. Donc les douze pierres fondamentales, de l'Eglise ne furent jamais aspergées de sang; l'alliance de Jésus- Christ avec l'Eglise ne fut jamais véritablement conclue, puisque la condition nécessaire de l'aspersion du sang sur ceux qui étaient appelés à en jouir et qui devaient en être comme le sceau et la preuve, eût fait totalement défaut.
Si, en outre, il n'y eut, dans la dernière cène, ni immolation, ni sacrifice, tandis que l'une et l'autre n'auraient eu lieu que sur le Golgotha , Jésus-Christ eût dû attendre le jour suivant pour parler avec vérité de son testament arrêté, de son alliance accomplie ; carie testateur ne devait mourir véritablement sur la croix que le lendemain. Il eût dû inviter les apôtres à se rendre sur le Calvaire, afin d'y être aspergés du sang de la victime divine ; condition nécessaire, d'après saint Paul, à la stipulation définitive
de l'alliance et à l'irrévocabilité du testament. Néanmoins il n'en fut pas ainsi ; Jésus-Christ parla, dans la dernière cène, de son alliance testamentaire comme d'une chose parfaitement conclue et accomplie, puisqu'il dit : « Ceci est mon sang du nouveau Testament.» Supposé que le Seigneur n'eût alors ni sacrifié , ni versé son sang en aucune manière, Talliauce dont il fit mention n'eût plus été une vraie alliance, un vrai testament ; il n'y eût eu que Tapparence de la vérité, la promesse sans l'effet. Ainsi, dans la dernière cène, il n'y eût eu rien de réel, rien de sérieux : Jésus- Christ n'y eût fait qu'un jeu. Le divin Maître eût doue séduit les disciples, en représentant comme accomplie une alliance qu'il ne faisait que figurer et promettre. La Vérité éternelle eût menti, en disant aux apôtres que le sang qui leur était offert dans la coupe était le sang de la nouvelle alliance , puisqu'il n'y eût point eu de sang, et que cette alliance ne devait s'accomplir que le jour suivant.
Voilà les conséquences horribles qui découlent de la doctrine hérétique : Jésus-Christ, dans la dernière cène, n'institua aucun sacrement , ne fit aucun sacrifice. Donc la foi de l'Eglise, qui croit en un véritable sacrifice offert, comme en un sacrement institué, explique seule tous ces actes sublimes, rend ces paroles claires, leur conserve tout leur à propos et toute leur vérité.
Au surplus, si, comme les hérétiques l'ont blasphémé, quand le Seigneur parla de la nécessité de manger sa ^,hair, ii n'eut en vue que la nécessité ae
croire en son incarnation ; si, dans la dernière cène, il se borna à laisser le signe et la figure de son corps très-saint comme symbole de cette croyance; pourquoi alors consacrer séparément les deux espèces? lN"était-il pas plus que suffisant de consacrer seulement le pain ? On ne voit donc plus, dans l'hypothèse absurde des hérétiques , le motif de cette double consécration. Avec la lumière de la foi de l'Eglise, il devient, au contraire, manifeste que le Seigneur consacra et dut consacrer séparément le pain et le vin, afin d'indiquer la séparation du sang du corps, soit l'immolation mystique qu'il faisait de lui-même en cet instant.
A l'aide de cette même foi, ces paroles du Seigneur deviennent très-claires à leur tour : « Ceci est mon sang : buvez-en tous. » C'est-à-dire : comme une immolation mystique, il est vrai, mais réelle de la victime venait d'avoir lieu, de même il y eut aussi une aspersion mystique, mais réelle de son sang sur les apôtres ; bien pins encore, après que les apôtres eurent bu de ce sang divin, qu'ainsi il ne manqua aucune des conditions nécessaires à la stipulation de l'alliance nouvelle,testamentaire,faite par Jésus-Christ avec ses apôtres, et par eux avec toute l'Eglise, cette alliance fut revêtue alors de toutes les solennités et de tous les rites exigés. Il devient manifeste enfin que le Sauveur du monde, au lieu de se jouer des apôtres, de les tromper, de leur mentir, s'exprima avec la vérité, la dignité, le pouvoir propre au fils de Dieu, lorsqu'il dit : « Ce calice est le testament nouveau
conclu avec mon saog; ceci est mon sang du nouveau Testament (1). »
Le Seigneur avait-il donc besoin d'offrir ce nou- Teau sacrifice de lui-même, si mystérieux, si voilé, si incompréhensible, supposé que, quelques heures plus 'aid, il devait s'offrir lui-même sur la croix en sacrifice public et visible? Sans doute, le crucifiement fut un sacrifice véritable; mais la sentence dePilate lai donnait les couleurs d'une condamnation forcée, et la fureur des bourreaux, celle d'un supplice mérité. Dans le crucifiement, les crimes des hommes semblaient ainsi déshonorer la sainteté du sacrifice et éclipser la gloire de Toblation libre et gratuite que le Pontife y faisait de sa victime, et que la victime y faisait d'elle-même. Nul ne distingua alors le sang divin qui coulait de la croix de Jésus- Christ de celui qui coulait des croix des deux voleurs ; tandis que le sang des victimes immolées dans les sacrifices de la loi, en témoignage de l'alliance ancienne, était recueilli dans des coupes et réservé pour l'aspersion de l'autel et pour la sanctification du peuple, le sang de la grande victime, immolée dans le sacrifice du Calvaire , en confirmation de l'alliance nouvelle, ne fut recueilli, appliqué par personne à un usage religieux et pieux; il resta négligé, confondu avec celui des pécheurs. Dans ce sacrifice, le Pontife pas-a pour un coupable, l'immolation pour un châtiment, l'autel pour un gibet. Rigoureuse-
(1) Hic calix novum Testamentum est in meo sanguine (£ttc.). Hic est sang lis meus novi Teslanienti {Matth.}.
ment parlant , le sacrifice figuratif et prophétique de Moïse n'eut point son accomplissement dans le sacrifice de la croix. Où trouverons-nous donc cet accomplissement littéral (1)?
Dans le sacrifice eucharistique, le Seigneur na point voulu, nous apprend saint Grégoire de JXysse, Père ancien, témoin et interprète sincère de la foi universelle de T Eglise ; le Seigneur n'a point voulu laisser douter un seul instant de la liberté de son immolation. Il n'attendit donc pas que la trahison de Judas, la haine des Juifs, l'injustice de Pilate, se réunissent contre lui et fissent croire qu'il avait été immolé contre sa propre volonté (2); il ne voulut point que la méchanceté et les crimes des hommes, leurs mains impures, leur langue sacrilège, intervinssent pour souiller un sacrifice qui devait être offert pur, telle que l'odeur de parfums, en la présence de Dieu ; sacrifice qui devait être le principe et la cause du salut du monde (3). Il voulut montrer que les obstacles naturels ne sauraient limiter sa puissance, les méchants borner sa miséricorde , par l'usage de cette sagesse qui a tout prévu, de cette indépendance qui dispose de tout à son gré.
(1) II est de foi. selon la révelaiion de saint Paul, que Jésus-Christ était la fin de la loi, et que tous les sacrifices prophétiques et légaux ont été parfaitement accomplis en Jésus-Christ.
(2) Non ex proditione sibi imponendam necessiialeni, non Judsorum impetum, non Piluii sentcnliam exspectat.
(r>) Ut eorum inalitia sii coniniunis hc minum saiulis )irincipium et causa.
11 a prévenu le sacrifice de la croix : avant de l'ofifrir d'une manière publique et solennelle, il Ta accompli d'une manière secrète , mystérieuse et voilée , il s'est réellement sacrifié pour nous par une immolation invisible, il est vrai, mais réelle, par un secret plus relevé que celui du temple, sur un autel plus pur que l'autel d'or du sanctuaire , en se constituant lui-même victime et pontife, sacrificateur et sacrifice, véritable agneau de Dieu qui efface les péchés du monde (1). Quand Dieu opéra-t-il ce grand et précieux mystère ? Dans le cénacle, lorsqu'il donna son corps et son sang en nourriture et en breuvage à ses apôtres. Oui, il suffit alors qu'il déclarât solennellement , par le fait , que l'ancien sacrifice de l'agneau reçût, dans ce mystère, son complément et sa perfection (2).
La cène eucharistique fut donc le sacrifice même de la croix ; le rit et les circonstances de ces deux offrandes furent seuls différents ; ce fut le même sacrifice, mais non sanglant, tandis que l'autre le fut ; ce fut le même sacrifice, mais prévenu, anticipé, mystérieux, caché et séparé de l'injustice et de la cruauté des hommes, offert au Père avec une entière
(1) Qui potestate sua cuncla disponit, hominum malitiam consilio suo aulevertit ; et arcano sacrificii génère, qund ab hominibus cerni non poterat, seipsur» pro iiobis hostiam offert, et viciiniam immolât, sacerdos simul existens et Agnus Dei qui mundi peccatum toUil.
(2) Quando id praeslitil? Cum corpus suum discipulis edendum, el sanguinem bi*endum praebuit, tune aperte declaravit Agni sacrificium jam esse perlectum (Greg. Nyss., Oral. Calèches).
liberté intérieure et extérieure, avec une charité pure et parfaite , où la violence des hommes n'eut aucune part ; où le vrai Moïse recueillit lui-même sou sang dans une coupe , donna réellement le corps et le sang de la victime aux disciples , perfectionna, par anticipation, le ^criiice de la croix, qui, sans cela, n'eût eu que l'immolation sans la communion (l), c'est-à-dire sans la preuve essentielle que la réconciliation s'était accomplie. Ainsi la cène eucharistique fut donc un sacrifice réel, qui, excepté l'immolation visible réalisée dans le sacrifice de la croix, en eut cependant le mérite, Tefiicacité, la sainteté, la perfection tout entière.
Ce mystère, d'ailleurs, ne fut point une opération passagère, mais une institution permanente : ce ne fut pas un sacrifice opéré une fois seule, mais un sacrifice fixe, établi pour toujours, recommençant dans l'Eglise jusqu'à la fin du monde. Le Seigneur, dit saint Hilaire d'Arles, voulant bientôt soustraire à nos yeux le corps qu'il avait pris de nous, devait nous laisser, dans la consécration, le sacrement de ce corps et de ce sang, afin de recevoir un culte permanent dans ce même mystère offert une fois pour notre rachat (2). 11 voulut encore, ce Seigneur plein d'amour, il voulut, continue à dire le même Père,
(1) Cette proposition recevra son développement dans le discours suivant sur la commuLion.
(2j Quia corpus absumptum ablaturus erat ex oculis, necessarium erai, ut nobis Sacranienlum corporis et sanguinis sui consecraret : ut coloretur jugitcr per niysteriuni, quod semel offerebatur in pretium.
que, comme la nécessité de la rédemption, pour l'iiomme, est quotidienne et continue, le sacrifice propre à en appliquer les fruits fut également continu et perpétuel ; que la victime immortelle ne fût pas seulement toujours présente à l'esprit des hommes^ par son mémorial, mais qu elle le fût encore constamment à leurs cœurs, par la communication de la grâce (I).
Effectivement, le Fils de Dieu, après avoir communié les disciples de sa propre main, leur adressa ces paroles courtes et simples, mais sublimes et profondes : « Ce que vous m'avez vu faire en cet instant, je vous ordonne de le faire, à votre tour, en mémoire de moi(2). » Instruit par Jésus-Christ luimême, saint Paul a ajouté que ce sacrifice, continuation véritable du sacrifice de la croix, représentation réelle et vraie de la mort du Seigneur, doit durer jusqu'au jour oîi ce même Seigneur descendra du ciel sur la terre pour juger le monde (3). Paroles pleines de toute-puissance et d'autorité, s'écrie le saint Concde de Trente ! Par elles (comme l'a toujours entendu et cru l'Eglise catholique), le Fils de Dieu, Notre-Seigneur, établit les apôtres pontifes du nouveau Testament ; il ordonna à eux et à leurs successeurs de faire et d'offrir le même sacrifice (4).
(1) Ut quia quotidiana et indefessa currebat pro hominum salute redemptio, perpétua esset etiam redemplionis oblalio; et perennis illa victima viyeret in memoria, et semper esset praesens in gratia.
(:2) Hoc facite in meam comniemoralionem.
(3) Mortem Domini aununtiabilis, donec veniat.
(4) Apostolob tune novi Tes'.amenti sacerdoies Dominus noster cons-
Dans la réalité, le Seigneur, en disant aux apôtres : « Faites également ceci (1), » ne fit pas autre chose que leur communiquer, sans limite ni réserve, le pouvoir de faire précisément et réellement, ni plus ni moins que ce qu'il avait fait lui-même le premier ; le pouvoir dont ils l'avaient vu faire u^age, le pouvoir de convertir à leur tour le pain en son corps et le vin en son sang ; le pouvoir de continuer le même sacrifice qu'il avait commencé, de l'offrir pour les mêmes fins très-saintes en vue desquelles il l'avait offert lui-même : pour la gloire de Dieu, pour la sanctification et le salut éternel des hommes. Comme ils ne pouvaient être sacrificateurs de la même victime, oblateurs du même sacrifice, sans être associés au même sacerdoce , il devenait nécessaire qu'ils fussent prêtres comme lui, pour sacrifier comme lui. Ainsi, par les paroles remplies de la vertu du Dieu qui les prononça, il établit ces mêmes apôtres et les consacra pour les véritables prêtres de la nouvelle alliance (2).
Observons que, d'après saint Paul, ce sacrifice fut établi indéfiniment et pour toute la durée du monde (3). Or, un sacrifice perpétuel exigeait un sacerdoce de la même espèce. Les mêmes paroles qui
tituit; et eisdem eorunique successoribus, ut offerent praecipit per haec verba : Hoc facile et nieam commemorationem, uti semper Ecclesia catholicaintellexit et docuit (5ess. 22),
(1) Hoc facite,
(2) Novi Tesiamenti sacerdotes contituit.
(3) Donec veiiiat.
créèrcut les apôtres pontifes leur transmirent aussi le pouvoir de créer, de consacrer d'autres prêtres capables de perpétuer le sacrifice du pacte nouveau et éternel jusqu'à ce que le Sauveur vienne mettre fin au siècle présent par sa seconde venue (1). Nous voyons ainsi un sacerdoce nouveau institué dans TRglise; sacerdoce bien plus noble que l'ancien, soit parce qu'il est destiné à offrir un sacrifice plus auguste, soit parce que la transmission n'en est point attachée à une succession charnelle, mais à la consécration divine, par la vertu de la parole immuable, féconde, toute-puissante de son divin fondateur ; un sacerdoce perpétuel, à l'abri de toute révocation, de toute substitution nouvelle : caractère étranger à celui d'Aaron. Ces expressions : « Faites ceci jusqu'à ce que le Seigneur revienne, » indiquent que la même chose doit se faire incessamment et par les mêmes personnages; c'est-àdire que le même sacrifice devra être offert par les mêmes pontifes, successeurs des apôlres, héritiers de leur foi, de leur esprit, de la grâce de leur consécration; qu'ils seront, en conséquence, toujours vivants et ])ermanents, comme les apôtres ; qu'il n'y aura plus d'autre sacerdoce dans le monde que celui de l'Eglise, et jusqu'à la fin des temps : sacerdoce éternel, puisque, eu cessant sur la terre au second avènement du Seigneur (•2), il sera perfectionné, continué éternellement par Jésus-Christ et en Jésus- Christ dans les cieux.
(1) (Ut supra).
(2) (Ut supra).
Par là même que, en vertu de ces paroles toutepuissantes du Fils de Dieu, un tel sacerdoce a été établi nouvellement, l'abolition totale et perpétuelle du sacerdoce judaïque se trouve clairement indiquée, non moins que l'abolition des anciens sacrifices. Par ces paroles : « Faites ceci en mémoire de moi, » le Seigneur parut vouloir dire encore celles-ci : « La mémoire de mon sacrifice futur était restée vivante dans l'esprit des hommes, au moyen des sacrifices des bœufs et des agneaux ; mais la mémoire de mon sacrifice passé demeurera vivante d'une toute autre manière. Elle sera perpétuée par la seule opération du sacrifice actuel que je viens de commencer à l'instant, pour être continuée sans cesse par vous. Afin de vous souvenir de ma passion et de ma mort pour vous, vous ne ferez pas autre chose que ce que vous m'avez vu faire aujourd'hui ; vous n'aurez pas d'autre corps à immoler, d'autre sang à répandre que le mien, selon le mode mystique, sacramentel que vous m'avez vu employer pour l'immoler et le répandre (1).» C'est ainsi, dit saint Chrysostome, que le sang du Seigneur est laissé en la possession perpétuelle des chrétiens, comme signe de l'alliance nouvelle, en remplacement de la chair et du sang des veaux et des moutons, seul signe donné à l'alliance ancienne (2). Les sacrifices anciens ont donc^ sans
(1) Hoc facile in meam commemorationcm.
(2) Queniailniodum vêtus Testamentum habebat pecudes et Titulos; NûTum, Dominicum possidet sanguinem.
-— 175 ~ exception, fait place au sacrifice eucharistique. Ils sont déclarés abolis pour toujours, tandis que le sacrifice de l'autel leur est substitué indéfiniment comme le seul et unique sacrifice.
Les premiers ont duré jusqu'à la mort de Jésus- Christ ; le second durera jusqu'à ce qu'il redescende du ciel pour juger la terre (1). La vérité du sacrifice de Jésus-Christ mit fin à ceux qui n'en étaient que la figure ; et la perfection du sacrifice de ce même Sauveur, dévoilé dans le ciel, mettra fin au sacrifice mystérieux de l'Eucharistie offert sur la terre. Les premiers ont duré jusqu'à la rédemption accomplie par l'effusion de la grâce ; le second durera jusqu'à ce que tous les élus aient recueilli le dernier fruit de leur rédemption, par la participation à la gloire. Les anciens sacrifices consolaient les Juifs justes au temps où ils espéraient, attendaient, saluaient de loin le premier avènement de Jésus- Christ et sa mort ; le sacrifice de l'Eucharistie est la consolation des véritables chrétiens dans le temps, où ils attendent son second avènement et son règne (2). Et quelle consolation n'est-ce pas, en effet, en attendant que nous puissions le contempler à découvert dans le ciel, de posséder ce Sauveur caché dans son sacrement et demeurant parmi nous sur la terre ; pendant que cet époux chéri des âmes demeure personnellement invisible à nos yeux, de pouvoir parti-
(1) Donec veniat.
(2) (Ut supra).
— (76 — ciper à son sacrement, à son sacrifice, où il nous donne un gage perpétuel de la vérité de la promesse et l'avant-goût, les prémices du bonheur et de Ip gloire qu'après le jugement, il nous accordera entier et parfait ( I ) !
Que dirai-je de l'excellence, de la noblesse, de la fécondité, de l'eflBcacité, du mérite de ce sacrifice? Premièrement, la matière éloignée en est le pain et le vin. Or, avec quelle sagesse et quelle bonté, dit saint Rémi, Notre-Seigneur Jésus-Christ n'a-t-il pas choisi, pour un sacrifice aussi précieux et aussi auguste, une matière si simple, si commune, qu'on rencontre partout aisément ; matière où les productions les plus pures et les plus précieuses de la terre servent à symboliser le plus riche et le plus magnifique présent du ciel ; où le premier et le pins indispensable aliment du corps sert à procurer à Tâmc l'aliment le plus solide et le plus substantiel, aliment qui la fortifie et la soutient pour le \ie éternelle! Le fruit des sollicitudes, des fatigues, des sueurs de l'iiomme, sert de matière au sacrifice, au culte, à flionneur de Dieu (2) î Sccoiidement, la matière prochaine de ce sacrifice est le cori)s et le sang de Jésus-Christ, Fils unique, consubstantiel de Dieu fait homme, et mort en croix pour le salut du monde ; la victime la pins agréable à Dieu , d'un prix, d'une excellence, d'une dignité, d'une valeur infinie,
(1) Donec venial. Fulur.iR gloriœ nohis jiigims datnr.
(2) Ut non esset difilcullas in arquircndo, cl homines de labore nianuum suaruni Deo offercnl (Catcn., m cap. xxvi Matth.).
Le pain et le vin, matières éloignées se changeiit en la substance du corps et du sang du Seigneur, se divisent dans ses accidents , et finissent par se détruire entièrement dans la communion du prêtre et des fidèles. Le corps et le sang de Jésus-Christ, comme on l'a déjà fait observer, au moyen de la consécration distincte des deux espèces, se divisent en quelque sorte. Par la vertu des paroles prononcées, « Ceci est mon corps; ceci est mon sang, » le prêtre met directement et immédiatement le corps du Seigneur sous les accidents du pain, et sou sang sous les accidents du vin ; il l'y met, relativement aux sens, dans un état d'anéantissement, d'immoLQité et de mort. Plus tard, les espèces sacramentelles étant consumées par l'action, de la chaleur naturelle, le corps et le sang du Seigneur cessent d'être présents dans le corps du prêtre, des fidèles qui ont communié. Il y a donc conversion, changement Yéritable, et, sous certains rapports, destruction des choses offertes ; il y a immolation mystique mais réelle de la victime. De même, cependant, que celle-ci est la victime qui s'offrit pour nous sur le Calvaire; pareillement l'immolation qu'on en fait sur l'autel est aussi la même. Sur la croix, l'immolation fut sensible et publique; sur l'autel, elle est insensible et cachée. Sur la croix, le sang fut visiblement répandu; sur l'autel, ce sang coule invisiblement. La férocité et l'injustice des hommes concoururent à l'immmolation de la croix ; celle de l'autel ne s'effectue que par la toute, puissance et l'amour de Dieu. Il est donc vrai que III. ii
l'immolation du Calvaire est répétée sur l'autel, quoif. que d'une manière mystérieuse^ innocente, ineffable • ^ il n'y a donc pas seulement le mémorial de la pasl sion et de la mort du Seigneur; mais, selon l'expression de saint Paul, cette passion et cette mort y sont renouvelées, annoncées et mises en quelque sorte sous les yeux des fidèles (1).
C'est encore Jésus-Christ qui est le pontife par qui cette immolation est faite, cette victime est offerte. Les prêtres possèdent, exercent, nous devons le reconnaître, une puissance réelle sur le corps de Jésus-Christ. Ils sacrifient aussi, en vérité, cette hosîie divine, au moyen des paroles consécratoires, lesquelles, prononcées par un laïque, n'auraient aucune efiBcacité. Ils l'offrent aussl^, cettevictime, la touchent, la distribuent, la conservent ; c'est par là qu'ils sont de véritables pontifes. Le premier et le véritable sacrificateur de l'autel n'en est pas moins Jésus-Christ lui-même, puisque c'est sa parole, sa toute-puissance qui convertit la substance du pain et du vin en la substance de sou corps et de son sang ; c'est lui-même qui se constitue victime, qui s'immole et qui s'offre à son divin Père. Les prêtres opèrent comme ses ministres, ses instruments et ses organes vivants. Il parle par leur bouche, opère par leurs mains. De là vient que, dans la consécration, le prêtre parle au nom de Jésus-Christ et répète exactement ses expressions. De cette sorte, le sacrifice de la messe con-
(l, Mortem Domini annuntiabiiis.
serve au Seigneur le privilège sublime d'être, selon saint Paul, le vrai, l'unique pontife immortel et éternel établi par le serment irrévocable de Dieu, il lui conserve, même sur la terre, l'exercice de son sacerdoce, dont il use incessamment dans le ciel en y intercédant pour nous. D'après la doctrine de l'Eglise, les apôtres et leurs successeurs ont été investis par Jésus-Christ de la puissance de baptiser et d'absoudre ; et, nonobstant, c'est Jésus-Christ qui baptise et qui absout. D'oîi il suit bien que, les prêtres possédant le pouvoir de consacrer, c'est néanmoins Jésus-Christ qui consacre. Comme ses organes , ils opèrent en son nom et par son autorité ; ils sont ses ministres et non ses successeurs ; ils sont ses coopérateurs, associés à son sacerdoce unique, et non les usurpateurs de sa charge ; ils servent à couvrir son action, à voiler ses prodiges , mais sans diminuer sa gloire. C'est à lui seul qu'ils rapportent l'efficace des paroles qu'ils prononcent, du sacrifice qu'ils accomplissent, du sacrement qu'ils administrent. La même victime, étant immolée et sur l'autel et sur la croix, c'est le même souverain Pontife, c'est Jésus-Christ qui l'immole et qui l'offre par le ministère de ses prêtres. En conséquence dit le saint Concile de Trente, le sacrifice eucharistique est le sacrifice unique, identique du Calvaire : la manière de l'offrir seule est différente (1),
(i) Una eadenique hostia, idem nunc offerens se sacerdotum mini»terio, qui seipsum timc in cruce obtulit : sola offerendi ralione divers» liOc. cit.).
Ecoutons, à ce propos, le beau langage de saint Jean Chrysostome (homélie 1 7^ sur le chap. x de l'Epitre aux Hébreux) : « Les hosties offertes sous l'ancienne loi étaient réellement en grand nombre , et cette diversité en démontrait la stérilité (l). Pourquoi, en effet, offrir un pareil nombre d'hosties, si chacune d'elles eût eu réellement de la valeur (2) ? Il faut l'avouer, toutes ces pratiques anciennes n'étaient que l'aveu, l'accusation des péchés, au lieu d'en être l'expiation ; elles étaient la manifestation des faiblesses et des misères humaines, et non l'opération de la vertu divine; c'est précisément parce qu'une victime n'égalait jamais le besoin, qu'on en offrait une autre. Comme le signe demeurait toujours entier, ainsi le sacrifice était sans cesse renouvelé, mais avec un succès sans cesse inutile (3). Il en fut tout autrement pour Kotre-Seigneur; une fois offert en victime, il sufBt pour jamais(4). Pourquoi donc, dira-ton, à l'exemple des Juifs, les chrétiens offren*-iIs quotidiennement ce sacrifice (5) ? Oui, il est vrai que nous l'offrons chaque jour; mais ce sacrifice est un mémorial de celui de la mort du Seigneur; ainsi notre hostie est à jamais unique,
(1) Haec niultae, ideo nec validœ, quia sunl niultae.
(2) Quid cuim opus erat multis, cuni una sufficiat?
(5) Erat id quod fiehat peccatoruni accusalio, non solutio; accusatio âUfirmitatis, non ostensio virtutis. Quoniain prima nihil voluit, altéra offercbatur.
(4) In Chrisio autem contra : semel oblatus est.
(8) Quid vero nos? Non quotidie efferimus?
identique, et non des hosties diverses (I). Maiscommeul cette hostie est-elle unique, toujours identique et non multiple ? Parce que c'est la même hostie qui fut offerte une fois; parce que notre sacrifice n'est que la répétition, l'imitation du premier ; voilà comment nous offrons sans cesse la même chose. j\ous n'offrons pas un agneau aujourd'hui, un autre agneau demain ; mais toujours le même ; voilà pourquoi notre sacrifice est toujours unique (2). On doit donc bien se garder de dire qu'il y ait plusieurs Jésus-Christ, parce que nous offrons son sacrifice en divers lieux : c'est toujours un même Jésus-Christ partout ; et son corps, tout entier en tous lieux, est le même. Et comme il n'y a pas divers corps, mais un même corps constamment et partout ; ainsi le sacrifice est constamment et partout le même (3). Oui, nous ne cessons d'offrir continuellement cette hostie pure et sans tache que Jésus-Christ offrit un jour lui-même ; que ce pontife nous a laissée dans des conditions telles, que, toujoursimmolée, elle n'est pourtant jamais consumée. Nous ne faisons que ce qu'il fit un jour lui-même, et
(1) Offerinius quidem, sed ad recordationem facientes mortis ejus. Et uua est hosiia, non multae.
(2) Quomodo una et est non multae? Quia seniel oblata est : hoc autem sacrificium exemplum illius est; idipsum semper offerimus; nec nunc quidem alium agnuni, sed semper eumdem Ipsum. Proinde unum est hoc sacrificium.
(3) Âlioqui, quoniam in multis locis offertur, multi Christi sunt? Nequaquam, sed unus ubique est Christus; et hic et illic plenus, unum corpus. Sicut enim qui ubique offertur unum est corpus, et non multa corpora; ita eliam et unum sacrificium.
c'est ainsi que nous en conservons la mémoire ; d'où il suit que, comme c'est toujours le même pontife qui offre la victime présentée, ce n'est toujours qu'un seul et unique sacrifice (1).»
Telle est, continue le même Père, la grande différence qui existe entre le sacrifice de la nouvelle alliance et ceux de l'ancienne. La loi avait de nombreuses victimes, uue quantité indéfinie de sacrifices; la grâce nouvelle les a réduits à une hostie, à un sacrifice unique, qui renferme en soi tous les anciens , comme la figure disparaît en présence de la vérité (2).
Le sacrifice de l'autel, étant la réalité et le complément de tous les anciens, et leur ayant été substitué par Jésus-Christ, il est seul offert pour les mê. mes fins que les sacrifices antiques. Cette oblation se fait avec bien plus de raison, d'efficacité et de fruit, vu son excellence infiniment supérieure et sa perfection infiniment plus grande. Le sacrifice de l'autel est donc aussi holocauste, ou sacrifice de latrie, par où l'on rend à Dieu, comme au Dieu suprême, le culte et l'adoration parfaite : vu que la victime offerte à
(1) Pontifex autem ille noster ille est hostiani mnndantem nobis oblulit : ipsaui ofleiimus et nunc quae tune oblata quideni consuini non potest. Hoc autem in conimeniorationem fit ejus quod factum est : non aliud sacrificium, sicut Pontifex, sed ipsum scniper facimus,
(2) Est autem varia sacrificiorum differentiu. Lex in Veteri Test£tnento multas habuit hostias, et ouiniDO niagnus oral et modo carens sacrificiorum numerus : qua; oninia uovo gratia superveniens uno compleclitur sacrificio, unam ac veram slaïuens hostiam (m Psaltn.)
Dieu daDs ce sacrifice, c'est-à-dire le FUs même de Dieu, est iufiDiaient digne et parfaite ; vu que ce n'est pas nous seuls qui roffrons, mais qu'il s'offre aussi lui-même à la gloire de son divin Père^ avec les mêmes sentiments d'humilité profonde, de respect dévoué, d'obéissance complète, de charité infinie, avec lesquels il s'offrit autrefois sur la croix, avec lesquels il s'offre continuellement dans le ciel.
En offrant Jésus-Christ au Père, l'Eglise s'offre eUeraêmeen lui et avec lui ; nous nous offrons tous nousmêmes à l'auguste Trinité. De là vient qu'il est impossible de rendre à Dieu une adoration, un culte plus noble, plus parfait, plus agréable, que celui du sacrifice de la messe (l).
C'est donc uniquement dans ce et par ce même sacrifice que s'accomplit littéralement la grande prophétie où Dieu, par la bouche de Malachie, s'adresse aux Juifs en ces termes (d'après le texte original) : « Ma complaisance ne sera plus en vous; je ne recevrai plus de vos mains l'offrande de la farine, parce qu'un temps viendra où mon nom, de l'Orient à l'Occident, sera grand chez toutes les nations; et en tous lieux, on m'offrira le parfum et la farine la plus belle et la plus pure, parce que mou nom sera célèbre ( ou bien : parce que je serai connu) dans le monde entier (2),
(1) Bien qu'à la messe nous fassions mémoire des Saints, le sacrifice n'en esl pas moins offert uniquement à Dieu en leur honneur. Nous ne le» y invoquons qu'à titre d'intercesseurs, et jamais comme dernier terme du sacrifice, qui n'en a pas d'autre que Dieu, à qui seul est dû le sacrilice. Tel est renseignement de l'Église catholique.
(^) KoQ est mibi voluntas in vobis, dicit Dominas exercituum ; et
~ 184 — Comment ne pas voir dans cette prédiction manifeste: 1° que les anciens sacrifices judaïques seraient abolis; 2° qu'un sacrifice unique leur serait substitué; 3° que ce sacrifice s'olTrirait chez tous les peuples gentils du monde entier; 4" que Dieu serait grandement honoré par ce sacrifice ; 5° que ce sacrifice serait la prière {sufflmentum) unie à l'offrande très-pure du pain {mencha), c'est-à-dire l'Eucharistie; 6" que ces particularités ne sont pas vérifiées uniquement par le sacrifice sanglant de la croix ou par l'offrande seule qu'en font mentalement les chrétiens ; 7° enfin , que ces paroles ne sont autres que l'annonce manifeste du sacrifice de l'autel. C'est dans ce sens (les protestants eux-mêmes le reconnaissent) que tous les Pères les plus anciens, que l'Égiise dans ses conciles, principalement dans celui de Trente, les ont constamment entendues. 0 sacrifice magnifique, sublime de l'autel où, non plus une ou deux fois par jour, comme jadis chez les Juifs, mais (par la variât ici successive du lever et du coucher du soleil sur les points divers du globe) à chaque instant du jour, TÉglise catholique, universelle, fuit à Dieu l'offrande de la prière et de la pure farine, du véritable pain céleste, du corps de Jésus-Christ, à la suprême majesté de Dieu ; où cet Etre infiniment parfait est honoré d'un culte sans tache, seul digne
fBeneha (oblationem sitnilae) uon suscipiain «le iiiauu vesira. Kam ab orta seK* xisqpe ad occasuni, magnum nomem meum in genlibus. Et in omni loco suiiimentum offrelur nomini meo, et nieucha munda: quia magnum est nwmm rnifim in gentibus (A/alocA*!, 11).
de sa grandeur et de sa sainteté ; où le seul et même Dieu reçoit de ses fidèles, eu diverses langues, la confession de la même foi, l'hommage de la même prière, le même sacrifice très-pur et très-saint, avec des cérémonies diverses !
Le mot Eucharistie signifie action de grâce ; de là vient que le sacrifice de Tant cl s'appelle eucharistique, puisqu'il est l'action de grâce par excellence. Quand Jésus-Christ Toffrit pour la première fois, ce fut par la plus sublime et la plus parfaite action de grâce, à cause de la miséricorde infinie avec laquelle Dieu voulut sauver les hommes (1) : quelle oblation plus agréable, quel don plus précieux pourrons-nous jamais présenter à Dieu pour les bienfaits dont il nous a comblés et dont il nous comble sans cesse, que celui de son Fils unique, en qui la divinité réside corporellement dans toute sa plénitude ? Le sacrifice de l'autel est donc aussi un sacrifice de remerciement. C'est ce second caractère que Da>id voyait en esprit et prédisait clairement, lorsqu'il s'écriait : « Quelle offrande, quel échange digne de lui, pourrai-je jamais, malheureux que je suis, faire à Dieu pour tous les biens dont il m'a miséricordieusement enrichi (2) ! Voici ce que je ferai : j'appellerai, à l'aide de ma pauvreté et de mon insuffisance, le Dieu même que je dois remercier; je l'offrirai lui-même à lui-même dans le calice de mon Sauveur (3).»
(1) Gratias agens.
(î) Quid retribuam Domino pro omnibus quae retrfbuit mihi?
(5) Calicem salutaiis accipiani, et nomem Domini inYocalo (Pial).
Le sacrifice de Tautel est propitiatoire, à savoir: expiation pour les péchés. Jésus-Christ n'a-t-il pas dit, en effet, en l'instituant : « Ceci est mon sang qui sera répandu pour vous pour la rémission des péchés (1)? »
C'est pourquoi l'Eglise (comme il est manifeste par la tradition constante et universelle attestée par les Conciles et par les Pères) a toujours cru et croit que le sacrifice eucharistique est d'une efficacité infinie pour la rémission des péchés. C'est pour cette raison qu'elle l'offre , non-seulement en général pour les ] échés du peuple chrétien, mais encore pour les péchés de tout chrétien en particulier, qui implore son concours. Quelle offrande est mieux faite pour apaiser la majesté d'un Dieu outragé par nos fautes, pour nous le rendre propice, pour en obtenir miséricorde et pardon, que celle de ce même Fils, qui s'est offert autrefois sur la croix en expiation des fautes du monde entier? Les sacrifices propitiatoires ou pour le péché f qu'on offrait à Dieu sous la loi ancienne, réussissaient à l'apaiser, non pa^ il est vrai, à cause de ce qui lui était offert (le sang des agneaux) , mais à cause de ce qu'il signifiait , à savoir le sang de Jésus-Christ qui devait être répaudu sur la croix. La vertu et le mérite infini de ce sang divin sont seuls capables d'apaiser Dieu irrité, de devenir propices à l'homme qui a péché. Combien, à plus forte raison,
(1) Hic. est sanguis meus, qui pro vobis effunditur in remissionem peccatorum.
ne sera pas propitiatoire ce sacrifice cachariâiique où l'on offre à Dieu, non plus en figure, mais en réalité, ce même sacrifice de la croix, cette même Yictime, ce même sang? Tandis que les sacrifices anciens n'é^ taient propitiatoires qu'en raison du grand sacrifice qu'ils figuraient, celui de l'autel est propitiatoire par lui-même, en tant que le sacrifice de la croix s'y renouvelle, s'y perpétue d'une façon non sanglante. Yoilà la source d'où il lire la vertu d'obtenir le pardon et d'effacer tout péché.
Qu'on ne s'imagine pas que, pour être absous et pardonné des péchés commis, il sufiise d'assister à la messe avec dévotion, d'offrir avec humilité d'esprit, avec sincérité d'affection le sacrifice eucharistique , sans qu'il soit nécessaire de s'approcher du sacrement de pénitence. Selon l'explication claire et la définition de l'Eglise réunie au concile de Trente, le sacrifice de l'autel est vraiment propitiatoire dans ce sens, que, offert à Dieu avec le sentiment d'une vraie foi, d'une crainte salutaire, d'une révérence humble, et avec un cœur sincèrement contrit et pénitent, il apaise Dieu, en obtient le don de la vraie componction, l'esprit du vrai repentir, la grâce d'eu accomphr les conditions (au nombre desquelles se trouve la confession) ; c'est ainsi qu'il réalise la rémission de tout péché, de toute faute, quelque grande qu'elle soit.
Observons encore que le sacrifice de l'autel n'est pas propitiatoire seulement pour les vivants , mais encore pour les fautes vénielles et pour les peiues des fidèles morts dans la grâce, peines qu'ils ont à
expier dans le purgatoire. De là vient que TEiilisey dès les temps apostoliques, comme l'attestent saint Jean Clirysostome et saint Augustin, a toujours offert ie sacrifice eucharistique en faveur des fidèles trépassés dans la sainte communion de la grâce. Elle' n'a jamais cessé d'y implorer le pardon de ces aiues souffrantes ; de demander le rafraîchissement au lieu du feu, la lumière au lieu des ténèbres, la paix au lieu de l'anxiété et des désirs impatients qu'elles en-: durent. C'est ainsi que, jusqu'au temps de Wiclef et; de Luther, premiers blasphémateurs d'une pratique si sainte, si salutaire et si pieuse, on a toujours célébré la messe dans toutes les communions chrétiennes, non-seulement pour tous les fidèles défunts en général, mais encore pour un défunt en particulier. On en voit la preuve dans TertuUien, saint Cyprien, Eusèbe, saint Augustin, saint Grégoire, de même que dans toutes les liturgies de toutes les Eglises diverses du monde.
Finalement, le sacrifice de la messe est encore impétratoire. Quelle grâce Dieu pourrait-il refuser à la médiation de son propre Fils, qui, dans ce sacrifice, se constitue, comme dans le ciel, notre intercesseur et notre avocat ? Où est la faveur implorée inutilement pour nous par celui qui, revêtu de la nature humaine, comme nous, en faveur de qui il prie, est m», par la nature divine, avec celui qui l'accorde ?
Les prières que l'on fait à la messe sont une des parties les plus importantes de la liturgie. Ces prières admirables, que l'Esprit-Samt, le vrai Docteur, la
yéritable âme de l'Eglise, a pu seul inspirer, son* répétées trois fois à chaque messe ; trois fois on y implore la même grâce par les mérites infinis de Jésus-Christ, et surtout par le mérite de son sacrifice qui a été offert et de la communion eucharistique qui y a été dispensée. Il n'est pas de be soin, pas de misère que l'Eglise n'expose dans ses prières; il n'est pas de condition chez le simple fidèle et chez le peuple chrétien tout entier dont elle ne fasse mention. Elle implore pour la conversion des pécheurs et pour la persévérance des justes, pour la correction de tous les vices et pour l'accroissement de toutes les vertus, pour la force des faibles, pour la providence des pauvres, pour le secours des malheureux, pour la consolation des affligés, pour la conservation des personnes bien portantes, pour la sûreté des voyageurs, pour la guérison des malades, pour l'encouragement des moribonds, pour le bien-être des familles, pour la tranquillité des Etats, pour l'éloignement de tous les fléaux, pour tous les besoins de l'âme, pour tous ceux du corps, pour la prospérité du temps, pour le gain de la bienheureuse éternité. C'est dans ce sacrifice que le simple chrétien met sa confiance ; c'est par lui qu'il obtient les secours et les grâces pour triompher de ses misères et de ses faiblesses; c'est à lui que l'Eglise universelle demande sa propagation, ses victoires et sa force.
Qu'il est donc riche, magnifique, grandiose, sublime, ce sacrifice eucharistique ! On y honore Dieu,
Oii y rend le culte suprême dà à sa majesté inflnic ; 011 y offre à sa bouté le remerciement le plus parfait; ou y implore et Ton y obtieut sou pardon du péché; ou y invoque et l'on y reçoit tous les secours et toutes les grâces; ou y honore la sainte "Vierge Mère de Dieu, les anges, les saints, en se rappelant leur mémoire, leurs vertus, leurs mérite?, leurs triomphes, les faveurs dont Dieu les a comblés ; et en implorant leur intercession auprès de Dieu.
Pendant que l'Eglise militante célèbre ainsi l'Eglise triomphante, qu'elle s'offre tout entière à Dieu par Jésus-Christ, afin d'honorer Dieu et de se sanctifier elle-même ; elle fait descendre, par ce même sacrifice, les consolations, les adoucissements sur l'Eglise souffrante : en sorte que le sacrifice eucharistique est le lien qui unit ; l'autel, le lieu où se ren contrent les trois Eglises militante, triomphante et souffrante : elles s'y entretiennent, s'y répondent et s'y transmettent une aide réciproque. Unies eu Jésus- Christ, animées du môme esprit, elles réalisent ainsi le grand mystère de la communion des Saiiits. Enfin, î/est au pied des autels, pendant qu'on y offre le sacrifice eucharistique, que tous les fidèles d'une même Eglise, toutes les Eglises dispersées dans le monde, répétant le même symbole, faisant les mêmes prières, suppliant pour le même pasteur, offrant la même victime pour les mêmes fins , confessent les mêmes devoirs, pratiquent le même culte, reconnaissent le même chef, s'unissent à un centre commun. C'est doue la messe qui réunit entre elles les brebis, le
troupeau et le pasteur, l'épouse et l'époux ; c'est la messe qui est le lien de l'harmonie catholique, \i\ règle vivante, la marque sensible de l'unité de l'Eclise (1).
Tel est le grand, l'ineffable, le tendre et sublime sncrifice de l'autel ; objet, de la part des hérétiques, ;le tant d'invectives insolentes, de tant de moqueries, de tant de blasphèmes. Après l'avoir aboli chez . ux, ils voudraient le voir aboli dans la véritable Eglise! 0 impiété aussi sacrilège qu'absurde! le sacrifice est la base, la dignité, le lien, le signe auguste de la religion. 11 n'y a point de religion sans sacrifice; c'est par là que la religion a débuté dans le monde et avec le monde. Avant mê;ne la loi mosaïque, qui prescrivit, disposa le temps, le lieu, le mode, les rites, les diverses qualités des sacrifices, ils étaient en usage et communs chez tous les peuples. On les considérait comme l'acte suprême de l'adcration due à Dieu seul. Abel et Caïn, les premiers-nés de la femme, offrirent des sacrifices à Dieu. Il eu fut de même de Noé et de Melchisédech, d'Abraham et d'Isaac, de Jacob et de Joseph. Toujours et partout, le sacrifice forma la partie essentielle du culte ; toujours et partout, la religion s'est identifiée avec le sacerdoce et
(\) Voici le langage que l'Église tient au Seigneur dans la postcommunion de la messe du Très-Saint Sacrement : « Accordez-nous, ô Seigneur, dans voire miséricorde, les dons de l'unité et de la paix mystiquement désignés dans ce mystère que nous venons de céléi.rer : Unitatis et pacis propitius dona concède, quw sub his fîguris mystice designan'ur. »
le sacrifice. Nier le sacrifice de l'autel ; avancer que l'Eucharistie n'est qu'un simple mémorial, un signe stérile de la passion et de la mort de Jésus-Christ, c'est refuser à la religion chrétienne (laquelle rejette tout autre sacrifice) toute offrande extérieure, sensible, latreutique à Dieu, toute expression publique et solennelle de culte, tout sacrifice ; c'est la rabaisser an-dessous du paganisme. Tous les païens, en efi'et, bien que d'une manière irrationnelle, honteuse, absurde ou cruelle, sacrifient cependant pa?'tout et toujours ; toujours et partout ils ont sacrifié. Les nations les plus barbares, les tribus les plus sauvages, les hordes les plus dégradées, descendues, par leur férocité, au niveau des brutes ; toutes, sans exception, au milieu de mille variations, ont un sacerdoce, un sacrifice off'ert à Dieu pour lui rendre son culte, pour implorer le pardon et la grâce en faveur des vivants et la pitié pour les morts. On peut donc dire avec certitude que le dogme, qu'on doit honorer la divinité, lui demander des hiens par le saci'ifice^ est un dogme primitif, traditionnel, essentiel, inséparable du sens intime, des inclinations de la nature de l'homme , puisqu'on le voit professé et exprimé au dehors par l'action, par un accord si universel et si constant dans tous les temps et dans tous les lieux. Ah ! au sein même de leurs superstitions et de leurs erreurs, les païens annoncent une raison plus saine, un instinct plus droit que les hérétiques chrétiens, en matière religieuse. Ils se gardent bien de séparer la rebgion du sacrifice. Ils ne conçoivent pas, ils ne
croient pas que, saus sacrifice, il puisse y avoir de religioD .
Mais pourquoi citer les païens? Le démon lui-même ne rend-il pas hommage à ce dogme ; n'accuse-t-il pas et ne couvainc-t-il pas de folie et d'absurdité les hérétiques, ses enfants et ses disciples, lorsqu'ils nient le sacrifice dans l'Église ? Le démon, nous fait remarquer saint Augustin, s'est orgueilleusement substitué au vrai Dieu ; il se fait croire et adorer comme vrai Dieu chez les Gentils qu'il a fascinés et séduits. Dans sa présomption sacrilège, il a persuadé à ces malheureux de lui rendre un culte par toute sorte de sacrifices. Il proclame ainsi cette grande leçon, cette vérité essentielle , qu'on doit des sacrifices au vrai Dieu, et qu'il n'y a point de religion sans sacrifice (1). C'est en vain que l'on dirait que le sacrifice de la croix, offert une fois sur le Calvaire, a suffi pour toujours et pour tous les sacrifices ; que c'est assez pour le chrétien de se rappeler à lui-même et de représenter ce grand sacrifice à Dieu , pour opérer sa simctification et pour rendre à Dieu le culte sincère et vrai qui lui appartient. Oui, chacun doit en convenir, le sacrifice de la croix a suffi pour toujours et pour tous. Notre foi, sous ce rapport, dépasse les exigences hérétiques. Nous croyons que ce grand sacrifice a suffi pour toujours et pour tous, même avant son accomplissement non moins qu'après son
(1) Nec ob aliud fallaces illi daemonis sacrificia sibi exigunt, niai quia- \ero Deo deberi sciunt.