II
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heureuse, il violera la justice et nous fournira Toccasion de l'accuser et de le condamner comme prévaricateur et comme ennemi de la loi divine. Puis ils savaient que le Sauveur était bien plus porté à la douceur qu'à la rigueur, au pardon qu'au châtiment; et ils ne doutaient nullement qu'il ne préférât les intérêts de la charité aux droits de la loi. Ils se tenaient donc déjà pour assurés de leur triomphe. Nous venons d'entendre saint AuLçustin (1).
Mais leur l'oUe n'est égalée que i)ar leur perversité, continue le même Père : ils ont oublié qu'il n'y a ni science, ni conseil, ni force qui vaille contre Dieu, et que toute l'astuce des méchants reste confondue devant sa sagesse (2). Cette sagesse infinie, qui habite eu Jésus-Christ, saura bien trouver, dans sa réponse, le moyen de faire miséricorde sans violer la justice (.3).
Que fit donc le Sauveur? Ayant entendu cette maligne interrogation, il se tut, et, s'ioclinant, il se mit à écrire de son doigt sur le sol (4). Or, cette action du Christ fut aussi mystérieuse. Les Scribes, eu ^ effet, lui avaient d'abord cité la loi donnée à Moïse: In lege mandavit Moyses, eL nous savons, par le livre
(1) Si eam dimitti censuerit, juilitiam non attendit, et reum Taciemus eum tanquam Icgis praevaricatorem. — Animadverterunt eum uimium esse pium [Expos.).
(2) Non est concilium, non est scientia contra Dominum {Prov. xxi).
(3) Sed Doœinus in respondondo, et justitiam servabit, et mansuetudinem non recedet (Aug., loco cit.).
(4) Jcsus autem inclip.ans se deorsum, digito scribebat in l.-rra (Joan. viii. 6).
de l'Exode, qu'elle tut écrite sur des tables de pierres de la main même de Dieu (1 ). Le Sauveur, en écrivant aussi sur les dalles du temple, voulut donc montrer tout d'abord que lui-même était ce Dieu législateur du Sinaï (2). Mais pourquoi l'évangéliste dit-il que le Sauveur écrivit sur la terre, puisqu'il est certain qu'il écrivit sur la pierre : scribebat in terra. Pour comprendre cela, dit saint Âmbroise, il faut savoir que les noms des pécheurs et des réprouvés s'écrivent sur la terre, tandis que ceux des élus s'écrivent dans le ciel (3). Que les noms des justes s'écrivent dans le ciel, cela est clair par ces paroles de Jésus-Christ à ses disciples : « Ne vous glorifiez point de ce que les démons vous so.it soumis, mais réjouissez-vous plutôt de ce que vos noms sont écrits dans le ciel (4). Que les noms des pécheurs soient écrits sur la terre, cela est aussi certain, d'après ces paroles du prophète Jérémie : « Tout ceux qui vous abandonnent. Seigneur, et qui vous méprisent, seront iHi jour couverts d'opprobre, et leurs noms seront écrits sur la terre (5). » Partant de là, j'explique ainsi l'action du Sauveur dans le temple. Il a écrit
(1) Ferens Moyses tabulas lapideas scriptas utrasque digito Dei {Exod. xxxi).
(2) Per hoc quod digito scribebat in terra, illum se esse moastravit qui quondam legemscripsit in lapide (Beda).
(3) Peccatores in terra, justi scribuntur in cœlo.
(4) Nolile gaudcre,quia spiritus subjiciuntur vobis ; gaudete autcm, quia nomina vestra scripta sunt in cœlis {Luc. x).
(5) Omnes qui te derelinquunt, confundeutur, et recedentos a le in terra scribentur (Hier. XYii).
— 1 1 r, — alors sur la pierre, pour nionlrer qu'il est l'auteur de la loi et le jup;e suprc-me à qui seul appartiennent le jugement et la vindicte. Miiis l'évangile dit cependant qu'il écrivit sur la terre: c'est pour nous faire comprendre qu'il exerçait en ce moment même sa justice contre les Pharisiens, Tenus pour lui faire outrage : justice prompte, sévère et terrible ! Ils avaient cherché des prétextes pour accuser le Fils de Dieu, et ce Dieu fait homme les juge et les condamne à l'instant même où ils commettent ce grand crime; il écrit dés lors leurs noms dans le livre des réprouvés, et il fait entendre qu'eux-mêmes sont précisément ces malheureux^ cités par Jérémie, qui seront confondus et dont les noms, mconuus au ciel, seront écrits dans le livre de la terre (1).
Or permettez-moi, mes frères, de vous demander dans lequel des deux catalogues dont je viens de parler est écrit le nom de ceux qui se trouvent ici réunis? Quelle pensée! Sommes-nous inscrits en lettres d'or sur cette liste précieuse à la tête de laquelle se trouve le nom adorable de Jésus, le chef des prédestmés ; ou bien le sommes-nous, au contraire, en lettres de charbon sur cette page funeste oîi le premier inscrit est Lucifer, le chef des réprouvés? Sommes-nous auprès des Apôtres dans le livre du ciel, ou auprès des Pharisiens dans le livre de la terre ? Il n'est pas difficile, nous dit saint Paul, de le deviner; jetons un regard sur nous-mêmes. Si notre conversation est
(1) Tanquam illos taies ia terra scribendos significaret, et non iin cœlo (Aug.).
au ciel (1), nous appartenons certainement au second Adam venu du ciel : Secundus homo de cœlo, cœlesiis ; et alors nous sommes nous-mêmes célestes avec lui et eu lui, et nos noms sont certainement écrits dans le ciel : Qualis cœlestis, ia.les et cœlesfes. Mais si. au contraire, nous ne cherchons que les honneurs, les richesses, les délices de la terre, traînant misérablement notre cœur et notre esprit dans la fange de ce ])as monde, ah"! nous appartenons au premier Adam, qui a été formé d'un limon fangeux; Primus homo de terra, terrenns ; nous sommes terrestres comme lui, et, dès à présent, la divine justice écrit nos noms sur la terre : Qualis terrenus, taies et terrent (/ Cor. xv).
Il y a plus : le langage de l'homme trahit la patrie. Par exemple, on reconnaît le Grec, l'Arabe à leur parole. De même celui qui parle la langue du ciel, appartient au ciel, et quiconque tient celle de la terre, profère des mensonges, des médisances, appartient à la terre : or, de la terre on tombe en enfer. 0 mon divin Sauveur! de grâce effacez nos noms du catalogue funeste destiné à l'abîme, le catalogue aussi de nos péchés! Daignez les écrire, avec un plume trempée dans votre précieux sang, dans le livre de la vie, sur la liste des candidats du ciel !
Mais revenons.
Les Pharisiens insistent ; ils attendent avec impatience la réponse du Sauveur (2). Or la voici, cette réponse, non telle que leur hypocrisie et leur malice
(1) Nostra autem convcrsatio in cœlis est.
(2) Cum ergo perseverarent interrocantes emn {Joan. viu, 7).
— 1 I s — l'espéraient, mais telle qu'il convenait à Celui qui est la satiL'sse et la juslici' dt; Dieu de la donner. Le Sauveur venait, coniinu le; veut saint Jérôme, d'inscrire sur la terre, non- seulement les noms de ces criminels, mais encore tous leurs [)échés (I). 11 se redressa enlin, crexil se, c'est-à-dire, il prit l'aLlitude de juge et de Seigneur, et il leur dit, d'uu toîi grave et solennel, en leur montrant ce qu'il avait écrit : n Que celui d'entre vous qui est sans péché jelte la première pierre à cette malheureuse (2). » Saint Augustin fait observer que le Juge divin ne dit pas : Je ne veux pas qu'elle soit lapidée, et, cela pour ne pas s'opposer aux paroles de la loi. Bien moins encore voulut-il dire : 11 faut la lapider, car il était venu pour sauver les pécheurs pénitents, et non pour les perdre. 11 dit seulement : « Que celui qui est innocent punisse cette femme coupable ! » Qu'il est facile ici de reconnaître la sentence et les paroles d'un Dieu ! C'est sa sagesse même qui parle ; c'est sa justice qui décide. Oui, voulait-il dire, que la coupable soit punie, mais non par votre ministère, vous qui êtes les plus grands trausgresseurs de la loi (3) !
(1) Eoriim qui accusabant, peccata descripsit.
(2) Et dixit cis : Qui sine ppxcato est vestrum, priinus in illam lapidom mittat {Joan. viii, 7).
(3) Non dixit : Non lapidetur mulior, no, contra legem dicere vidoretur. Absit autcm ut diccret : Lapide fur; venit enim non perdere quod invenerat, scd qusercre quod periorat. — Qui sine poctalo est vostrum, lapidcm mittat. — Hœc vox juslitla; est : Puniatur peccalrix, sed non a peccatoribus ; iuipleulur Icx, sed non a prcevaricaLoribus legis (Aug.).
Comment peut, en effet, ajoute saint Grégoire, se constituer juge des péchés d'autrui, celui qui ne reconnaît point ses propres fautes et ne s'en corrige pas? Comment pourrait-il condamner les passions des autres, celui qui est le triste jouet des siennes (1) ?
Ainsi s'accomplit l'oracle de Jérémie, que nous avons rapporté tout-à-riieure; car les Pharisiens et les Scribes furent non seulement inscrits sur la terre, mais démasqués et couverts de confusion. En effet, à ce défi terrible du Fils de Dieu, en jetant un regard sur eux-mêmes, ils se reconnurent coupables du même délit qu'ils voulaient punir daiîs la femme adultère, car ils étaient adultères de corps et d'cspiit : ils violaient les droits sacrés du mariage, et ils altéraient la parole et la loi de Dieu. Enfin, voyant que le divin Maître les connaissait mieux qu'ils ne se connaissaient eux-mêmes, puisqu'il avait écrit sur le sol l'histoire honteuse de leur propre cœur, ils n'osèrent plus insister sur la condamnation de la femme coupable, et ils demeurèrent interdits et anéantis. Se sentant comme percés par un trait de la justice divine et avilis par le spectacle qu'ils donnaient publiquement de leur ignominie; n'en pouvant plus de honte et de confusion, ils commencèrent, pleins de terreur et sans dire mot, à se retirer les uns après les autres, les plus vieux tout les premiers, parce qu'ils étaient d'autant plus chargés de vices qu'ils étaient plus avancés en âge : Audientes autem unus post iirrnm exibant,
(1) Qui enim seipsum non judicat, quid in alio rcalum judicet igorant.
incipientcs a scniuiibus (I), Ce jugement, particulier du Fils de Dieu est réelleniciit la (Itiuro du jugement général, où le Seigneur dévoilera les mystères d'iniquités qui, sur la terre, restent ensevelis dans le fond des cœurs sous les apparences d'une probité nffectée et ])leine d'hypocrisie (2); où la conduite de la miséricorde de Dieu, toujours si contrariée dans le monde par l'injustice diabolique des âmes perverses, triomphera et sera vengée (3). En ce grand jour de colère, de consternalion et d'épouvante, les pécheurs, confus en lisant l'histoire de leurs j léchés dans le livre où il n'y a rien d'omis, en se voyant démasqués à la face de l'univers, subiront leur dernière condamnation sans hasarder une seule excuse et sans prononcer une seule parole ; puis ils tomberont dans les abîmes éternels (4).
Revenons encore.
Quel beau triomphe pour la puissance de notre Sauveur ! Les Pharisiens étaient venus au temple comme accusateurs, et ils en sortirent convaincus d'être de grands coupables ; ils voulaient insulter à la majesté du Fils de Dieu, et ils demeurèrent couverts de honte devant tout le peuple; ils étaient
(1) Non ausi siuit tlamnarc nuiliorom, qui, soipsos intuentes, similes inveii'jruut. — Cuui percussisset eos telo juslitise (Aug., loco cit.).
(2) lUuminabit abscondita tenebrarum, et inanifcslalnl consilia cordium (/ Cor. v),
(3) El vincas cum judicaris {Ps. h).
(4) Oranis iuiquilas opilabit os suum {Ps. cvi). — Et ibunt ia supplicium Eeteruum [Matlh. xx,v).
accourus pour le juger, et ils trouvèrent en lui leur juge, leur Seigneur et leur Dieu. Ils restèrent, comme lavait annoncé le Prophète, pris dans les pièges qu'ils avaient dressés à l'innocence (1).
Maintenant que nous avons entendu la voix de la justice de Jésus-Christ, écoutons, dit saint Augustin, le langage de sa mansuétude et de sa bonté (2).
Saint Jean remarque qu'au départ de ses accusateurs, Jésus resta seul avec la femme pécheresse, toute tremblante devant lui (3). Ainsi se trouvent en présence l'un de l'autre, dit saint Augustin, la coupable et le Sauveur, l'infirme spirituelle et le céleste Médecin, la misère de l'homme et la miséricorde de Dieu (4). Or, serait-il possible que le pécheur se repente de son péché devant Jésus, sans en recevoir le pardon? Se peut-il que l'âme malade découvre sa maladie au céleste Médecin, et qu'elle n'en reçoive pas laguérison? Non, mes frères, cela n'est pas possible, et c'est ce que l'évangéliste enseigne en ajoutant cette circonstance, à première vue insignifiante, mais très-mystérieuse, que la femme adultère resta au milieu du vestibule debowt, en présence du Sauveur : Et midier in medio staks. C'est plutôt l'àme de cette femme que la posture de son corps que saint Jean a voulu nous dépeindre par les paroles
(1) Comprchenduntur in consiliis^ quibus cogitant.
(2) Audivimus vocem justitiee ; audiamus vocem mausuetudinis (Aug.).
(3) Remansit solus Jésus, et mulier in medio {Joan. viii, 9).
(4) Remansit peccatrix et Salvator; remansit œgrota et medicus; remansit miseria et misericordia (Aug.).
oitt'os. 11 a Youln nous la nioiilrer rétablie dans l'état dont parle aussi rapùlrc saint Paul, on ces termes: « Que celui qui est debout fasse bien attention de ne pas toinber : Qui stat, vident ne cadat ; » c'est-à-dire de ne pas déchoir de l'état de j^ràcc et d'amitié avec Dieu. Il a voulu nous dire, en un mot, que cette femme, qui d'abord gisait à terre spirituellement, victime de la mort du péché, s'était relevée tout-à-coup, et qu'elle était comme ressuscitéc par sa confession et sa douleur. Au reste, ne soyons pas trop surpris, car Jésus nous montre, par ce prodiçje, qu'il est le Dieu qui, d'une main, abat et précipite l'orgueilleux, tandis que, de l'autre, il élève et exalte l'humble. Après avoir, par l'autorité de sa justice, abaissé jusqu'à terre ses superbes accusateurs, il a voulu, par un trait particulier de sa bouté, relever de son abjection la pauvre accusée qui s'humiliait (1). Ainsi cet Homme-Dieu, après avoir confondu ses adversaires par la force de sa parole, jette des regards miséricordieux sur une pécheresse (2). Observons cependant que cette infortunée n'est ressuscitée à la grâce : Mulier stans, que lorsque Jésus se fut incliné vers elle : Jes2is inclinavit se deorsum. Il a fallu que sa miséricorde s'abaissât jusqu'à terre, pour que la pécheresse pût remonter jusqu'au ciel (3). Ah ! combien
(1) Qui accusatores juslitiBB aucioritate prostravit, eaiu (iiia3 accusabalur, magno pietatis munere sublevavit (Eric, Catcn.).
(2) Qui adversarios ojus repaierai liugua , oculod mauduetudinis iu illain lovavit (Aug.).
(3) Liberala est misera, labente misericordia (Emis.)!
il est heureux pour nous que Jésus s'humilie de la sorte! La femme adultère renaît à la vertu dès que le Sauveur se rapproche d'elle. Ainsi l'homme ne s'élève que parce que Dieu s'incline, il ne monte que parce que le Créateur descend, et il ne vit que parce que Jésus meurt pour le sauver. La faiblesse de notre Sauveur fait notre force; soa Lumilialion est notre gloire^ et c'est dans sa mort que nous trouvons la vie. Efifiu, depuis qu'il est descendu jusque sur la terre, nous avons reçu comme des ailes pour nous élever jusqu'au ciel (1).
Jusqu'ici, mes frères, nous avons vu notre doux Jésus dans l'éclat de sa justice et de sa mansuétude ; considérons maintenant comme il fit, dans le môme événement, régner et briller sa vérité; car c'est par l'union de ces trois vertus qu'il accomplit l'œuvre admirable de notre salut (2).