DEUXIÈME PARTIE
La femme adultère se tenait donc devant le Fils de Dieu, pénétrée de crainte et de honte, attendant sa condamnation; car lui, le pur et le juste, parce qu'il était seul sans péché, pouvait seul la con Uamner (3). Mais soudain le Sauveur adoucit cet air
(1) Descendit Dcus ad terrain, ut homo ascenderet in cœlurn (Aug.).
(2) Propter veritatem, et mausuetudiuem, et justitiam, deducet le mirabilitcr dextera tua.
(3) Credo, territa est muliei", et ab illo se puniendam expectabat, in quo peccatum inveniri non poterat (Aug.).
sévère qu'il avait pris contre les Pharisiens, et lui dit : a Femme, où sont ceux qui t'accusaient? Aucun d'eux ne t'a condamnée? » Et cette pauvre femme répondit : « Personne, Seigneur, personne. » Kh bien! répliqua le Sauveur, je ne te condamne pas non plus, 3Iais quoi! l'adultère n'est -il pas le plus grand de tous les attentats contre le mariage et la famille? N'est-ce pas le délit qui porte le plus atteinte à la plus jalousée des propriétés, qui viole la foi la plus sacrée, qui profane la sainteté du lit nuptial, qui brise un lien que Dieu lui-même a consacré, qui divise les cœurs, détruit la pudeur et introduit dans le sanctuaire de la maison conjugale l'homicide, la discorde, l'infamie et l'infortune? N'est-ce pas le crime que les Grecs et les Romains, les Parthes et les Arabes, les Perses et les Egyptiens, nations barbares et sauvages, ont toujours puni du dernier supplice? K'cst-ce pas ce péché pour lequel la loi mosaïque condamnait à périr sous une nuée de pierres? Comment se fait-il donc que ce péché, que le Dieu de l'ancienne loi ordonne de punir si sévèrement, soit excusé du Dieu de la nouvelle? Vos ennemis. Seigneur, ne vous accuseront-ils pas de favoriser l'un des plus grands forfaits de la terre (1)? Non, il n'en sera pas ainsi : l'auteur de la justice, la source de la miséricorde veut aussi rendre hommage à la vérité. Et d'abord, en disant à cette femme : « Où sont ceux qui t'accusaient ? » il lui inspira, dit le savant interprète
(1) Quid est, Domine? Faves peccatis (Aug.)
Corneille de Lapierre , une vraie douleur de ses péchés ; il lui inspira la prière pour en implorer le pardon et l'espérance pour l'obtenir (1). Alors, dit saint Augustin , s'accomplit cette prophétie : « L'abîme appelle l'abîme ; » car l'abîme de la profonde misère de cette pécheresse appela, pour le combler, l'abîme de la divine miséricorde qui pardonne le péché (2). En effet, par sa réponse au Sauveur: «Personne^ Seigneur, ne m'a condamnée, » la femme adultère voulait dire : J'espère et j'ai la confiance que, selon ma prière ardente, vous ne me condamnerez pas nos plus. Le Fils de Dieu ne sera pas moins miséricordieux que les enfants des hommes. Si ceux-ci ont cessé de m'accuser, vous aussi. Seigneur, précisément parce que vous êtes le Seigneur, vous vous abstiendrez de me condamner. Je vous supplie de m'accorder cette grâce, et je i'implore avec la certitude de l'obtenir de votre bonté. Qu'il en soit ainsi, afin qu'en ce jour je reçoive mon pardon de tous : du ciel et de la terre, de Dieu et des hommes, et que je puisse répéter en toute vérité : « Personne ne m'a condamnée, personne : Nemo te condemnavit ? nemo, Domine. »
Le divin Maître voit donc l'humilité avec laquelle celte pécheresse reconnaît et confesse son péché, et la juste punition qu'elle mérite ; il voit le repentir avec lequel eUe déteste sa faute et la patience avec
(1) Inspiravit dolorem de peccatis,
(2) Tune abysâus abyssum invocavit : abyss\i3 miserise, abysfuiu mioericordiee.
laquelle elle supporte d'êlrc exposée au mépris de tout un peuple; il voit la ferveur de sa prière, la confiance de son espérance (1). A la vue d'un relient ir si sincère, d'une espérance si ferme, d'une confession si entière, il lui accorde bénigneraent son ])ardon : IScque ego te condemno ; il l'absout, dit Bède, et de la peine et de la faute : de la peine, parce qu'il en a pitié comme liomnic; de la faute, parce qu'il peut l'anéantir comme Dieu (2). C'est ainsi qu'en faisant éprouver les douceurs de sa bonté, il fait triompher la vérité des promesses qu'il a répétées si souvent dans les divines Ecritures, à savoir, que le repentir humble, efficace et sincère est toujours assuré d'obtenir de Dieu le pardon. La miséricorde et sa vérité se sont donc rencontrées dans cette pénitente (3).
Mais écoutez encore, dit saint Augustin, et admirez comment, dans cette circonstance, le Sauveur rend témoignage et à la vérité de ses prom.esses, et à la vérité de ses menaces. En renvoyant la pécheresse absoute : « Va, lui dit-il, mais prends bien garde de ne plus pécher. » Donc le Fils de Dieu a absous le pécheur et il a condamné le péché. Il n'a point excusé le mal ; car il n'a pas dit à celui qui l'avait commis : Va et vis comme il te plaira, assuré de toujours obenir mon pardon. Kou, ce n'est pas ce
(1) Cum sciret qiioâ illa toto corde pœniteret (Eulim.).
(2) Quia Deus et liomo erat; miseretur ut liomo, aLsolvit ut Deus (Loco cit.).
(31 Miscricordia et ventas obviaverunt sihi iPs.).
qu'il affirme. En pardonnant les fautes du passé, il ne promit point l'impunité pour les fautes futures. Bien au contraire, en disant : a Fais bien attention de ne plus pécher, » il voulait dire : Rassure-toi pour le passé, mais tremble pour la venir (1).
De cette sorte, le bon Maître découvre à tous le ilanger du retour au péché et de l'habitude du crime. Il donne un exemple de miséricorde, afin que per sonne ne désespère ; mais il ajoute un avertissement sévère, afin que personne ne présume et que chacun se rappelle ce qu'il avait prêché dans d'autres circonstances, à savoir, que celui qui se livre au péché, dans la prétendue espérance d'obtenir miséricorde, quand il cherche celle-ci, ne la trouve plus pour l'ordinaire et n^eurt dans son péché (2), comme il le mérite. Qu'ils écoutent cette grande leçon, s'écrie saint Augustin, ceux qui se plaisent à ne considérer que la grandeur de la miséricorde ; qu'ils tremblent aux menaces divines (3).
Le Dieu qui a promis le j:ardoii au repentir n'a pas promis une longue vie à la présomption. Craignons qu'une mort prochaine , précipitée , imprévue , ne
(1) Attende quod sequitur : « Vade, et jam amplius noli pecîare. » Ergo et Dominus damnavit non hominem, sed peccatorcm. Non dixit : Yade et vive sicut vis, de mea liberatione este ïecura. — Non dixit : Quantumcunque peccaveris ego te ab infeini ardoribus liberabo. Facta secura de prœterito, cave futura (Aug., loco cit.).
(2) Quœretis me, et non invenietis, et in poccato vestro moricmini.
(3) Intendant ergo qui amant in Domino mansuetudinem , et Dieaut veritatem {Ibid.).
prévienne et ne rende impossible notre pénitence ; ne tardons pas, comme l'Esprit-Saint nous eu avertit par la bouche de l'Ecclésiastique, ne tardons pas, maintenant que la grâce nous appelle, que la santé nous assiste, d'exécuter ces plans de conversion formés tant de fois et jamais exécutés. Cessons de les renvoyer de jour en jour à un temps qu'il n'est pas en notre pouvoir d'obtenir, si nous ne voulons nous exposer à la colère divine, qui, lorsque l'heure de la vengeance est venue, éclate à l'improviste, surprend et disperse sans pitié ceux qui ont abusé de la divine miséricorde (1).
(1) Ne tardes converti ad Dominum, neque différas de die ia diem; subito enim veniet ira illius, et in tempore vindictœ disperdet te {Eccli. v).