II
— lui —
dans cette luiit où personne ne pcnt opérer ni .so»\ salut, ni celui d'autrui (I), et où, par conséqueut, l'on pèche toujours sans rien prendre (2). Ils se servent d'engins usés, propres plutôt à mettre en fuite le poisson qu'à le prendre. Ils s'appuyent sur l'autorilé dujiifjoiient privé, oriij;inc de toutes les erreurs, écueil de toutes les vérités. Ils ne jettent pa? leurs lilels de la barque de Pierre, mais de la baniue de Photius, ou de Luther, ou de Calvin, ou d'Henri Vlll, où Jésus-Christ n'est pas ni ne peut être. Kt cela au nom des gouvernements temporels, des trafiquants et des spéculateurs qui les envoient ; et cela, plus dans l'intérêt de la politique et de la cupidité, que dans celui de la religion et de la charité. En un mot, ils n'opèrent pas au nom de Jésus-Christ, mais bien au nom de Satan : est-il donc étonnant qu'ils ne pèchent qu'à l'avantage du démon?
Les missionnaires de l'Eglise catholique, les envoyés du Souverain Pontife, travaillent seuls de jour, et dans la lumière, à la splendeur d'une foi perpétuelle, constante, unanime, universelle. Ils jettent leurs filets de la barque de Pierre ; dans les régions les plus reculées, ils sont toujours de l'Eglise et dans l'E. gUge où se trouve Jésus - Christ , le soutien de leur courage, le compagnon de leurs travaux. Ils pèchent en son nom, par ses ordres : In verbo tuo; Rome n'expédie, n'envoie pas des missionnaires pour agrandir sa domination terrestre, mais pour ouvrir
(1) Veniet nox quando nemo potest operari {Joan. xix).
(2) Per totam noctem laborantes niliil cepimus (Loco cit.).
aux hommes le chemin du ciel, pour propager la connaissance de Jésus-Christ, pour étendre sou empire et pour augmenter la gloire de son nom ; c'est lui-même qui, par la bouche de son Yicaire sur terre, envoie ces autres pêcheurs et leur répète comme aux apôtres la grande parole, mère du prodige : « Jetez les filets. » Cette parole, qui retentit toujours, pleine de force et d'efficacité, dans la barque de Pierre, est celle qui seule a la merveilleuse vertu d'attirer les poissons, de gagner les esprits, de conquérir les cœurs, de dissiper les erreurs, de calmer les passions, de réjouir le ciel et de faire trembler l'enfer. Aussi, est-ce par ceux seulement qui, en vertu de cette parole et de ce commandement céleste, jettent les filets de la prédication évangélique, que s'opère, dans l'ordre spirituel, l'expérience de chaque jour le démontre, le même prodige que les apôtres opérèrent sur la mer de Tibériade : ils recueillent avec la môme facilité une immense quantité d'àmes^, et ils en remplissent la barque de la vraie Eglise (1).
En deux mots, cette parole n'obtient des effets si universels, que parce qu'elle est prononcée dans l'Eglise et par l'Eghse universelle. Cela prouve que le filet seul de l'Eglise prend toutes sortes de poissons, que sa prédication est la seule qui soit partout efficace, que sou action est la seule féconde dans les lieux les plus divers, parce qu'elle seule appartient à tout, etquetoutlui appartient. C'est que Jésus-Christ,
(1) Et cum hoc fecissent, concluserunt piscium multitudinem copiosam, et impleveruut uaviculai (^Loco cit.)-
l'héritier,parsonPèrc,clc ruinvcrsalil(l'dcspcuMlcs(l), eu rclounuuit au ciel, a légué son patrimoine à son Eglise, par cet ordre suprême : « Allez et enseignez TOUTES les nations. » Celle-ci, tenant de Dieu môme la mission de convertir tous les hommes, est donc aussi, dans l'ordre du salut éternel, l'arbitre et la maîtresse des hommes. Ainsi convertir les âmes n'est pas tant pour elle conquérir ce qui est à autrui, que revendiquer ce qui lui appartient. De là vicjit que partout où elle peut se présenter librement, à peine a-t-elle prononcé son nom, formulé ses droits et ses privilèges, qu'elle est reconnue, accueillie, vénérée •Connue une légitime souveraine dans son propre empire. Je veux donc dire que TEglise est féconde, précisément parce que, de sa nature, elle est catholique ou universelle.
Oh ! quelle gloire ! quel honneur pour elle ! A défaut de toute autre preuve, la facilité avec laquelle, à l'exclusion de toutes ses rivales, elle s'introduit, se dilate et se rend maîtresse dans le monde, suffirait du reste à montrer qu'elle est catholique, qu'elle est l'Eglise de tout le monde par droit de naissance.
Avançons. Dilatés outre mesure par l'abondance des poissons, les filets allaient se briser et la barque submerger (2) . Ces nouvelles circonstances sont encore mvstérieuses et prophétiques : elles figurent un des traits caractéristiques de la catholicité de l'Eglise .
(1) Dabo tibi genlod bœreditalem tuam {Ps. xi).
(2) Rumpebatur autem rete, ita ut naviculae pêne mergerentur (Loco cit.).
En effet, les filets prennent pèle -mêle le bon et le mauvais poisson: ainsi, dit saint Augustin, la prédication évangélique s'empare-t-elle indistinctement des hommes charnels et des spirituels, des réprouvés et des élus. Le filet qui se rompt et la barque qui submerge signifient que les schismes et les erreurs des hérétiques, les scandales des mauvais chrétiens, menaceraient de compromettre Y unité de l'Eglise (1). Mais, en se remettant à flot, en résistant à son poids immense, la barque de Pierre et son filet prédisent aussi que ce serait en vain : Et cum tanti essent, non est scissum rete> Quel beau privilège dans l'Eglise ! son filet mystérieux, sa barque de construction divine, tout en embrassant l'universaUté des hommes, ne doit souffrir aucun dommage ni dans son Intégrité, ni dans son imité! Quel prodige ! Nonobstant la multitude d'hommes qu'elle accueille dans son sein, tous si différents par l'éducation et par le génie , par le caractère et par les mœurs, par les habitudes et par le langage, par la foi et par la vertu ; quoiqu'elle cnbrasse et qu'elle renferme des citoyens de tous les pays du monde, de tous les climats , de toutes les races et de toutes les conditions; malgré le poids énorme, discordant, turbulent, qui menace toujours de rompre ses filets, l'Eglise reste intacte ; et plus elle pêche, plus elle se remplit, et plus aussi elle est entière! Et cum tanti essent, non est scissum rete.
(1) Quod rete rumpebatur, et naviculae pêne mergerentur, igniflcat hominum carnalium multitudiuem tantam in Ecclesia uturam, ut per hœreses et schismata pêne scinderetur (Aug., lie Verb. Dom. in Luc).
Semblables aux métaux qui perdent d'autant plus en profondeur qu'ils traïAiieut en sui)erficie, les institutions humaines s'affaiblissent en se dilatant, et leur grandeur est le signe certain d'une caducité prochaine. Aussi les grands empires, comme l'histoire le démontre, sont de courte durée. Cette condition d'être des institutions politiques est commune aux institutions religieuses purement humaines: les unes et les autres sont sujettes aux mêmes infirmités de nature. Yoilà pourquoi les sectes nées du christianisme, en s' étendant, s'affaiblissent et se détruisent. Pour elles, progresser c'est reculer; croître, c'est mourir. Ces filets de fabrication humaine ne peuvent contenir que pour quelques jours seulement une petite quantité de poissons. Le temps les use, une pêche abondante les brise ; si bien que, sur leurs inutiles débris dispersés de toutes parts, on peut placer cette inscription : a Comme il y en avait tant, le filet s'est brisé: Cum tanli essent, scissum est rete. »
Il n'y a que la religion catholique qui soit, comme l'œuvre de Dieu, supérieure à tout ce qui détruit les ouvrages des hommes. Elle seule a une constitution divine et embellie par le célibat ecclésiastique, qu'elle a mis seule en honneur. Les constitutions humaines peuvent l'imiter, mais jamais l'égaler ; en vertu de sa propre nature, les évêques reçoivent du Chef souverain leur juridiction, et cependant ils ont un ministère divin qui leur est propre ; ils sont vraiment pasteurs de leurs Eglises, tout en étant vraiment soumis au Pasteur universel. Ils sont libres et en
même temps dépendants ; mais leur dépendance ne nuit point à la liberté de leur action, et leur liberté ne détruit pas leur dépendance : dans l'Eglise, la sujétion est libre,, et la liberté est soumise. Ils résolvent ainsi le grand problème de la sujétion unie à la liberté. Dans notre Eglise seule, par le moyen de sou admirable hiérarchie, tout se lie, s'enchaîne, monte harmoniquement , par un sujétion graduée, à un centre commun, et se termine à un chef unique, indépendant, universel. Comme les siècles passent audessus d'elle sans altérer sa durée, les nations entrent dans son sein sans ébranler sa solidité. C'est un arbre aux racines fortes et fécondes, qui, loin de se dessécher, croît, se développe et se fortifie sur sou tronc, à mesure que ses branches s'étendent de plus en plus dans le lointain. L'universalité est sa condition, sa loi, sa nature ; tout ce qui est naturel à un être, le développant, le perfectionnant, il s'ensuit que plus l'Eglise s'étend, plus elle se fortifie ; que plus elle se propage, plus elle acquiert. Et quand un jour le genre humain tout entier sera dans son sein, alors elle sera au comble de sa force ; un si grand nombre de nations diverses ne briseront pas un seul fil de son divin filet : Et cum tanti essent., non est scissum rete.
Si donc il est certain, comme le reconnaissent les hérétiques eux-mêmes, que la catholicité est un des caractères essentiels de la vraie Église ; s'il est constant, d'après l'histoire des siècles passés et par l'expérience des faits présents, que la seule Église romaine est vraiment catholique ou universelle^ en tant
qu'elle seule embrasse tous les temps, tous les lieux et tous les peuples, il est aussi certain, il est évident que l'Eglise romaine est la seule légitime, la seule vraie Eglise de Jésus-Christ.
Mais la vérité qui ressort plus manifestement de l'histoire de la pèche miraculeuse, c'est la primauté de saiut Pierre et Tapostolicité de l'Eglise. D'abord, le divin Maître dit à Pierre, au singulier : « Conduis ta barque en avant; » puis il continua, sous la forme du pluriel : « Jetez vos fdets pour prendre le poisson. » Ainsi Pierre ;, comme premier pilote, reçoit l'ordre de gouverner, de conduire la barque et d'indiquer le chemin à parcourir ; ainsi la pêche, que doivent accomplir ensemble ses autres compagnons, est placée d'une manière toute particulière sous sa vigilance et sous sa direction. C'est, en effet, ce qui a lieu; car Pierre répond au nombre singulier: « Seigneur, en votre nom je jetterai le fdet ; » puis l'Evangile dit au pluriel : « Et ils firent cela. » Or, on voit clairement par là que la pèche des associés de Pierre se fait sous sa i)résidence et par son ordre à lui, qui ordonne et préside à son tour sous l'autorité de Jésus-Christ. De même l'autre barque, en accourant au signal donné par celle de l'illustre apôtre, pour l'aider à tirer le filet et partager la même pêche ; en n'agissant, en un mot, et en ne prenant part au travail que sous les auspices et d'après les ordres de Pierre, prouve aussi qu'après Jésus -Christ, ce dernier est l'auteur du prodige, qu'il est l'interprète suprême, l'organe immédiat des ordres de son maître.
et qu'il préside tout en son nom comme le chef de tous.
D'un autre côté, il est certain, puisque saint Matthieu nous l'apprend, que Jésus-Christ dit à tous les apôtres, témoins de cette pèche miraculeuse : «Yenez à ma suite, de pêcheurs de poissons je vous rendrai pêcheurs d'hommes. » 31ais saint Luc, sans faire mention des autres compagnons de Pierre, raconte que le Sauveur *dità lui seul : « Dès ce jour, tu seras pêcheur d'hommes. » Cet évangéliste nous montre par là que si la grande mission de convertir les âmes a été donnée à tous les apôtres, cependant le Sauveur l'a confiée d'une manière particulière à Pierre, comme au chef de tous : dixit Petro; qu'elle n'a été accordée aux évêques que dans la personne de Pierre (1), et qu'enfin ceux-là ne l'ont reçue que de celui-ci.
Pierre est donc celui qui dispose et pourvoit, nonseulement dans cette pèche, mais encore dans celle qui arriva après la résurrection du Sauveur. En efiet, il dit alors aux autres apôtres : « Je vais pêcher : Vadopiscari; » aussitôt tous répondent d'une seule voix : « Nous irons avec toi : Venimus et nos. » Ils voulaient dire : Nous voulons faire aussi ce que tu es le premier à faire; nous voulons pêcher en ta compagnie et sous ta direction. Mais, quoiqu'ils aient travaillé avec lui à cette nouvelle pêche, saint Jean dit du premier qu'il monta sur la barque et qu'il tira
[l) Voyez, dans Bellarmin, l'argument solide de Turrecremata, par lequel le très-docte auteur prouve que saint Pierre fut seul ordonné évèque par Jésus-Christ, et que les autres apôtres reçurent des mains de Pierre leur ordination épiscopale.
le filet à terre (1). Oh! remarquable prérogative de Pierre, s'(5crio à eu sujet un savant inlcrprôtc ! oh! insigne privilège! Dans ces deux barques et dans ces deux poches, qui furent si visiblement la figure des deux états de l'Eglise, il se trouve toujours le prince et le chef (2). C'est de lui seulement qu'il est dit qu'il monta sur la barque, qu'il prit le poisson et le tira à lerre (3). Or, est-il rien de plus expressif, continue le même interprète, de plus propre à faire comprendre que c'est principalement à saint Pierre qu'a été confié le haut ministère d'attirer les hommes dans le filet de la foi, c'est-à-dire à l'Eglise militante, par la prédication, pour les diriger au port, pour les introduire, en un mot, dans l'Eglise triomphante (4)! Par ces prodiges, par ces figures et par ces mystères, le divin Pasteur a donc établi^, par les faits, la primauté de Rome, avant de nous le révéler par sa parole. En ordonnant à Pierre de diriger sa barque
(1) Ascendit Petrus, et traxit rcte in tcrram.
(2) Insignis praerogativa, quod in utraque navi et piscatione, qiiœ apertissime totius Ecclesiae stalum significant, semper Petrus princeps invenitur rBellar., loco cit.),
(3) Puisque nous parlons de la mer, nous ne devons pas omettre que Jésus-Christ fit le prodige de calmer la mer sous Bes pieds, en vue seule de Pierre, en sorte que cet apôtre pût marcher sur les eaux à pied sec et en sûreté. Or, la pléaitude des ouux signifie l'universalité des peuples : Aquœ multœ, jMpuli mulli. Saint Bernard afiirme que le Sauveur, par ce miracle, a voulu montrer qu'il soumettait tous les peuples à cet apôtre et qu'il lai donnait l'empire souverain sur les âmes.
(4) Ergo Petrus est qui homiucs de mundo ad fidem, id est ad Ecclesiam militantem, et regens eos ataue gubernans, ad Ecclesiam triomphantem perducit {Id. ibid.).
mystérieuse vers la haute mer, il semble dès-lors lui dire : « Je te donnerai les clefs du royaume des deux, c'est-à-dire les clefs de l'Eglise, ou bien le royaume, l'empire, la régence de l'Eglise. En effet, dans le langage usuel de tous les peuples, c?o«»er àu7i homme les clefs d'une ville est la môme chose que lui en conférer le gouvernement ou la principauté. Ainsi Jésus-Christ, en ordonnant à Pierre de diriger sa barque où il lui semblerait bon, de déployer les filets et de les retirer, de commencer la pêche et de la finir, disait dès-lors à cet apôtre : « Tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel, et tout ce que tu lieras sur la terre sera aussi lié dans le ciel; » lui-même lui confère donc le souverain pouvoir d'absoudre et de punir, de pardonner et de châtier, de faire des lois et d'en dispenser, de recevoir dans sa communion et d'excommunier; il le constitue législateur, juge, recteur et gouverneur suprême de l'Eglise. En le chargeant de réunir ses compagnons autour de lui , d'appeler au travail l'autre barque, de régler le prix et la récompense ; en lui disant spécialement : Tu deviendras l'homme qui prendra les hommes pour les vivifier, c'est déjà lui dire : « Pais mes brebis ; » puis deux fois : « Pais mes agneaux; » c'est-à-dire, en confiant à son zèle et à sa charité les agneaux, ou les chrétiens des deux peuples, et les brebis, ou les apôtres et les évoques qui engendrent les fidèles à la foi en Jésus-Christ (1),
(1) Agnos fidèles utriusquo populi, oves qui acrnos ipsos in Cliristo pepererant, id est apostolos et episcopos(Bell,, ioco cit.).
il charge par cela même Pierre de les guider, les com mander, les nourrir et les défendre comme un vrai pasteur; il le constitue enfin su[)rème et souverain pontife de l'Eglise universelle. C'est, en un mot, Je sus-Christ qui déclare que cette dernière est celle qui a été fondée par les apôtres sous les auspices de Pierre, qui est gouvernée i)ar leurs successeurs sous la présidence de Pierre, qui dépend entièrement de Pierre, avec les évêques qui la gouvernent; qui, par l'intermédiaire de Pierre, reçoit de Jésus-Christ toute lumière, toute grâce, toute autorité; qui professe la doctrine que Pierre et les apôtres ont reçue et ont enseignée : c'est enfin Jésus-Christ qui assigne, pour quatrième caractère de l'Eglise, Vapostolicité, c'est-à-dire la profession de la foi primitive des apôtres et de Pierre leur chef.
Mais pourquoi Jésus-Christ a-t-il voulu que la vraie Eglise soit celle qui professe la doctrine de ses disciples et qu'elle descende d'eux par une série non interrompue de pontifes ? C'est parce que les apôtres ont été instruits, envoyés et établis tels par lui-même. L'Eglise qui professe leur doctrine, qui descend légitimement d'eux, est donc celle qui professe la vraie doctrine de Jésus-Christ et qui descend de Jésus-Christ ; qui est sa fille légitime et sa fidèle épouse.
N'oubliez pas, mes frères, qu'il est dit dans saint Luc que Jésus-Christ était regardé comme le fils de Joseph, et que Joseph était fils d'Héli, Héli fils de Mathat, Mathat fils de Lévi, Lévi fils de Melchi (I).
(1) ut putabatur filius Joseph, qui fuit Heli, qui fuit Mathat, qui fuit Levi, qui fuit Melchi {Luc. m).
Puis, contraint ainsi de remonter jusqu'aux premiers patriarches, jusqu'à David, jusqu'à Jacob, jusqu'à Abraham, jusqu'à Koé, révangéhste finit par dire: « Noé fut fils de Lamech, Lamech de Mathusalem, Mathusalem d'Hénoch, Hénoch de Jared, Jared de Malaleel, Malaleel de Caïnan, Gaïnan d'Hénos, Hénos de Seth^ Seth d'Adam, et Adam de Dieu (1). » Combien cette pensée est profonde, sublime dans sa simplicité! Par cette généalogie de Jésus-Christ, l'Esprit-Saint a \oulu symboliser celle de la religion chrétienne; il a eu en vue de nous révéler cette vérité importante : la vraie religion est une, elle est toujours la même ; c'est celle qui, par Jésus- Christ, remonte jusqu'à Adam, jusqu'à Dieu. En effet elle, la pensée de Dieu, éclose dans les abîmes de sa sagesse et de son amour, cette religion eu un mot, apparue dans le temps, a son origine dans l'éternité. Le premier homme, en recevant l'intelligence, reçut en même temps un symbole à croire, une loi à observer. Il ne se forma pas une religion de Uii-môme, mais il la reçut toute faite du Créateur (2) ; il ne dut pas raisonner sur cette religion, mais s'y soumettre. La religion, dit saint Epiphane, a donc précédé la création de l'homme. Elle a fleuri avant les siècles, avec le Yerbe en Dieu, par le concours libre des trois personnes (3). Elle serait
(1) Noe, qui fuit Lamech, qui fuit Mathusale, qui fuit Henoch, qui fuit Jared, qui fuit Malaleel, qui fuit Cainan, qui fuit Henos, qui fuit Seth, qui fuit Adam, qui fuit Dei [Ibid.).
(2) Eccli. XVI II.
(3) Gum Adamo, imo an te Adamum ipsum, ideoque ante omnia
— 20G — humaine, en effet, si elle était née après l'homme , si elle n'avait une origine antérieure à lui. Saint i^uil enseigne qu'elle est un édilice fondé sur Jésus-Christ, sa pierre angulaire, et que les patriarches, les apôtres, les prophètes, comme les évangélistes, en sont les fondements (1). Donc son origine se confond avec celle du monde (IJorlibachcr dit de même). Jésus- Christ, en donnant à l'Eglise V apostoticiié pour caractère,la faisait descendre de lui-même, des patriarches, d'Adam, de Dieu ; il lui a donc donné pour caractères distiuctifs la perpétuité ou l'unité et l'universalité des temps, comme il lui avait donné la catholicité ou /'wnité et l'universalité des lieux.
Or où se trouve, en dehors de l'Eglise, ce caractère si évidemment divin? Quelle secte se présente marquée de ce cachet céleste? ]\on, ce n'est pas s'exprimer exactement de dire que la doctrine catholique a dix-huit siècles d'existence. Les dogmes que l'Eglise catholique professe, les vérités qu'elle enseigne, se retrouvent, par leurs figures, dans la révélation patriarcale et prophétique. L'Eglise, dit saint Thomas, est de la sorte contenue dans la Synagogue, la loi nouvelle dans la loi ancienne, comme l'arbre dans la semence, comme une chose plus parfaite dans celle qui l'est moins. Le premier catholique fut Adam, qui, continue l'Auge de l'École, par sa foi explicite au Christ, crut
saecula cum Cliristo floruit de Patris ac Filii , ac Spiritus Sancti voluntate [Expos. Fid. cath.).
(1) Suppreedificati super fundamcntum apostolorum et prophetaruin, ipso summo augulari lapide Clirislo Jesu {^Ephcs. n, 20),
à tous les mystères futurs^ fut sauvé par le Rédempteur, comme nous croyons aux mêmes mystères réalisés maintenant , et comme nous sommes sauvés par le fait accompli du Calvaire. C'est le propre d'une religion divine d'opérer efficacement avant son entier développement, avant d'apparaître dans toute sa perfection et dans toute sa beauté. Ainsi pensent les Pères et particulièrement le grand évêque d'Hippone. L'histoife ecclésiastique indique le temps oîi et les personnes par qui les dogmes de l'Eglise catholique ont été successivement combattus et niés, vengés et défendus. Mais aucun monument ne nous dit quand et par qui ils commencèrent d'exister et d'être crus. C'est donc une preuve certaine, évidente qu'ils ont toujours été crus; que la foi, dans l'histoire du christiauisme, a précédé l'hérésie : ainsi l'innocence précède le délit dans l'histoire de l'humanité. L'Église catholique croit et admets en effet, ce qu'on a toujours cru et admis : quod semper; sa foi remonte jusqu'aux apôtres, jusqu'à Jésus-Christ, et par eux jusqu'à Adam, jusqu'à Dieu. Elle seule a des idées saines sur le Créateur de sa nature, ses attributs et ses œuvres. EUe seule a des idées saines sur le Médiateur, sa mission, ses mystères, sa doctrine, ses grâces, sur la rédemption. Elle seule a des idées saines sur l'homme, son origine, sa fin, sa décadence et sa régénération : on dirait les archives éternelles où se conservent inaltérablesles traditions du monde, les notions sur Dieu, les titres authentiques de la di. vinité de Jésus-Christ, de l'antiquité^ de la noblesse
et de la dignité de riiommc, de ses droits, de ses privilèges et de ses osiiéraiiccs. Elle est comme la Bulle d'or, la constiliilioii primitive, la grande charte de l'humanité. Quiconque est désireux desavoir quelque chose de précis et de certain sur les questions les pins épineuses, sur le Créateur, sur son Christ, sur l'homme, doit interroger forcément l'Eglise catholique; rinlidèle, en effet, ignore Jésus, le juif le renie, l'hérétique a altéré sa nature, ses mystères, ses doctrines et ses œuvres. Or, Jésus -Christ est X Homme- Dieu par lequel Dieu et l'homme peuvent seulenrcut être connus. Donc l'ignorance, la négation ou l'altération des idées sur Jésus-Christ produit et enfante nécessairement parmi les peuples séparés de l'unité catholique des notions grossières et absurdes sur Dieu et sur l'homme.
Examinez, mes frères, les innombrables sectes nées, comme naissent les vers, de notre boue humaine, de la corruption des mauvais chrétiens. Interrogez-les ; demandez-leur ce qu'elles croient de Dieu, de l'homme et de Jésus-Christ. Elles vous diront plus facilement ce qu'elles n'admettent pas que ce qu'elles admettent. J'affirme que vous ne trouverez pas, dans leur sein, deux individus qui, à une même question, fassent la même réponse. Jamais vous n'en apprendrez d'une manière précise ce qu'il faut croire et pratiquer. Dans le principe, chaque secte sembla avoir un symbole commun à tous les individus quila composèrent ; mais à peine ce symbole fut-il formulé, qu'il commença à être altéré. IN'est-il pas permis, eu effet, de
changer, d'ajouter et de retrancher quand il s'agit des inventions et des œuvres de l'iiomme ! De Ih l'inconstance de toutes ses législations ; de là les variations perpétuelles des sectes hérétiques. Nulle d'entre elles ne peut se vanter d'avoir conservé deux jours d'unité avec elle-même, ni d'être restée deux jours dans la Confession inventée par son fondateur, sans qu'elle ne l'ait amplifiée ou restreinte, renouvelée ou abandonnée.
Y a-t-il un protestant en Allemagne ou en Angleterre qui admette, comme ses pères, la Confession d'Augsbourg, ou les XXXIX articles? L'édifice de l'hérésie se démolit par les mains mêmes de ceux qui se vantent de l'habiter. Chacun en enlève une pierre, et ce droit funeste de démolition n'est et ne peut être contesté de personne, puisque tous tiennent ce droit de leur fondateur même. Vainement donc on chercherait chez les hérétiques la vraie doctrine que Jésus-Christ a révélée aux apôtres : on n'y conserve pas même celle que l'hérésiarque a imposée, dausle principe, à leurs pères. Pauvres enfants prodigues ! sans raisonnement mais riches d'orgueil, cette vraie luxure de l'esprit, comme la volupté est l'orgueil des sens, les hérétiques s'en vont ainsi dissipant la substance des dogmes et des traditions catholiques dérobées à la maison paternelle, à l'Eglise ; et ils retiennent à peine des notions vagues et incohérentes sur les points les plus essentiels. Les vrais protestants de la Germanie et de l'Angleterre ne croient plus divinement au christianisme, et ne sont, par conséquent, IL 14
})liis chrétiens : Dissipavit substanliam suam, vivcndo liijcun'osc. Vaï proie à la [)t'iiuric spirituelle de vérités (|ui les ravage : Facta est famés valida in regione il/(i, c'est en vain qu'à défaut du pain de la vie et de icntcndcmcnt, ils cherchent un aliment à leur faim dans la philosophie (1). Mais la philosophie est déchue, tombée elle-même, parmi eux, avec la religion qui en est la base légitime, et ne professe que le doute sur les plus grandes thèses de l'humanité (2). Donc, les communions séparées de l'Eglise, privées de la foi primitive, qu'ils ont échangée contre celle de quelque hérésiarque impudent, ne peuvent se vanter du beau titre d'apostolique.
(1) Cette profonde indigence dans laquelle sont tombés les héré'.iqnes, cette faim de la vérité, qui les a conduits au bord du sépulcre : famé perco, est ce qui nous peut faire espérer leur conversion prochaine. Réduit à cette extrémité, l'enfant prodigue prendra la belle résolution de retourner à la maison paternelle : Surgam, et ibo ad patrem meum, où se trouve le premier-né, le peuple catholique, toujours en compagnie de son père, et, partant, maître de son héritage et en possession de son amour. Par une raison inverse, les schismatiques, qui semblent, plus que les hérétiques, rapprochés de la vraie Eglise, parce que leur symbole diffère peu du nôtre, en sont, au contraire, plus éloignés. Ils n'ont pas encore dissipé l'héritage paternel de la vraie foi, quoiqu'ils en aient déjà dissipé une grande portion; ils sout toujoiu's en progrès de dissipation : mais, comme ils ont encore des vérités chrétiennes auxquelles ils croient, ils ont un aliment pour se nourrir. Ils oublient la maison paternelle; ils ne s'en souviendront que lorsque la faim les forcera à y penser, quand ils auront parcouru toute la carrière de l'erreur et qu'ils seront, eux aussi, tombés dans la misère d'un funeste déisme.
(2) Et cupiebat implere ventrem suum de siliquiis, et nemo illi dabat {Luc. xy^.
Et qui ne connaît ks variatioiis perpétuelles des sectes protestantes? Que dis-je, des sectes? Les variations des individus ne sont pas moins fréquentes que celles des Eglises auxquelles ils appartiennent. Tout protestant vraiment tel, interrogé sur sa religion, ne pourra affirmer, sans mentir, qu'il a passé toute sa vie dans la même croyance : ceux-là seuls, qui croient à Terreur^ comme les catholiques croient à la vérité, c'qst-à-dire sur l'autorité de leur Eglise enseignante, peuvent se permettre cette affirmation de bonne foi. Le vrai protestant, celui qui croit seulement ce qui lui semble clair dans la lecture de la Bible, change de croyance en changeant de manière de voir. A chaque nouveau pays qu'il visite, à chaque voyage qu'il accomplit, à chaque livre qu'il lit, à chaque prédication qu'il entend, à chaque nouvelle observation qu'il fait en matière de religion, il sent sa croyance, fondée sur le sable mouvant de son sens privé, s'altérer, se transformer; et, ce qui lui paraissait plausible hier, lui semble absurde aujourd'hui; ce qui lui semblait naguère une erreur, lui paraît bientôt une vérité divine. Le catholique vraiment tel seul croit toujours ce qu'il a cru. Sa foi est toujours la môme, parce qu'il ne s'est pas formé son symbole, mais qu'il l'a reçu de l'Eglise, comme celle-ci l'a reçu des apôtres, de Jésus-Christ, de Dieu ; c'est pourquoi il n'y ajoute, n'y retranche rien, la révélation étant au-dessus de l'arbitre humain. Ainsi la foi de l'Église est celle des apôtres et des patriarches; c'est-à-dire, la foi que Dieu a révélée aux patriarches et à Adam,
- 21-2 — qu'il a expli(iuùe aux uj ôtrcs et à Pierre, et pcrfcclioniiéc par Jésiis-Clnisl. Pour cela, noire Église a vraiment vécu déjà dix-iinit siècles, parce qu'ayant toujours cru la même chose, elle est toujours la même. Le prolestanlisme, au contraire, ne compte pas même trois jours d'existence, quoique Luther date de trois siècles, parce que, n'ayant jamais conservé les mêmes croyances, il ne ressemble jamais à lui-même : c'est un Prêtée aux mille formes, un système é{)hémère, fugitif, sans durée; ce qu'il admet varie de jour en jour, sou nom seul demeure. Où est donc, parmi les sectes séparées, la foi pure des apôtres? Et quelle est celle d'entre elles qui oserait se dire apostolique?
La vraie Eglise est appelée dans l'Evangile la maison de Jacob, dans laquelle le Verbe de Dieu fait homme doit habiter éternellement (1). Pourquoi? Parce qu'elle a été fondée par Jésus-Christ et par les apôtres, descendants de ce patriarche selon la chair. Quelle sera donc, parmi les communions chrétiennes, la vraie maison de Jacob ^ ou la vraie Eglise? Sera-ce la chrétienté entière avec toutes ses sectes si diverses et si hostiles les unes envers les autres? Mais ces sectes reconnaissent des chefs indépendants, et forment ainsi des maisons ou des familles séparées; or, l'Evangile ne parle que d'une seule maison. Ah ! le fier et orgueilleux Esaune peut habiter avec l'humble et paisible Jacob ! Que si l'on veut donner le nom de famille ou de maison à ce monstrueux mélange de croyances, de lois et de cultes divers, qu'on l'ap-
(1) KegnaLil in doino Jacob iu aiternum {Luc. i).
pelle la maison de Babel, mais non la maison de Jacob; le repaire de la confusion, du désordre, de l'anarchie, et non la maison de Tordre, de Tharmonie et de la paix par excellence ; le royaume de Lucifer, et non celui de Dieu; enfin, l'image de l'enfer, et non point la figure du ciel sur la terre. Puis donc que, de toutes les communions chrétiennes, une seule doit être la maison de Jacob, quelle est cette heureuse demeure, sinon celle qui remonte jusqu'aux fils de Jacob^ qui est apostolique non-seulement par la doctrine, mais encore par les aïeux? Or, les Eglises séparées peuvent-elles prétendre à ce titre glorieux? Si elles remontent à leur origine, que trouverontelles? Un patriarche ambitieux, ou un moine apostat, ou un roi dissolu, ou un tyran cruel, qui, par la violence et la ruse, les ont retranchées de l'arbre apostolique auquel elles étaient unies. Devenues, par le fait, d'inutiles rameaux, abandonnées à la fureur des vents, elles n'ont plus rien de commun avec le tronc apostolique, lequel, au moyen de Pierre, communique à la divine racine, à Jésus-Christ. Leurs évêques (quant à celles qui ont encore des évoques) reçoivent leur juridiction de l'autorité séculière, au lieu de la recevoir du siège romain ; conséquemment,ces sectes sont régies par un sceptre profane et ne sont plus placées sous la houlette du pasteur apostolique.
Il y a plus : nulle secte protestante n'a foi dans l'apostolicité de son origine. Reconnaissant leur impuissance à renouer, sans Pierre, la chaîne qui les rattachait aux apôtres et qu'elles ont brisée, elles
osent dire qu'il y a eu, dans la durée de la vraie Eglise, comme une éclipse, une interruption, c'est-àdire un état mort ; que, durant douze siècles, cette Eglise a été cachée, ou qu'elle a défailli, et que, grâce à la main pure de Luther et au sceptre philanthropique d'Henri YIII, elle est ressuscitée, elle est sortie de sa tombe pour briller du plus bel éclat. Cela signifie tout simplement que les hérétiques, désespérant de pouvoir faire remonter leurs Eglises jusqu'aux premiers siècles, n'ont pas craint de nier que la foi toujours intacle et que la succession continuelle des évoques depuis Pierre jusqu'à nous, ou Yapostolicilc, soient un des caractères essentiels de la vraie Eglise. Voilà tout ce qu'ils ont à dire.
Or ici, le ridicule le dispute au mensonge. Ce qu'Q y a de certain, c'est que ces Eglises dégradées ne descendent ni des apôtres, ni de leur doctrine ; elles ne descendent que des hérésiarques et de leurs blasphèmes. Elles ne communiquent plus avec le ciel, mais avec l'enfer ; elles n'ont plus l'esprit de Jésus- Christ, mais celui de Lucifer ; loin d'être apostoliques^ elles sont diaboliques. 0 sainte Église catholique ! oh ! comme, à ce caractère, je sens le bonheur et la gloire de t'appartenir! Comme Innocent I" l'a déclaré dans le concile de Carthage, l'épiscopat et l'autorité que ce mot indique nous sont venus de Pierre (1) ; l'ordre sacerdotal, selon la pensée de saint Anaclet, a précisément commencé dans Pierre après Jésus-
(1) A Petro ipso episcopatus et tota auctoritas hujus nominis emersit (Apud Bellar.).
Christ (8) : ainsi l'épiscopat, le sacerdoce apostolique se maintient et se conserve seulement parmi nous, parce que, parmi nous seulement, les évêques sont institués par les successeurs du premier vicaire du Christ,, et par conséquent notre hiérarchie ecclésiastique remonte à l'apôtre saint Pierre, à Jésus-Christ. Rome est donc la seule qui retient l'enseignement, reconnaît et révère l'autorité apostolique ; c'est la seule qui, p&r Pierre, a la doctrine, l'esprit, la grâce, l'efficacité et la fécondité des apôtres ; enfin c'est la seule apostolique; je dirai mieux, la seule divine, parce que, unissant l'unité, la sainteté, l'universalité à l'apostolicité, elle est l'expression sincère, le reflet admirable des attributs de Dieu, son image fidèle, sa fille, son œuvre, la vraie barque de Pierre, dans laquelle Jésus- Christ est présent ; la vraie maison de Jacob, où Jésus- Christ régnera éternellement ; car, après avoir régné sur la terre dans les âmes vraiment pieuses et fidèles par le moyen de la grâce , il régnera en elles par sa gloire dans le ciel.
SECONDE PARTIE
C'est l'opinion unanime des Pères et des interprètes, que les deux pêches miraculeuses dont il est parlé dans l'Evangile, signifient les deux Eglises, ou plutôt le double état delà même Eglise: celui de TEglise militante sur la terre, et celui de l'Eglise triomphante avec Jésus-Christ dans le ciel ; ainsi s'exprime, entre
(1) Post Christum a Petro cœpit sacerdotalis ordo {IbidX
autres, Ha\mon, analysant la doctrine de saint Aup;uslin (1). En cllct, la première pèche arriva durant la vie mortelle du Sauveur, qui signifie l'état de l'Eglise : état d'épreuve, d'humiliation et de souffrances; la seconde eut lieu après la résurrection glorieuse de Jésus-Christ, figure de l'état de gloire et de félicité au ciel. Dans la première pèche le filet menaçait de se briser: rumpchatur relc, jiarce qii'il peut y avoir des schismes et des hérésies dans l'Eglise militante; dans la seconde le filet n'encourait pas le moindre danger dose rompre: non est scision retc, j)arce qu'il n'y a à craindre ni schisme, ni hérésie dans l'Eglise triomphante. Dans la première, les poissons furent placés dans la barque de Pierre , qui se balançait sur les ondes ; c'est-à-dire que , dans le temps, les convertis à la prédication évangélique sont réunis dans l'Eglise toujours flottante entre les doctrines diverses, les tempêtes excitées par les persécutions ; dans la seconde, les poissons furent tirés et déposés sur le rivage : ce rivage, par sa stabilité et sa fermeté, signifie claircmciît l'immobilité et la sécurité de la vie éternelle. Il est dit de la première pèche qu'il y eut une grande abondance de poissons (2); mais le nombre n'est pas déterminé. Dans la seconde le nombre et fixé; il se monte à cent cinquante-trois ; car sur la terre, en effet, dans l'Eglise militante sont admis toutes sortes
(1) Per duas has piscatiooes designantur duae Ecclesiae : Ecclesia prœscns et Ecclesia quae est regnaliira cnm Ghriâto (£a;pos. ex Aug.).
(2) Concluserunt multitudinem piscium copiosam {Tract. 12i m Joan.).
d'hommes, sans nombre déterminé (1); tandis que, dans le royaume céleste, le nombre précis des élus y est seulintroduit. Finalement, dans la première pèche, le Sauveur ne détermina ni la droite, ni la gauche pour jeter les filets, mais il laissa toute liberté aux apôtres (2). Par là, dit Haimon, il rendit sensible le ministère de l'Eglise militante : ne pouvant à présent discerner les élus des réprouvés, elle ne fait aucun choix dans.sa pêche, mais elle admet tout indistinctement, les bons et les mauvais, autant qu'il s'en trouve de pris au filet de la prédication évangélique (3). Dans la seconde pêche, Jésus Christ ordonna que le filet fîit jeté à droite (4) ; or, comme dans le langage de l'Écriture les objets placés à la droite signifient les justes. 11; bon Maître voulut montrer par là qu'à la fin des temps, les justes seuls seront accueillis et admis au bonheur éternel (5).
Or^ c'est Jésus-Christ lui-même qui nous adonné cette interprétation de ses miracles ; car voici ce qu'il nous dit dans un autre endroit de son Évangile : « Le royaume des cieux (soit TEgiise sur la terre, comme l'expliquent les Pères) est semblable à un immense
(1) Multiplicati sunt super numerum [Ps. xciii).
(2) Laxate retia in capturam piscium.
(3) In ista piscatione non est prœceptum a Domino ut in dexteram vel sinistram partem mitti deberet rete, quia pressens Eeclesia bonos et malos indiscrète recipit; neque eligit, quia et quos eligerc debeatj ignorât (Loco cit.).
(4) Mitlitc in dexteram navigii rete (Loco cit.).
(5) Quia soli boni in vitam seternam colliguatur (Bellarm., loco cit.).
filet jeté dans la mer, où il capture des poissons de toutes espèces et de toutes qualités (1). » Une fois rempli, l'engin pêcheur est attiré sur le rivage; puis SCS maîtres s'asseyeut et font un choix diligent parmi les poissons: les bons sont placés à part, dans différentes niasses ; les mauvais sont rejetés et dispersés (2). Or, c'est précisément ce qui arrivera à la fin du monde , continue le divin Maître : les anges de Dieu sortiront, et ils sépareront les pécheurs des justes, réservant ceux-ci pour le ciel, précipitant ceux-là dans les fournaises éternelles, où ils seront livrés aux pleurs et à un désespoir sans fin. Et le Sauveur achève cet enseignement si terrible en disant : « Avez -vous bien compris, avez -vous bien pesé toute Tiraportance de cette vérité : Iniellixistis hœc omnia (3) ? »
0 insensés sectateurs, misérables adorateurs du siècle ! ô hommes perdus dans le désordre de tous les vices, qui ne pensez qu'à vivre heureux dans le monde, comme si tout finissait avec le monde, avezvous entendu, avez-vous compris ce dont il s'agit: Intellexistis hœc omnia? Oui, le monde finira : In consurnmalione sœcii/i; mais vous, vos âmes et vos corps, vous survivrez à sa ruine. Du premier homme, (.
(1) Simile est regnum cœlorum sagenae missae in mare, et ex omni génère piscium congreganti {Matth. xiil, 47). '
(2) Quam, ciim impleta esset, educentes, et secus littus seden* tes,elcgcruut bonos in vasa, malos autem foras miserunt 'Jhid.).
(3) Sic erit in consummatione sœculi : cxibunt angeli, et sepa- ^ rabunt malos de medio justonun, et mittent eos in caminum ignis : ibi erit fletus et stridor dentium. — Intellexistis haec omnia [liid.yt
créé de Dieu, jusqu'au dernier né de la femme, tout le genre humain sortira de ses cendres. Tous, tant que nous sommes, réunis à présent dans ce temple de la divine miséricorde, nous nous retrouverons un jour dans la vallée de Josaphat sur le grand théâtre de la justice divine. Toute chair retournera aux pieds de celui qui l'a créée (1). Les anges, ministres de la justice et des vengeances du Seigneur, attireront, comme confondue dans un immense filet, l'humanité dans cette vallée redoutable , désignée par les prophètes comme le rivage servant de limite entre le temps et l'éternité (2). Alors on ne verra plus, comme à présent, les herbes viles mêlées au bon grain, les boucs immondes avec les innocentes brebis, les réprouvés avec les élus ! Les anges de Dieu, sans efforts, sedentes, sépareront irrésistiblement les poissons vivants des poissons morts, c'est-à-dire les justes, les âmes saintes de tous les siècles et de tous les lieux, de l'ignoble populace des pécheurs ; et cela sans avoir égard ni aux liens de parenté, ni aux relations de société, ni aux sympathies des sentiments. L'enfant sera arraché des bras de sa mère, le frère séparé du frère, le sujet du supérieur, l'ami de l'ami : qu'importera alors d'avoir été roi ou empereur, évêque ou prêtre, noble ou savant! Celui qui sera trouvé pécheur, ira à la gauche avec les pécheurs. Toute grandeur terrestre sera détruite, toute distinction
(1) Ad te omnis caro veniot {Ps. xiv).
(2) Quam, cum impleta esset, educenles, et secus littus (Loco cit.).
abolie, tout grade mécoimu! On ne tiendra compte que de la vertu et du vice ; l'unique cause de séparation sera le péché. Tout le genre humain ne formera que deux seuls peuples, deux seules familles : la famille des élus, qui tressailleront d'allégresse et triompheront avecJésus-Clirist à la droite, et la famille des réprouvés, qui, en compagnie de Lucifer, le front daus la poussière, le désespoir dans le cœur, palpiteront et trembleront, repoussés dédaigneusement à gauche. Alors retentira la sentence du juge; le sort de chacun sera solennellement fixé pour l'éternité. Et les justes, groupés par troupes joyeuses, celle des apôtres, celle des martyrs, celle des vierges, celle des confesseurs iront prendre place dans les demeures, les tabernacles, assignés à chacun d'eux, de la Jérusalem céleste : Elegerunt bonos in vasa. Les réprouvés, formés aussi en tumultueux bataillons ; les incrédules orgueilleux, les hérétiques obstinés, les prêtres sacrilèges, les religieux parjures, les profanateurs des choses saintes, les tyrans oppresseurs, les voleurs, les faussaires, les homicides, les médisants^ les calomniateurs, les ambitieux, les intrigants, les avares, les adultères, seront chassés de la présence de Dieu et précipités dans le gouffre de l'enfer, où ils laisseront couler d'intarissables pleurs et éclater un désespoir sans adoucissement comme aussi sans fin.
Oh! quelle pensée, mes frères! Yérité terrible, qui n'a pas besoin, dit saint Grégoire, d'être expliquée, mais d'être redoutée \ car l'oracle du Fils de Dieu,
qui dénonce aux pécheurs leur terrible sort, la peine qui doit les rendre éternellement malheureux, est en effet clair et précis ; de sorte que personne ne peut en douter, ni alléguer l'ignorance pour excuse (1). Avez-vous compris, ô vous qui vous obstinez à ne pas entendre pour ne pas être obligés de vivre saintement? Avez-vous bien compris la terrible catastrophe qui vous menace : Intellexistis hœc omnia? 0 vous, s'écrie ici saint Chrysologue ! ô vous qui vous appropriez le pain et la sueur du pauvre pour suffire à vos plaisirs sensuels ! vous qui, à force d'intrigues, de bassesses et d'injustices, vous procurez une félicité trompeuse, faite des débris de la félicité d' autrui ! voilà le feu qui vous attend; voilà le châtiment des honteux plaisirs d'un instant, dont vous, êtes si avides ; voilà le feu dont vous, tristes victimes, serez toujours brûlés sans en être jamais consumés ! Oh! comme votre voix éclatera en horribles hurlements au milieu de ces flammes, ô vous qui vivez si gaîmeut dans les délices du monde ! Comme votre folle joie d' à-présent, votre insolente ostentation, votre impudence hautaine, votre dédain satirique, votre mépris pour la vie pauvre, humble et innocente des justes, oh! comme tout cela se changera en amers rcgrets, en larmes de désespoir, quand vous verrez leur gloire, leur grandeur et leur félicité (2) 1
(1) Timendum est hoc potius quam exponendum. Aperfa enim voce tormcnta peccantiuin dicta sunt, ne quis ad ignorantiae excusatiouem recurrat [Rom. 11).
C2} Ecce qui lue sibi delicias, paupoi'is l'âme et pœuis prsepa-
Combien cette pêche symbolique du dernier jour sera diilérente de celle qui nous attire à présent dans la barque de Pierre, TE^lise! Ici-bas, c'est la tendre miséricorde qui nous y appelle ; ce cera alors la terrible justice qui nous repoussera dans le filet vengeur. Celle-là est pour la conversion des pécheurs, celle-ci sera pour leur ruine. L'une appelle les hommes à l'observation de la loi, l'autre en punira les prévaricateurs. Et, tandis que celle dernière apportera l'épouvante, la désolation et le châtiment, la première offre la i)aix, la réconciiiatiou et le pardon. Telle est l'heureuse condition, dit saint Grégoire, de la pêche qui se renouvelle à chaque instant dans la vraie Eglise. Si les mauvais poissons des rivières ne deviennent pas bons en entrant dans les filets matériels, nous, qui avons le bonheur de nous trouver renfermés dans le filet spirituel, dont Pierre tient la trame dans ses mains, de pécheurs que nous sommes, nous pouvons devenir justes; de bons, meilleurs encore (1). Ah! réveillons-nous donc de la léthargie funeste de notre vie voluptueuse et terrestre; réservons, pour le salut éternel de notre âme, quelques-unes des mille pensées que nous consacrons si sottement aux soins charnels et aux fugitives satisfactions du corps ; profitons du temps précieux de la première pêche ouverte et se continuant encore dans
ront alienis, quantum sibi ignem dft exigiia voluptate succondunt. Quam maie stridet qui hic maie ridet ! Et qui nunc malis pauperum gaudet, de eorum bonis tune lugebit (Serw. 47).
(1) Pisces qui capti fuerint, inutari non possuut; nos autem mali capimur, sed in bonitate mutamur [^lOid.).
la vraie Eglise de Jésus-Christ ; et cela pour nous convertir, pour vivre en chrétiens et pour nous sauver. Ne nous laissons pas imprudemment surprendre par le temps de la seconde pèche, quand le filet inexorable de la mort laisse 1 ame telle qu'il la trouve; craignons que la grande grâce d'avoir été accueillis dans la vraie barque de Pierre, d'avoir connu et professé la vraie religion, d'avoir appartenu à la vraie.Eglise, que cette grâce, dis-je, aujourd'hui notre bonheur, notre gloire et notre richesse, ne devienne pour nous, un jour, la cause d'un plus grand déshonneur, d'un regret plus profond, d'un jugement plus sévère et d'une condamnation plus rigoureuse(l). Ah ! ne permettez pas^ Seigneur, que nul d'entre nous encoure une telle disgrâce. Faites, au contraire, que, de même que nous sommes séparés des infidèles et des hérétiques par la foi, après le jugement nous soyons aussi séparés des pécheurs pour la vie éternelle : Inter oves locum prœsta, et ab hœdis me séquestra, statnens in parte dextra; que nous échappions au sort malheureux des réprouvés et que nous partagions avec les bénis la gloire de régner avec vous dans les cieux : Confutatis maledictis, flammis acribus addictis, voca me cum benedictis. Ainsi soit-il (2) !
(1) Ibi erit fletus et stridor dentium {Matth. xin, 50).
(2) Inter oves locum prsesta, et ab haedis me séquestra, statuens in parte dextra. — Confutatis maledictis, flammis acribus addictis, voca me cum benedictis {Dies irœ).