‹ École des miraclesChapitre 23 sur 46 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

A peine le miracle de la guérison de la belle-mère de Pierre fut-il opéré, que le bruit s'en répandit aussitôt dans tous les alentours. Aussi, quand le bon Maître sortit de la maison de la malade, bien que le jour fût sur son déclin, comme le remarque l'Evangile, se vit-il" entouré par une multitude immense de toutes sortes d'infirmes que leurs proches ou leurs amis avaient entassés sur son chemin. Plein de miséricorde, il impos it sur chacun d'eux ses mains bénies et les guérissait (I).

Que de miracles, que de merveilles s'accomplirent de la sorte! et qui pourrait décrire les transports d'étonnement, de reconnaissance et d'amour de tout ce peuple? Les démons, à l'approche du Sauveur, sortaient des corps qu'ils possédaient, en le proclamant Fils de Dieu ; l'enfer partageait le respect et la vénération de la terre (2). Aussi, le lendemain, à la première lueur du jour, l'humble fils de Marie eut beau s'empresser d'aller se cacher dans le désert voisin (3) , la foule l'y eut bientôt rejoint (car l'on trouve toujours Jésus lorsqu'on le cherche sincèrement et de cœur), et tous le pressèrent ins-

(1) Cum sol occidisset, omues qui habebant infirmes varii» lauguoribus, ducebaut illos ad eum. At ille singulis manusimponeiis, curabat eos {Luc. iv, 40).

{^î) Exibant autfm dcmouia a niultis clamantia et dicentia: Quia lu es Filius Dci {Ihid.).

(3) Facta aulem die egre^sud ibal in desertum locum {Ihid.).

tnmmcnt de rester au milieu tic sou peuple et de ne plus s'en éloigner (1).

Alors le divin ]M;iilro déclara qu'il devait aller annoncer le royaume de Dieu à d'autres nations (2); puis, pour se soustraire à rcmprcssemenl de la multitude qui le retenait comme prisonnier, il ordonna à ses disciples, dit saint Matthieu, de prendre un navire pour passer au rivaL;e opposé (3).

S'étonnera-î-on de voir ce doux Sauveur abandonner un peuple si dévoué et si reconnaissant? Oh! non, certes; car, en le quittant, il lui laissa son cœur et son amour. C'était môme dans des vues de miséricorde, dit Origène, qu'il monta sur cette barque, pour confirmer de plus en plus ce bon peuple dans la foi qu'il lui avait inspirée. Savcz-vous, en effet, pourquoi le Christ va maintenant se mettre en mer? C'est afin d'opérer sur l'élément liquide des prodiges encore plus grands que ceux qu'il vient d'accomplir sur terre; il veut donner à ses fidèles des preuves invincibles de sa divinité et de son domaine souverain sur les flots aussi bien que sur la terre (4).

Poursuivons donc noire récit.

(1) Et turbœ requiiebaut euni, et veacruut usipe ad ipsum; et dctinebant illum ne discederet ab eis {Ibid.).

(2) Quia et aliis civitatibus oportet me evangelizare reguum Dei [ibid.).

(3) Videns Jésus turbas multas circa se, jussit ire tfans fretum {Mat th. vin, 18).

(4) Cum multa magua el mirauda ostendissel in terra, transit ad mare, ut et iljidein adhuc excellentiora opéra demonstraret, quatenuri terrœ marisque Domiuum se esse cunctis osteuderet (Hom. 6 in Dit.].

Lorsque le divin Maître fut monté sur sa barque, une bonne partie du peuple se jeta dans toutes les autres nacelles et le suivit sur la mer (1). Voilà donc le Fils de l'Eternel se dérobant, pour ainsi dire, sur un frêle esquif, disparaissant de vague en vague, lui dont l'immensité remplit l'univers qu'il gouverne par sa puissance (2)! Il a déjà quitté le rivage, et, assis sur la poupe, il s'abandonne bientôt à un paisible sommeil (3).'

Déjà la flottille atteignait le centre de ce lac fécond en tourmentes. Soudain le ciel s'obscurcit, les éclairs brillent, le tonnerre gronde, éclate; les vents se déchaînent, des torrents de pluie se précipitent, la mer se soulève et mugit horriblement, la tempête est à son comble (4). Sous sa violence, les voiles se déchirent, les vergues craquent et se brisent, et les ondes envahissent la nacelle. Bientôt le gouvernail est sans guide ; jouet des vagues, tantôt perdu dans les abîmes , tantôt jeté dans l'espace , le vaisseau touche à chaque instant au moment fatal de sa destruction. Le peuple, qui le contemplait du rivage, le croyait déjà enseveli dans les profondeurs des flots(5).

(1) Et ipse ascendit in naviculam {Luc. vin, 23), et aliae navea erant cum illo {Marc, iv, 36).

(2) Asceudit parvam naviculam, ut navigaret, qtii totum mvmdum divina sua virtute gubernat [Expos.).

(3) ^■avigantibu3 illis obdormivit {Luc. v, 23).— Erat in puppi, super cervical dormiens {Marc, iv, 38).

(4) Et descendit procella magna in stagnum; et ecce motus magnus factus est in mari {Matth. vin, 24; Marc, iv, 37; Luc. vili, 24).

(5) Et fluctus procella mittebat in navim , ita ut navicula operiretur fluctibus, et impleretur UUarc, iv, 37; Matth. vin, 24).

— •}:]{) — Les autres barques ne sont pas plus heureuses : dispersées, sans niûts, sans cordages, elles ne peuvent nullement s'entr aider. Kenlrer au jjorl? il n'est i)lus temps; lutter contre les eaux? la force manque; échapper au danger? il n'y a plus moyen; le péril est pour toutes le même, le naufrage inévitable (1). Des cris d'effroi et de douleur s'échappent alors de tous côtés; dans leur détresse, tous, s'adressant au Sauveur, s'écrient : « Seigneur, sauvez-nous, nous périssons : Domine, sah'a nos, periinns. »

Pourquoi, s'écrie ici saiiit Pierre Clirysologue, cette mer qui naguère avait calmé l'irrilabililé de ses ondes, les avait aplanies, consolidées en quelque sorte sous les pieds du Sauveur, s'avauçant sur leur surface comme sur une terre ferme ; pourquoi cette mer se montre -t- elle aujourd'hui terrible jusqu'à mettre en péril la vie même de son auteur (2)? Ne vous eu étonnez j)oint, reprend Origcne : cette horrible tourmer.te ne s'est pas élevée au hasard ; elle a son princi-.e dans celui qui;, quand il lui [)laît, tire des trésors de sa [iiiissance ks lempêtcs et. les orages; et celui qui, à celle heure, permet aux vents de déchaîner leur furie, est le même Dieu qui avait déjà affermi sous ses pas les eaux qu'ils soulèvent aujourd'hui (3). Mais que fait ce Dieu tout -puissant au

(1) Et complcbantur navcs, et periclUabanlur [Luc. viii, 23).

(2) Mare quod pedibus Christi {Joan. vi) terga submisit, stravit in ])lauo verlices suoà, motus fra-uavit, adilrinxit lliictus, et per linqueiitcm viam saxca soliditale servivit; qnid cit quod modo usque ad peri'-iilmn sui ïœvit anctoris (Serm.)?

(3j Ula luLupeàlas noa ex se est oborta; sed paruit poteslali imperantis, qui educit voulos de thesauris suU (Loco cit.).

milieu du trouble général? D dort paisiblement (1). Serait-il donc possible que celui qui veille éternellement à la garde de son peuple, se soit réellement endormi dans le danger encouru par ses disciples (2)? N'est-il pas écrit que le Dieu gardien d'Israël ne sommeillera jamais (3)? Oui, certainement. Mais comprenonS;, mes frères, que tout ce que le Sauveur fait en ce jour, il le fait pour notre avantage. Il dort pour nous comme il est mort pour nous. Assurément, il ne dormirait pas, s'il ne savait que cette action nous est vraiment utile (4). Saint Augustin nous apprend que le sommeil de Jésus-Christ (5) est l'indice d'un grand mystère (6). Ce sommeil si tranquille au milieu d'un si grand désastre nous révèle qu'il ne

(1) Ipse vero dormiebai iMatth. viii, 24).

(2) Dormit somnum qui populum suum rigilia aetema custodit (Imper., Expos.).

(3) Non dormitabit, neque dormiet qui custodit Israël {Ps.).

(4) Nobis, fratres, nobis facta sunt ista. Pro nobis dormit qui nobis moritur. Non enim dormiret nisi nobis somnum suum proficere intelligeret (Emis., Expos.).

(5) Somnuâ Christi signum est sacramenti.

(6) Il ne dort point par la nécessité de sa nature humaine, faible et infirme, mais par une libre détermination de sa volonté. Il dormait, dit Origène, dans son corps, mais il veillait dans sa divinité; car il a dit de lui-même : « Tandis que je dors, mon cœur veille toujours.» Il dort dans son corps par la même raison qui fait que, comme bomme fatigué de son long cbemin, il se repose près du puits de Sicbar, pour nous montrer qu'il a pris un corps semblable au nôtre. Il veillait par sa divinité, parce que c'est lui-même qui, eu dormant, avait bouleversé la mer, rempli d'épouvante ses disciples, occasionné le péril, afin de donner une preuve de sa puissance en faisant cesser soudainement celte tempête.

— 23'i — craint pas le danger, parce qu'il sent qu'il pmit, quand il lui plait, dominer d'un seul signe les éléments, et qu'il est le Fils de Dieu.

Cependant, aux cris suppliants des siens, impuissants à dominer par leurs manœuvres et leurs lorccs la furie de l'orage, l'Homme-Dieu se réveille. «Maître, lui disaient-ils, que faites-vous donc? Yous dormez, et nous périssons! Nous sommes vos disciples, et vous êtes notre maître ; et vous ne prenez nul souci de notre vie en péril (1)! » A ces paroles, le Sauveur se lève et dit : « Hommes de peu de foi, que craignezvous? Votre croyance en ma puissance s'est donc subitement évanouie? Ne suis-je pas avec vous (2)? Est-il donc possible qu'après tant de miracles que vous m'avez vu opérer, vous n'ayez pas encore confiance en moi (3)? » Remarquez que le Sauveur ne reprend point ces hommes comme incrédules, mais parce qu'ils ont une foi languissante et imparfaite. En effet, par cela même qu'ils recourent à lui, ils ont la foi et croient que lui seul a le pouvoir de les sauver; mais,en interrompant son sommeil et en s'écriant qu'ils vont périr, ils font voir qu'ils croient que, pour les préserver du danger, il est nécessaire que le Sauveur soit éveillé, comme si l'on pouvait craindre quelque chose quand ou a Jésus-Christ dans sa com-

(1) Accedentes autem suscitaveruut eum, dicontes : Praeceptor, perimus {Luc. viii,2'i).Magister, non ad te portinet,quia perimus {Marc. IV, 38).

(2) Dicit eis Jfisus : Quid timidi estis, modicse Hdei {Matth, hll, 26;? Ubi eoL Mes vestra {Lv.c. viu, 25)?

(3) Nec dum habetis fidem {Marc, iv, 40)?

pagnie (I). Après avoir repris les disciples avec tant de douceur, le ui\iii Maître se dresse sur la poupe de l'embarcation ; puis, plein de majesté et de puissance, il parle aux vents et il fait signe à la mer :«0 vent! dil-il, reliens ton souffle, et toi, ô mer! apaise tes flots (2). » Aussitôt les cléments déconcertés rentrent dans l'ordre : le ciel s'éclaircit, les vents s'apaisent, la mer se calme ; une tranquillité parfaite succède à. une tcnipèle épouvantable (3). Que ce récit de l'Evangile est admirable! Admirez, dit Origène, comme l'historien sacré oppose grandeur à grandeur! Il dit d'abord que le vent, qui s'était déchaîné, était grand, et que la tempête était grande; puis il remarque que le calme qui leur a succédé fut grand à son tour : c'est évidemment pour nous faire comprendre que Jésus-Christ est grand, la grandeur même, et que c'est le propre de sa puissance de faire de grandes choses (4).

C'est pourquoi j'admire infiniment ce prodige du Fils de Dieu. David le chante dans ses psaumes, quand il dit : «' Les eaux vous ont vu, ô Dieu ! et, en

(1) Non iucredulos dicit, sed parvœ fidei. Nam per hoc quod dicunt ; « Salva nos » fidem dmiionstrant; quod aiunt : « Perimus, » non est fidei, quia, illo simul navigante, non erat formidandum (Thcopli., Expos.).

(2) Et comminatus est vento, et dixit mari : Tace, obmutesce {Marc, iv, 39).

(3) Et cessavit ventus, et facta est tranqnillitas magna [Mare. IV, 39).

(4) De magno vento et magna tempestate facta est tranquillitas magna; decet enim hune magnum magna et miranda facere (Loco cit.).

vous voyant, elles vous ont reconnu ; elles vous ont craint et respect*!' comme leur Seiiîneur (1). C'est vous, ô Jéhova! qui dominez la mer irritée; c'est vous qui calmez ses flots et apaisez sa fureur. »

Par ce prodige l'on voit clairement que toutes les créatures reconnaissent Jésus-Christ pour leur créateur, puisque les vents et la mer ont entendu sa voix et obéi à son empire. Ce n'est pas que les choses matérielles aient une âme et des sens, comme l'ont rêvé certams hérétiques; mais telle est la majesté du Créateur, que les choses qui sont pour nous insensibles, sentent son pouvoir: ainsi s'exprime admirablement saint Jérôme (2).

Ce miracle fut instantané et public; ceux qui étaient embarquéssurlesnaviresetceuxquise trouvaientsur le rivage,tous en furent témoins(3),en furent étonnés.

(1) Viderunt te aquœ, Dcus, videruut te aquse, et timuerunt. Tu dominaris potestati maris, motum autem fluctuum, ejus tu mitigas {Ps.).

(2) Ex hoc intelligimus quod creaturae oontiunt auctorem; quos enim increpavit et quibvis impcravit sentiunt imperantem, uon errore haereticorum qui pulaat omuia animantia, sed majestate condiloris ; quae apud uos iuseudibilia sunt, illi sensibilia iuut {Com. in Maftfi.).

(3) Ces hommes,doiit parle saint Matthieu, étaient certainement les mariniers, et non pas les apôtres, attendu que ceux-ci, dans l'Évangile, ne sont jamais appelés hommes, mais qu'ils sont toujours honorés ou distingués par le titre à'apôtres ou de disciples. Que si l'on s'obstinait, ajoute samt Jérôme, à soutenir que l'évangéliste a voulu parler des apôtres, je répondrai qu'ils pourraient fort convenablement être appelés hommes, et que, dans ce cas, l'historien sacré a raison de les appeler ainsi, puisque, comme ils s'ètoQuaieni' du miracle qu'ils venaient de voir, il«

remarque l'Evangile (1). Saiut Augustin observe que, s'ils eussent eu une foi vive eu Jésus-Christ, ils n'auraient pas été si surpris. Est-il donc, en eifet,si étrange que la mer obéisse à celui que le Prophète appelle le Maître de la mer(2)? Mais à l'admiration dont restèrent pénétrés les témoins du prodige s'unit un grand respect, mêlé de crainte pour la personne adorable du Sauveur. Ils se disaient les uns aux autres : Qu'elle est grande ïa puissance de cet homme ! Quel est celui qui commande ainsi à la tempête et à l'Océan et à qui r Océan et la tempête obéissent (3)?

Mais autant le prodige est glorieux pour le Sauveur des hommes, autant il est humiliant pour nous. Quoi ! s'écrie Origène , Jésus-Christ commande aux créatures qui n'ont pas l'ouïe, et elles l'entendent; il parle aux créatures qui n'ont pas la parole , et elles lui répondent; il fait signe aux créatures qui n'ont ni sens, ni intelligence, et elles lui adressent leurs hommages , se plient à ses volontés , le respectent et le reconnaissent pour 3Iaître! Dans la multitude immense de tous les êtres créés, il n'en est pas un seul qui transgresse ses ordres ni qui s'oppose à ses volontés (4); et l'homme qui a eu l'insigue honneur, la

montraient qu'ils n'étaient pas encore élevés à l'idée spiritu de la puissance du Dieu Sauveur.

(1) Porto bomines mirati sunt {Matfh. vm, 27).

(2) Obedit mare, quia ipsius est mare et ipse fecit illiid.

(3) Et timuerunt timoré maguo, et dicebaut ad alterutrum Quis putas hic est, quia et ventis et mari imperat {Luc. vm, 25)? — Qualis est bic, quia venti et mare obediunt ei [Matth. vm, 27)?

(4) Mandat verbo illis qui non habent verba, et obediunt ei. Qui non habent auditum obtempérant. Qui prudentiae et intel-

préroîîntivo niiiqiio d'avoir été créé à rimai^e et à la ressemblance de Dieu; riioimiie, le seul qui possède la parole, le discernement et l'intelligence ; l'homme, comblé des muniliccnces de Dieu, désobéit, résiste à ce Dieu et le nié[)risc ! 0 homme ! cesse donc ce scandale, mets lin à cet excès! Imite, te dit saint Augustin, la docilité de la mer, la soumission des vents, et obéis à ton Créateur (1). Car, aulroment, sache qu'il viendra un jour où tous les êtres inanimés surgiront contre toi comnic une armée formidable, comme les ministres des vengeances divines pour punir ta ré vol le contre le Créateur, dont elles accomplissent humblement ici-bas les ordres; alors tu éprouveras, ù homme! tu éprouveras, à ta honte, combien tu as été insensé en osant désobéir à ton Dieu, t'élever contre lui et résister à ton Créateur : Pugnahit pro eo orbis terrarum contra insematos.

Mais le prodige figuré par le récit évaîîgélique est infiniment plus grand que celui qui lui sert ici de symbole. La barque qui portait Jésus -Christ avec Pierre et les autres apôtres, représentait, avons-nous déjà dit, la véritable Eglise : c'est la pensée de saint Augustin (2). Origène ajoute que la mer signifie le siècle présent, qui, par la multitude de ses vices, de ses tentations, de ses dangers et de ses naufrages spi-

lecfus sunt expertes, inclinantur jubenti. Jubet omni creaturœ, et non siipergreditur jussionom. — Unum humanuin gomis quod secimduni Dei sirnilitudinem bonorificatnni est; soli bomines resistuut, soli iuobodiunt, soli contenintmt (Orig., loco cit.).

(1) Imitare vontos et mare : obtempéra Creatori (Aug.).

(2) Navis illa Ecclesiam tigurabat (Aug., loco cit.).

— 2.37 — rituels, est vraiment miocéau toujours agité, toujours plein decueiîs et de tempêtes (1). Les vents sont le souffle empesté des esprits immondes, des puissances infernales qui excitent ici-bas, contre rEgiise^ les flots terribles des persécutions et des scandales, pour lui faire subir, s'il était possible, un irréparable naufrage. Jésus-Christ dort sur la barque de Pierre, quand il permet ces tourmentes pour accroître les mérites et.reudre jjIus pure la foi de son épouse. Les cris des apôtres expriment les prières des justes, qui, en voyant les persécutions se déchaîner et le démon devenir furieux, excitent le Sauveur, comme s'il était endormi, afin que, par les secours de sa miséricorde, il daigne venir en aide à tant de fidèles qui, pour leur faiblesse humaine, craignent de faire naufrage et de périr. Enfin, le réveil de Jésus-Christ au moment où la barque de Pierre allait périr, et le calme qui se fait subitement à sa voix, signifient qu'il réprime la r.ige de l'enfer et qu'il rend à son épouse la sécurité et la paix, lorsque ses dangers sont les plus grands. Que les orages excités par l'enfer s'élèvent donc

(1) Mare sœcnlr.m intelligitur, quod divertis peccatis et variis tcntationibuj, quasi qnil)iisdam flnctibus, sestuat. — Venti, nequitiie spirituales sunt, et immundi spiritus, qui ad naufragium Ecclesiœ, per diversas ScEculi tenfationes, veluti per fluctus maris, do.-œviunt. — Dormire autem Dominus tune dicitur, cum, ad probatiouem fidei, Ecclesiam suam pressuris et persecutionibus mundi istius tenlare permittit. — Oratio discipulorum, preces justorum, qui orta persecutiouis tempestate, et sseviente diabolo, pationtiam Domiui veluti de somno excitant, ut misericordiaî suœ auxilio, per timorern humanœ infirmitatis, periclitautibuâ subvenire dignetur (Imp. et Orig., Expos.).

terribles et formidables, que les tempêtes des persécutions surj^is.^c'iil en grand nombre contre la sainte Eglise; les dangers auxquels ils l'exposent, les agitations qu'ils lui font souffrir, le naufrage dout ils la menacent sans cesse, ne servent qu'à la purifier de plus en plus des affections terrestres, qu'à la rendre plus agile et plus légère sur le chemin du ciel ; quant à la faire périr, oh! jamais! Ah! c'est qu'elle a avec elle le Fils de Dieu pour guide; s'il semble dormir, il s'éveille toujours à temps pour la sauver. Elle ne craint donc pas et ne peut redouter le naufrage (I). iN'oublions pas que le Seigneur a dit à saint Pierre : «< Sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et contre elle les portes de l'enfer ne prévaudront jamais. » Saint Léon fait sur ces paroles cette remarque : Jésus-Christ est la vraie lumière du monde, le vrai sel mystérieux qui préserve les hommes de la corruption ; il est en même temps la pierre mujidaire, la pierre vive sur laquelle s'élève l'édifice de la maison de Dieu. Or, le Sauveur donna à tous les apôtres ces deux premiers noms et leur fit à tous part des prérogatives qui y sont attachées, quand il leur dit : « Vous êtes le sel de la terre et la lumière du monde (2). » Quant au dernier, le plus célébré dans les divines Ecritures de l'Ancien et du INouveau Testament, le plus magnifique et le plus glorieux; quant au nom de pierre vive, il ne l'a donné

(1) Unde quamvis Eccle=ia, vel infestalione iniuiici, vel sœculi tempestate laborat, quiburivis tentationum flucUbus purgatur, naufragium facere non potest, quia Filium Doi babet gubernatoreni [Ihid.).

{%) Voo estis lux luandi, vos estis sal terrie {Matth. v).

qu'à leur chef. A lui seul il a conféré ce titre si grand, qui lui convient en propre ; il lui a transmis la dignité d'être, après lui, ce qu il est lui-même, la pierre fondamentale, le chef de son Eglise. Entre eux deux seulement il a établi une communauté parfaite de titres et de dignité, par ces mots : « Tu es la pierre sur laquelle je fonderai mon Eglise (l). »

Le miracle de la tempête apaisée, de la barque de Pierre sauvée du naufrage, c'est donc l'histoire anticipée des périls et des triomphes de l'Eglise, en même temps que l'explication, le commentaire et la preuve sensible de la grande parole adressée à son chef visible et de la magnifique promesse qui lui a été faite : « Sur toi, ô Pierre, comme sur un roc immobile, je bâtirai mon Eglise, si bien que les portes de l'enfer viendront battre vainement contre elle. » Jetons, en effet, un coup-d'œil rapide sur les quatre grandes époques de l'histoire du Christianisme, et voyons comment le miracle figuratif opéré sur la mer de Tibériade par le Fils de Dieu , de même que la

(1) Hic in consortium individua? unitatis assumptus est; id qtiod ipse erat voluit nominari, cum dixit : Tu es Potrus, et super liunc petram œdiCcabo Ecclesiam meam (S. Léon, Epist. 89).

C'est à cause de l'excellence de sa foi que Pierre, ce grand apôtre, a mérité, dit saint Basile, d'être le fondement de l'Eglise. Saint Ambroise dit aussi que le Fils de Dieu, en donnant au chef du collège apostolique le titre de pierre (pclra), l'a établi comme un roc immobile qui soutient et supporte l'admirable et immense édifice du christianisme. Saint Augustin ajoute que c'est sur Pierre que non-seulement se fonde, mais s'élève l'édifice ecclésiastique (SS. Basil., lib.II; Ambr., Serm, 47; Aug., Serm. 15 de SS.).

prophétie solennelle faite à Pierre dans la contrée de Césiirée, s'est vérifié et accompli scnlement dans l'Eî^lise catholique, dans la maison de Pierre ; puis nous en tirerons cette conséquence légitime, qu'elle seule est i)onr cela l'Eglise que Jésus-Christ a appelée .son Eglise.

La première époque de cette dernière est celle qui signale sa naissance sur le Calvaire. Or, qn"arriva-t-il en ce lieu à cette Eglise naissante ? Alors Jésus-Christ monte a entablement sur une barque pour na^igue^ sur la véritable mer de Tibériade et pour passer audelà, dans la province des Céraséniens : ainsi l'expliquent les interprètes. Il monte sur le bois delà croix, véritable nacelle mystérieuse par laquelle on peut seule éviterle naufrage (I ); il traverse sa douloureuse passion, que les prophètes ont comparée à la mer (2) ; puis, dans la personne de Pierre, il passe dans les provinces occidentales habitées par nous les Ge;itils. Le Fils de Dieu s'endort du sommeil de la mort sur la barque mystérieuse de la croix , qu'il a|)pelle luimême un doux sommeil (3). Alors mugit à l'entour une tempête terrible : Fada est procclla mof/na : les Juifs blasphèment contre elle, les Gentils s'en moquent, les disciples eux-mêmes l'abandonnent. Sur les apôtres éclate particulièrement la force de l'ouragan ; à la vue de Jésus-Christ mort, leur esprit se trouble, leur

(1) Navicula quam Christuà ascendil, iutelligitur arbor Christi (Beda).

(2) Magna est velut mare contritio lua (Thren.).

(3) Dormire ChriBti mori est {G /os.). Ego dorinivi et soporatus sum {Ps.).

cœur se bouleverse (1). Hélas! la tempête a prévalu! La nacelle est à peine sortie du port, et déjà elle se perd dans la mer des passions des hommes, elle succombe sous le efforts des puissances infernales. Jésus- Christ a disparu, tout finit avec lui, tout est perdu; déjà sa secte se dissout, ses disciples se dispersent, l'Eglise est annéantie ; on ne la voit plus, elle s'est éteinte à sa naissance, la divine barque est submergée (2). Mais que dis-je ? Oh ! combien la joie des démons et l'allégresse des Juifs furent de courte durée! Dans leur désolation, les disciples appellent de leurs vœux ardents la résurrection du Sauveur, et ils le réveillent (3). Jésus ressuscite de son sommeil mystérieux, de la mort, parce que son humanité est tonjours hypostatiquement unie au Yerbe de Dieu (4). Il commande aux vents, en réprimant l'orgueil infernal ; il rend la tranquillité à la mer, en dissipant les illusions de la malignité judaïque ; une parfaite sérénité renaît à la vue du Sauveur ressuscité, et le calme de la foi rassérène l'esprit troublé des disciples (5). Et voilà cette nacelle de Pierre, qui paraissait déjà naufragée, la voilà qui reparaît entière sur les flots ;

(1) Motus magnus factus est, quia commotEe sunt discipulorum mentes de Christi ijassione (Beda).

(2) Ita ut uavicula opei'irelur fluctibus (Loco cit.)-

(3) Excitant diicipuli Dominum, duni, turbati de ejus morte, maximis votis resurrectionem quœruut {Glos.).

(4) Ego dormivi et soporatus suiu, et exsurrexi, quia Dominus suscepit me {Ps.].

(5) Imperavit ventis, quia diaboli superbiam stravit; mari, quia insaniam Judaeorum di^jecit; fucta est trauquillitas magna, quia, visa resurrectione, sedatae sunt discipulortyn mentes (Glos.).

Page 1