DEUXIÈME PARTIE
Les membres suivent la condition du corps auquel ils appartiennent. La condition de l'Eglise militante, voguant sur la mer orageuse du siècle, étant l'agitation au milieu des tempêtes et des hérésies (I), la condition du chrétien est d'être combattu par toutes sortes de tentations. Jésus s'endort aussi pour nous, quand il permet que la misère nous travaille, que l'iulirmité nous désole, que la calomnie nous noircisse, que l'injustice nous opprime; Jésus s'endort pour nous, lorsque vîous éprouvons l'ingrutitutle des proches, la dureté des étrangers, riniidélité des amis; quand, aux tribulations extérieures que nous souffrons dans notre corps, s'unissent les luttes intérieures qui jettent notre àme sur le bord du précipice; quand de
(1) Oijoilel liajfcses ciàd (/ Cor, xi).
fortes tentations d'incrédulité, de désespoir, de haine et de mépris de Dieu nous assiègent de jour et que d'impurs fantômes nous poursuivent de nuit. Et alors, ô Dieu! notre esprit est rempli de ténèbres, l'imagination inconstante , le cœur froid , les sens rebelles, la prière languissante, le ciel de bronze ; Bos soins sont vains, nos efiforts infructueux, et tout nous fait craindre un naufrage prochain et inévitable (l). •
Mais si le Seigneur, dans ce mystérieux sommeil semble fermer l'œil sur nous, son cœur cependant veille, attendant que nous pratiquions la patience, ou que ceux qui nous persécutent se repentent et se convertissent. Hommes de peu de foi, ne craignez donc point, ne laissez pas abattre votre courage (2). Ce Dieu de bonté dort; mais, dans son sommeil même, il veille, il est le spectateur de votre lutte, il contemple d'un regard bienveillant votre foi pour vous soutenir, en attendant la fin du combat pour vous couronner. Il n'est point de spectacle plus sublime, en effet, plus agréable à Dieu, ni plus digne de son infinie majesté que celui de l'homme, fragile
(1) Christus nobis, inter sequoris fluctus, obdormit, quando crebesceute immundorum spirituum, vel pravorum hominum impetu, iuter medios virtutum nisus, obteuebrescit splendor fidei, spei celsitudo tabescit (Beda).
(2) Etsi Domiuus dormiat pio somno, vestram patieutiam expectans, vel impiorum pœuitentiam ; nolite coutreiniscere, nolite deficere. Non dormit quidem, sed prœlium inluetur; et certaminis finem et bellantium fidem expectat. — Cur ipse perturbavit mare, commovit veuto», coucitavit fluctus? Ut disciiiulus milteret in timorem, et suum auxiliura postularet (Beda, loco cit.).
navire, aux prises avi'c les flots de l'adversité, en lutte avec les vents des tentations, qui prie, qui résiste, qui se meurt par la crainte d'offenser Dieu et de le perdre La peine qu'il éprouve alors J.es assauts du démon, les efforts qu'il fait pour les repousser , le secours qu'il implore pour en triomi)her, ses prières et ses cris : tout cela est un ensemble d'actes de foi vive en l'efficacité du soutien divin; il fait preuve de sa ferme espérance de roblcnir, d'une profonde humilité, d'une grande déliance en ses propres forces, d'un amour tendre qui lui fait craindre le péché plus que tout le reste. Or, de même que le Sauveur ne troubla la mer de Tibériade, ne déchaîna les vents et ne souleva les Ilots que pour inspirer à l'âme des apôtres, par la crainte du naufrage, ces précieux sentiments, pour leur enseigner à recourir à lui dans les dangers, à attendre son secours; ainsi, dit saint Augustin, Dieu permet que nous soyons affligés, tentés, pour nous apprendre à recourir à lui et a nous réfugier sous sa protection. C'est la mère tendre qui fait peur à sou enfant pour l'obliger à se cacher dans son sein (1).
La temijcte dont nous avons déjà tant parlé, mit en péril la barque de Pierre, mais elle ne la submergea point. De même , si les tentations auxquelles nous nous exposons en aveugles, nous entraînent au précipice, celles par lesquelles Dieu éprouve et attire à lui les âmes, si elles excitent en nous l'agitation et la craiute, ne compromettent pas notre
(1) Mala noilra ad Dcuai nos ire compellunt (Aug.).
salut. Alors l'homme chancelle, mais il ne tombe pas ; il tremble, mais il ne se désespère pas; il s'humilie, mais il ne s'abat pas : plus il se reconnaît faible par lui-même, plus il se trouve fort parle secours de Dieu. Nulle barque ne peut tenir la mer sans lest ; de même aucune âme ne peut, d'ordinaire, persévérer dans le service divin, au milieu de l'océan de ce monde, sans la tentation ou l'adversité. Aussi tous les saints, sans exception, les plus grands amis de Dieu, de l'Ancien et surtout du Noun eau Testament, ont été tentés, éprouvés, affligés. Or, l'àrae chrétienne qui veut vivre saintement et imiter Jésus-Christ doit, saint Paul l'a écrit, suivre leurs traces et marcher à leur suite (I) ; et, comme l'ange l'a dit à Tobie, toute àme qui est agréable à Dieu, doit passer par la tentation (2). Le navire se soutient au milieu des flots par son propre poids; l'âme se soutient entre les courants de l'orgueil par sa propre faiblesse. La tribulation, soit intérieure soit extérieure, en lui découvrant son néant, le besoin absolu et continuel du secours divin, sauve celle-ci de l'atmosphère homicide de la complaisance en elle-même, de la présomption, de la vanité, qui sont les aliments de tous les vices et l'écueil funeste !e toutes les vertus. Combien l'on connaît mieux sa propre misère et h» nécessité de s'adresser à Dieu, quand on est tenté»
(1) Et omnes qui pie volunt vivere in Christo Jesu, persecutioDpm patientur.
2) Quia acceptus eras Deo, necesse fuit ut tentatio probaret le (Tob.).
— 27 î — troublù, alîl.}Jié! Coiniiielc délaclunieiiLdu nioiido est alors plus fiicilo, le (léscnchaiitonuMit plus prompt, le recueillement plus austère, riiumililé plus profonde, la fuite des occasions plus active et la prière plus fervente ! On n'a i)lus d'autres pensées que celle d'adresser à Dieu, du fond de son cœur, ce cri de dou' leur et d'angoisse : « Seigneur, sauv(>z-iious, nour périssons; » le recours à Dieu et la confiance en lu nous rendent fermes comme un roc inébranlable ai milieu des ondes irritées (1).
Oui, la tentation, quelle qu'elle soil, qui vient combattre l'homme sans qu'il y ait de sa faute, est un poids qui le maintient debout, une infirmité qui le guérit, un feu qui le purifie, une brûlure qui le rafraîchit, un péril qui le sauve, un abaissement qui le relève, une misère qui l'ennoblit, une humiliation qui le conduit à la gloire. La tribulalion est l'école de l'humilité, la médecine de l'orgueil, l'antidote de l'amour-propre, l'enseignement de la prière, l'aiguilloîi de la vigilance, la preuve de la fidéUté, la source du mérite, le gage de la couronne et delà récompense ; c'est pourquoi l'apôtre saint Jacques nous dit que, loin de nous affliger, quand nous sommes >ntourés de tentations et de souffrances, nous devons plutôt nous réjouir de tout noire cœur, sachant bien que si Dieu éprouve notre foi, c'est pour accroître ie mérite de la patience qui nous rend purs et parfaits devant lui (2).
(1) Qui confidunt m Domino, sicut nions Sion, non commovebuntur {Ps.).
(2) Omne gauOium existimate, fratres. cum in tentaliones va.
0 voi:s donc qui gémissez, vous qui tremblez sous le choc des tentations et des adversités; vous qui vous plaignez que le Seigueur, sourd à la voix de votre douleur,, vous a abandonnés, sachez que le Dieu qui permet que vous soyez affligés, qui vous expose à de si dures épreuves, n'est pas un Dieu qui vous haïsse ni qui vous oublie! C'est le Dieu fidèle à sa parole, qui ne permet pas des attaques plus fortes que sa grâce, qui ne souffre pas que nos ennemis visibles et invisibles décochent leurs traits, sans leur présenter en secret le bouclier qui les repousse: c'est saint Paul qui nous en assure, lui qui en avait fait l'expérience (1) ! Le Sage, à son tour, nous dit que Dieu, plein de sollicitude pour notre salut, imite le potier qui, parle feu, sèche et durcit l'argile : il dessèche votre âme des affections profanes et la raffermit dans le bien par le feu des tentations (2). C'est, selon saint Jacques, le Dieu rémunérateur et généreux qui, spectateur de votre lutte, vous prépare, après les travaux et les ennuis, le repos éternel ; heureux que nous sommes, tandis que vous souffrez des peines passagères pour son amour, il tresse, à cette même heure, sur votre tète, la couronne immortelle (3). Ecoutez saint Chryso-
rias incidcrilis , scientcs quia probalio fidei vestrœ paliealiam operatnr; patieutia autera opus perfectum habct.
(1) Fidelis Deus qui lîon palitur vos teutari supra id quod potestis; sed faciat cum tcutatione proventum,ut possilis sustiiiera (/ Cor.).
(2) Vasa figuli probat t'ornax, et bomines justos tentatio.
(3) Beatus vir qui suffert tentationem ; quoniam cum probatus fuerit, accipiet coronam vitcE, quam repromisit Deus diligentibus se { Jacob.) .
— 27G — logiie qui vous crie : Ne [lerdez pas courage dans les tentations qui vous tourmentent, dans les adversités qui vous troublent; réveillez Jésus-Christ qui paraît sommeiller en vous ; réveillez-le par les profonds gémissements de voire cœur, par les accents d'une foi vive, par les larmes confiantes du chrétien, par* la voix affectueuse de l'amour et par ce cri des apôtres :« Seigneur , sauvez -nous, nous périssons.» Alors Jésus-Christ vous fera éprouver d'une manière plus sensible sa tendre protection. Il fera succéder un grand calme à la tempête, ne fùt-cc qu'au dernier de vos instants ; car l'expérience enseigne que les âmes affligées durant la vie sont les plus joyeuses et les moins tentées à l'article de la mort ; vous passerez de ce calme du temps présent au repos et à la joie inaltérable de l'éternité : Imperabit ventiSf et fiet trunquillitas magna. Ainsi soit-il.