PREMIÈRE PARTIE
Le Seigneur avait rempli toute la Galilée du bruit de ses prodiges ; il avait inspiré aux peuples un( grande confiance dans l'efiicacité de son pouvoir ei dans les tendresses de sa bonté. Aussi ne pouvait-il
(Ij Dei enim adjutoros siuuus. Sic nos existimet homo, ut mi- DisUoâ Cliristi el dispeusatores mydteriorum Dei.
paraître en aucun lieu sans que les foules accourussent à lui de toutes parts ; tous s'empressaient à l'envi de s'approcher de lui le plus i)rèîs possible et de le toucher de la main; car, ditrÊvanL;ilc,une vertu divine, sortant de ses vêtements, giiérissail les corps malades et comblait de consolation les cœurs (1). Ne soyons donc pas étonnés que le Sauveur, à peine débarqué, se soit vu aussitôt, comme le ra;)pûrtc saint Jean, entouré d'une multitude immense, sachant ses miracles sur les paralytiques et les lépreux, et désireuse de les voir se renouveler sur elle (2).
Les évangélistcs ajoutent que le Sauveur accueillit ce peuple avec une extrême bonté et se sentit touché de la plus tendre compassion pour lui, parce qu'il était comme des brebis dispersées, sans soutien et sans pasteur (3). Il commença par l'instruire de la vraio religion et des choses du salut ; il lui parla du royaume de Dieu (4). Puis il se fit amener tous les malades, qu'il guérit sans exception (5). Yainemcnt le Sauveur se retira ensuite sur la montagne voisine, où il s'assit avec ses disciples : en lev;nit les yeux, il
(1) Et omuis turba quaîrebat eum tangere, quia virtus ex illo exibat, et sanabat omnes.
(2) Abiit Jésus traos mare Galilaeae, quod est Tiberiadis; et sejuebatur eum multitude magna, quia videbaut sigua quae faciel>at super bis qui infirniabantur {Joan. \i, 1, 2).
(3) Et excepit eos; et misertus est super eos, quia erant sicut oves non habentes pastorem {Luc. IX, 11; Marc, vi, 34).
(4) Et cœpit illos doccre multa; et loquebatur illis de regno Dei {Luc. et Marc. ibid.).
(5) Et curavit languidos eorum; et eos qui cura indigebant, sauabat.
vit une grande îo.:lc [iTs.séu de i.oavoau autour de lui (1). 0 mansuétude, ô bouté de Jésus ! Il ne s'impatienta pas, il ne donna pas le plus léger signe d'ennui pour cette importunité qui ne lui laissait pas un instant de repos; au contraire, rEvangilc, en rapportant qu'il leva les yeux et qu'il regarda, veut, dit Bède, signaler la charité du Sauveur qui ne se fatigue point et qui, loin de faire défaut, se présente à ceux qui le cherchent sincèrement, afin de les combler de ses grâces et de ses miséricordes (2).
Cette foule se composait d'environ cinq mille âmes sans compter les enfants ni les femmes ; or celles-ci, vu leur curiosité et leur piété naturelles, surpassaient de beaucoup les hommes (3). On peut donc évaluer à douze mille personnes le nombre de ceux qui étaient autour du divin Maître sur la montagne (4). Déjà le soleil descendait à l'horizon; les apôtres se présentèrent au Sauveur et lui dirent : « Vous voyez, Seigneur, que l'heure est avancée et dans quel lieu nous sommes; nous manquons de tout Que ferons -nous donc, si la nuit nous surprend ici avec cette foule
(1) Subiit ergo in montem Jésus; et ibi sedebatcum discipulis suis. Cum sublevasset oculos, et vidisset quia multitudo maxima venit ad eum [Joan. vi, 3, 5).
(2) Qute sublevasse oculos, et venientem turbam vidisse perbibetur; diviuœ pietatis iudicium est, quia cuuctis a se veuire quœrentibus gratia misericordice cœlestis oocurrit (Beda, Covi. in Joan.).
(3) Numerus quasi quiuque millia, excoptis niulieribus et parvulis [Joan. vi, 10; Matth. xiv. 21).
(4) Vespere autem facto; dies incœperat decliuare {Matth. xiy, 15; Luc. IX, 12).
— '2H1 — qui n'a ricii à inaiij;cr? comniciiL Irouvcr des vivres dans ces alentours ? Renvoyez-la donc tandis qu'il est. encore teui[)s de trouver à se loger dans les bourgades \oisiacs (1). Non, répond Jésus avec un indicible accent d'amour, il n'est pas nécessaire qu'elle s'en aille pour avoir à manger (2). Et que voudriez-faire, Seigneur? reprirent les disciples ; nous sommes pris au dépourvu : si vous ne voulez point renvoyer ce peuple, il faudrait au moins lui acheter du pain, mais où prendre l'argent nécessaire (3)? Alors le Sauveur se tournant vers Phdippc lui dit: As-tu entendu, Philippe, il n'y a point d'argent : comment feronsnous donc pour rassasier tant de monde (4)?»
L'Evangile ajoute que le Sauveur savait fort bien ce qu'il allait faire. Il {)arle donc ainsi à Philippe pour éprouver sa foi (5). Mais pourquoi, parmi tant de disci|)les, le Seigneur s'adressa- t-il à lui de préférence? Parce que cet apôtre était le plus avide de counaîtrc et de savoir. Ce fut en effet lui qui, {dus tard, dit au Sauveur:«Seigneur,monlrez-nous votre l'ère céleste, et nous serous conteuts, » et à qui Jésus répondit:
(1) Accesserunt ad oiim di^cipuli, et dixeruut illi : Pesertus est lijcuo liic, et jam hora prœteriit. Diuiitte turbas, ut euiites in cailella, villasque quœ circa suui, divertaiit, et inveniant cscas {Matth. XIV, 15; Marc, vi, 33; Luc. ix, 12).
(2) Jésus autem dixil eis : Non liabout necesse ire {Matth. xiv, 16).
(3) At illi dixoruut : Quia hic iu loco doserto sumus. Nisi forte nos eamuo et cmainns iu ouuieui liauc lurbam escas(Z,«c.î.\, J2, 13 1.
(4) Dixit ad Pliilippuui : Unde ememus panes, ut manducent hi {Joan. vi, 5) ?
(5) Hoc dicf'hat tentans eum; ipse euim sciebat quid esset facturas [Joan. VI, 6).
— 'IS'.i — «Quoi! il }■ a liuiî de teiups que vous ètesàmou école, et vous n'avez pas encore appris à me connaitre! Je te le dis, Philippe, celui qui me voit, voit mon Père, parce que mou Père est en moi et moi eu lui. «Aussi, avant de lui faire cette révélation, Jésus-Christ veutil y préparer son disciple par un fait rairacuk'ux, qui prouve qu'il est dans le Père et que le Père est en lui, c'est-à-dire qu'il est le Fils consubstantieldeDieu, tout-puissant comme lui. C'est pour cela que le Sauveur, dans cette circonstance, adresse particulièrement la parole à Philippe (1).
Mais, autant ce disciple était avide de savoir, autant il était lent à comprendre (2). Il répond comme un homme qui ne soupçonne pas même ce que le Fils de Dieu peut et veut faire. «En vérité, je vois que cela est impossible ; deux cents deniers ne suiEraient pas pour donner quelques miettes de pain à chacun de celte multitude (.J). Cependant, roi)rit le Sauveur, ce peuple a besoin de manger aujourd'hui; donnezlui vous-mêmes de quoi se rassasier (fi).»
(1) Domine, ostende uobis Patrcm, et sufficit nobis. — Taiilo tempore vobiscum suiu, et non cognovistis me? — Philippi:', qui videt me, videt et Patrem meum. — Quia Pater in me est, et et.o in Pâtre {Joan. xiv, 8).
(2) Sciscitator erat, ac diiceudi avidns; sed in percipiendis diviuis rébus non multvnn acutior (Cyril.).
(3) Respondit ei Pliilippus: Duceulorum douaiiorum panes non sutilciunt eis, ut unusquisque modicum quid accipiat (Vown.vi,?].
(4) Vos date illis mauducare [Matth. xiv, i6).
Le denier correspondait à peu près au paul romain, et valait dix baïoques, ou dix sous environ ; c'est pourquoi on l'appelait denier. Alors le pain, en Orient, se payait un baïoque la livre-. Avec deux cents deniers, ou pouvait avoir seulement deux mille
Andrt"! était, parmi les futurs apôtres, celui qui avait la plus graiule idée de Jésus-Christ ; il l'avait connu et confessé le premier pour être le Messie (t). A cette manière si résolue de i)arlcr, il pensa que sou divin Maître voulait opérer quelque miracle, et, pour le sonder, il se hasarda à dire : « Seigneur, il y a ici un enfant qui a cinq pains d'orge et deux poissons ; mais qu'est-ce que cela pour tant de monde (2)? Et vous, dit le Sauveur aux. disciples, voyez un peu combien de pains vous avez (3)? Ils répondirent : Seigneur, nous n'avons rien, hormis les pains et les poissons que porte cet enfant ; c'est toute la provision que nous avons pour aujourd'Iiui (4). C'est bien, reprit le divin Maître, apportezmoi ces pains et ces poissons (5); en attendant, faites asseoir sur l'herbe le peuple divisé par groupes (6).» Et il fut fait ainsi. Lorsque tous furent assis sur l'hcrb-s partagés par troupes, selon l'ordre de Jésus, de cinquante ou de cent personnes (7), k divin
livi'fri (If paiu, qui, divisées entre douze mille personnes, aurait lionne à chacune environ deux onces. Le calcul de saint Philippe était donc exact.
(1) luvenimus Messiam {Joan. vi).
(2) Est puer unus hic, qui habet quinque panes hordeaceos et duos pisces; sed hœc quid suut in 1er tantos {Joan. vi, 9)?
(3) Quot panes habetis? ite et vidcte {Marc, vi, 38).
(4) At illi, cum cognovissent, dixerunt : Non sunt nobis plus quam quinque panes {Marc, vi; Luc. ix, 13).
(5) Afferte illos mihi {Malth. xiv, 18).
(6) Facite honiines discumberc per convivia quiuquageuos super fœnum. Erat autem fœnum multum in loco {Joan. vi, 10 ; Luc. IX, 14).
(7) Et ita fecerunt ; et discumbere fecerunt omnesin partes per ceïitenoâ et quinquagenos {Luc. ix, 15; Marc. Vi, 40).
Maître, levant les yeux au ciel et rendaut grâces à Dieu son Père (I), prit le pain dans ses mains, le bénit, le rompit et le donna à mesure aux disciples pour le distribuer (2).
Mais ce pain se multipliant dans ses mains divines, il en donne toujours aux disciples, et les disciples en donnent toujours au peuple, et les mains du Maître et celles des disciples en sont toujours remplies (3) ! Quel étQnnant prodige ! La même chose arrive pour les poissons : Jésus les prend, les bénit, les divise, les multiplie; il les donne aux apôtres, qui les distribuent à chacun autant qu'il en désire (4), à sa volonté, et tous se trouvèrent admirablement rassasiés. Puis le divin Maître dit à ses disciples : « Recueillez tous les fragments qui sont restés, afin que rien ne
(1) Il rend grâce à son Père de la puissance qui lui a été donnée comme homme, de faire des miracles. 11 prie les yeux élevés vers le ciel pour montrer, dit saint Chrysostome, qu'il n'était pas l'ennemi de Dieu, comme les Juifs l'en avaient déjà plus d'une fois accusé, mais que c'était Dieu lui-même qui l'avait envoyé, et que tout ce qu'il faisait, il le faisait conformément à sa volonté. Enfin, comme il voulait faire voir que son pouvoir s'étendait à toutes les créatures et que toutes choses étaient soumises à son empire, il se sert, dans cette circonstance comme dans d'autres, des créatures pour opérer ce prodige, au lieu de créer du pain de rien ou de prendre du pain déjà existant pour en rassasier le peuple.
(2) Accepit ergo Jésus panes; et respiciens in cœlum,cum graias egisset, benedixit, frcgit, et dédit discipulis panes, ut poncent ante turbas {Joan. vi, 11; Luc. ix, 16; Matih. xiv, 19; Marc.