‹ École des miraclesChapitre 28 sur 46 · VI · texte numérisé non relu

VI

(3) Dédit ; discipulis autem turbis [Matth. Ibid.).

(4) Similiter et duos pisces benedixit, divisit, et distribuit omnibus quantum volebant {^Joan. vi, 11; Marc, vi, 41).

l)éi"isse (1). » Et, chose éloniiaiilc! ajoute l'évangélisle, les apôtres remplirent douze paniers des restes de ce peu de pain et de ces quelques poissons (2)î

A la vue d'un prodige si public et si solennel, le peuple stupéfait, dans des transports d'aJiniialiou et de joie, s'écria : « Celui-ci est vraiment le Proplièle, le Me-^sie que nous attendons, qui doit venir au monde (3). »

Toutefois, si grand que soit ce miracle, il n'a cependant rien d'extraordinaire pour nous chrétiens, pour nous qui savons que celui qui l'opéra est le Fils de Dieu. A'est-ce pas ce même Dieu, dit saint Augustin, qui chaque année fait d'un seul grain germer non-seulement jilusieurs grains, mais plusieurs épis? Les cinq pains furent en ce jour, entre les mains divines du Sauveur, comme une semence qu'il multiplia en un instant. Il fit donc alors en un moment le miracle qu'il opère chaque année avec le temps. Il y a cette différence, cependant, que les grains se multiplicp.t eu éi)is, quand ils sont jetés daus la terre, et qu'ici le pain se multiplie entre les mains du Fils de Dieu fait homme. Biais la terre peut-elle posséder

(1) Et manducaverunt omnes, et saturati sunt {Mafth. xiv,20).

(2) CoUigite quae superaverunt fragmenta, ue perçant {Joan. Yi, 12).

(3) CoUegerunt ergo, et impleveruut duodecim cophinos l'raginentorum, ex quinque panibus hordcaceis, qu£B superfueruut hià qui inauducaverant {Id., 13).

(4j llli ergo liomines, cura vidisseut quod Jésus fccerat siguum, (Ucebaut : Quia hic est vere propbela, (]ui vpulurus est iu uiunilaui {Ibid., 14).

uue puissance plus grande que celui qui l'a créée (1)? Lorsque le Sauveur renouvela ce miracle, une année plus tard (2), il l'accompagna de circonstances encore plus touchantes et plus significatives. Quatre mille personnes, sans compter les femmes et les enfants, étaient assises autour de lui (3) ; et cette foule ivait abandonné maisons, travaux et négoces; elle ivait passé trois jours et trois nuits en plein air et à jeun, pour écouter avec une admiration croissante les paroles dû Fils de Dieu. Quelle tendresse réciproque entre le Sauveur et ce peuple ! Celui-ci s'était oublié lui-même pour suivre celui-là, durant trois jours; mais Jésus ne l'oubliait point; il jeta sur lui un regard d'amour et de tendresse, il dit aux disciples : « J'ai pitié de ce peuple, » ou, comme porte le texte grec : « Je sens mes entrailles émues de la plus tendre compassion à la vue de cette foule; voici trois jours qu'elle me suit, et elle n'a rien à manger (4). » Ainsi, d'un côté, le peuple ne s'inquiète pas de la longueur du chemin (beaucoup étaient venus de fort loin) (5) ; il ne songe ni à sa nourriture^ ni au sommeil ; il oublie son corps, quand il s'agit

(1) Unde mnltiplicat de paucis grauis segetes, inde in manibus' suis multiplicavit panes . Panes illi quasi semina erant, non quidem terra; mandata, sed ab eo qui fecit terram multiplicata (Aug., Tract. 14 in Joan.),

(2) Marc, vi; Matth. xiv.

(3) Erant quasi quatuor millia hominum, extra parvulos et nnilieres {Marc, vi, 44; Matth. xiv).

(4) Misereor : intimis A'isceribus commoveor super turbam {Marc, vin, 2).

(3) Quidam euim ex cis do longe veneruut {Marc, viu, 3}.

dVcoutcr la parole divine, M\ii aliment de l'àmt ; m;iis, de rantr(% son bon 31aître, a[)rès Ini avoir fourni cette nourriture du cœur, pense à lui procurer celle du corps (I). Je ne veux point les rcnvojer ainsi à jeun, ajoule-t-il, parce qu'ils [)ourraient tomber d'inanition et de faiblesse durant leur chemin (2). Il paniît que les apôtres avaient déjà oublié le premier miracle, car ils répondent encore celte foisci aux paroles de leur divin Maître : « Qu'y a-t-il donc à faire? Comment, dans ce désert, trouver assez de pain pour rassasier luie si grande multitude (3)?» Alors le Sauveur ordoiuia de lui a:. porter sept pains et quelques petits poissons que les apôtres avaient pris pour leur provision (4) ; puis, ayant fait asseoir tout le monde, il les prit, les bénit, les rompit et les multiplia ; puis il les donna à ses disciples, et ceux-ci les distribuèrent au peuple (5). Et il y en eut assez

(1) Il montra par ce fait la vérité de cette parole de l'Evangile, qu'il avait, une auuée auparavant, prononcée en ce même li2u: «Plus l'homme s'oublie soi-même pour penser à Dieu, plus Dieu vient au secours de l'homme; celui qui cherche avaut tout 1 ; royaume de Dieu et sa grâce , vrai suuliou de l'àuie, ne manque pas d'être abondamment pourvue de Dieu des choseà nécessaires au corps : Quœrite primum ref/num IJei et justitiam ej'us, et hœc omniu adjicientur vobis {Mat th.). »

(2) Et dimittere eos jejunos nolo; si dimiicro eos jejunos in domum suam, dclicient in via {Matfli. xv, 32 ; Marc, viii, 3).

(3) Unde ergo nobis in deserto panes tantos, ut saturemus turbam tantam {Matlh. xv, 33).

(4) Sfptem panes et paucos piàciculos (Ilid., 34).

(5) Accipiens septem pauod ci pisces, benedixit, fregit, et dedit dibcipulis, et discipuli di.'deruut populo {Mure, vill, 6; Matth. XV, SH),

pour rassasier chacun (1). Il y en eut même de reste; car les disciples remplirent sept corbeilles des fragments (2).

Qui ne serait touché de l'amour et de la tendresse de Jésus pour les hommes ! Quelle sollicitude ! quel intérêt il porte à ce peuple! 0 peuple fortuné! qui a eu le bonheur d'être nourri du pain miraculeux sortant des mains de Jésus-Christ ! Mais nous n'avons rien à lui envier, car nous éprouvons chaque jour ce même amour et cette même bonté de Dieu notre Sauveur; nous allons nous en convaincre par l'explication allégorique de ce double miracle.

Le Fils de Dieu a donc, à deux fois, rassasié un peuple très-nombreux avec quelques morceaux de pain. Or le premier miracle, comme le disent saint Augustin et Bède, se rapporte à l'Ancien Testament, et le second au Nouveau (3). En effet, la première fois la foule était de cinq mille hommes, et figurait les Juifs qui devaient profiter du bienfait de la rédemption par le Sauveur. Saint Hilaire admire cette circonstance, que le nombre de ceux qui furent nourris dans le désert était précisément le nombre de Juifs convertis à la première prédication de saint Pierre (4). La seconde fois,il n'y avait que quatre mille personnes;

(1) Et comederunt omnes, et saturati sunt {Ibid.).

(2) Et su3tulerunt quod superaverat de fragmentis, septpm sporlas plenas [Matih. xv, 36; Marc, vui, 8).

(3) lUa refectio prius facta pertinet ad Vêtus TestameiiLum {Expos.).

(4) Idem edentium numerus iuveuitur qui futurus erat crediturorum {Act. apost, m, Com. in Matth.).

— 290 •— ce nombre, dit le Véiiérable Cède, indique les Gentils qui devaient venir au christianisme des quatre points cardinaux, des quatre vents^ comme parle l'Evangile, pour être nourris et restaurés par le pain spirituel de Jésus-Christ. 11 est aussi à remarquer qu'il est dit des premiers cinq mille qu'ils étaient venus de la contrée voisine ; ils pouvaient alors facilement trouver à manger dans les lieux environnants. Ils figuraient donc parfaitement les Juifs qui, par la Synagogue, avaient la connaissance du vrai Dieu et pouvaient être initiés aux mystères du Messie par l'instruction qu'ils en avaient reçue (1).

Quant aux quatre înille hommes du second miracle, il est dit qu'ils n'avaient rien absolument pour se rassasier, qu'ils ne pouvaient rien se procurer, étant venus de très-loin. Ils étaient donc, selon saint Augustin, la figure frappante des Gentils qui n'avaient ni la loi, ni les prophètes (2), et qui sont venus à Jésus-Christ vraiment de fort loin, c'est-à-dire du milieu des turpitudes et des superstitions idolâtres (3) . Bède dit à cette occasion : « Les Gentils qui ont cru au Sau^cur sont venus de loin, comme à présent ceux qui reviennent à Jésus-Christ par le repentir, reviennent de loin (4). Plus l'homme s'abandonne

(1) Judaei de prope, quia leyis et prophclarum litleris eraut edocli (Ueda).

(2) Non habebant quod inanducarent. quia legem non babebaut (Aug., Expos.).

(3) De longe veuerunt gentos, errantes per idola {Idem.).

(4) Credentcs de gentibus de longe veuerunt ad Christum : qui a peccatis per pœnitentiam ad Dominum veniunt, de longe

aux vices et aux erreurs, plus Tinfortuné s'éloigne de son Dieu. C'est ainsi qu'il est dit de l'enfant prodigue qu'il abandonna son père et s'en alla dans une région lointaine (1).» Saint Paul nous donne le même enseignement quand il nous exhorte à réfléchir que nous, dont les pères étaient païens, nous étions, à une certaine époque, bien éloignés de Dieu par notre idolâtrie et par nos péchés, et que nous devons au seul mérite du sang de Jésus-Christ le bonheur et la gloire d'être maintenant si rapprochés de ce Dieu fait homme, et de le posséder au milieu de nous (2). La première fois, les apôtres eurent la pensée de faire distribuer des aliments aux cinq mille hommes assemblés. Ils représentent par là les patriarches et les prophètes qui s'intéressaient au salut du peuple juif et qui adressaient des prières à Dieu pour l'obtenir. Mais, la seconde fois, personne n'intercéda pour la foule affamée ; Jesus-Christ seul en eut pitié. Ceci marque la triste condition des Gentils, l'état d'abandon dans lequel nous étions tombés et notre délaissement, puisque personne ne songeait à nous; Jésus- Christ seul, par un excès de sa miséricorde, a eu pitié de nous (3). Et comme, dans sa tendresse, il laisse échapper de son cœur plus que de sa bouche

veniunt. Quanto enim quisque pravo opère erravit, tanto ab omnipotente Deo longius recessit (Beda).

(1) Abiit in regionem longinquam {Luc).

(2) Et vos, qui eratis longe, fa 'li estis prope in sanguine ipsius.

(3) Turbae omnes gentes sigp»*" ::'■■ pro quibus Dominus misericordia commovetur (S. >■

ces paroles de bonté : « Que j'ai compassion de ce peuple qui, depuis trois jours, me suit sans avoir rien maugé! Je ne puis coiiscutir à ce qu'il se retire sans aliment ; car il tomberait de lassitude en chemin. » C'est ainsi qu'il s'intéresse aux nations idolâtres, représentées par ces pauvres abandonnés; nations qui soupiraient en vérité après le Messie depuis Iroii jours, c'est-à-dire pendant les trois âges du monde, l'âge patriarcal, le prophétique et le mosaïque.

Le chemin où le Sauveur craint que ce peuple ne tombe d'inanition, s'il n'est soutenu par une nourriture corporelle (1), signifie, dit saint Rémi, le cours de la vie présente dans laquelle l'homme, après avoir écouté la parole de Jésus-Christ, après avoir cru en lui et s'être voué sincèrement à son service, éprouve la faim, tombe eu faiblesse, s'il n'est restauré et soutenu par un aliment spirituel et céleste (2). Le Sauveur, qui a compassion du peuple accouru, s'attendrit maintenant encore sur la condition des croyants et de l'immense multitude de ses fidèles. Par la multiplication des pains, dit Bède , il a fait voir qu'il connaît la faiblesse qui nous rend impossible la poursuite de notre course terrestre vers le ciel, si la grâce ne nous soutient (3).

De plus l'homme, composé de deux substances, a

(1) Si dimisero eos jejunos, déficient in via (S. Remig.).

(2) Conversi ad Dominum peieunt, si absque pabulis dimittunlur {Caten.).

(3) Hoc miraculo desiguatur, quod viam prsesentis srpculi transire nequimus, nisi nos gratia redemptoris nostri reficiat (Beda).

besoin de deux espèces d'aliments : il lui faut la nourriture du corps et celle de lame. JXotre Seigneur n'a-t-il pas dit que l'homme ne Tit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche divine (1)? Or^ ses paroles sont la grâce et la vérité; et le pain et l'eau qui soutiennent le corps, dans le langage des Ecritures, signifient cette vérité et cette grâce, soutien de l'âme et sa vie propre. Jésus-Christ donc, par le pain corporel qu'il fit distribuer, a voulu figurer l'aliment spirituel avec lequel il voulait nourrir les âmes.

Mais les évangélistes ne pouvaient - ils pas se contenter de dire, selon la remarque de saint Cyrille, que le Sauveur rassasia un peuple nombreux avec quelques pains? Cela seul n'eût-il pas suffi à constater le miracle? S'ils ont décrit avec tant d'exactitude le nombre et la qualité des pains employés les deux fois, c'est donc que ces circonstances renferment quelques grands mystères (2). Voyons plutôt.

Dans le premier miracle il y avait cmq pains^, pour nous indiquer, dit saint Augustin, les rites, les cérémonies de l'ancienne loi , contenue dans les cinq livres de Moïse, où le peuple juif puisait son aliment spirituel (3). Au second miracle il y avait sept pains;

(1) Non in solo pane vivit homo, sed in omni verbo quod procedit de ore Dei {Matth.).

(2) Quid cogebat panum numerum notare? Cur non simpliciter dixit : ex paucis panibus? Quod videlicct beatus evangeliâta ea tam accurate recensât, alicpiid nobis cogitandum pPcBbet.

(3) Quiuque panes significant legem (juam Moyses quinque libris scripsit (S. Aug.).

ils étaient, dit Bède, une admirable figure du mystère de la loi évangéliquc, dans laquelle la grâce septiforme de l'Esprit-Saint est dispensée avec abondance à loua les fidèles par la prédication et les sacrements qu'ils reçoivent. En résumé, ces sept pains représentent les sept sacrements institués par Jésus- Christ pour nourrir les chrétiens durant leur voyage vers l'éternité (1). Remarquez, mes frères, que le Sauveur ne créa pas de rien ces pains, comme il aurait pu [le faire ; il les prit réellement de la main de ses disciples. Or, cette circonstance nous rend encore plus sensible la même vérité. Dans nos sacrements il ne crée pas, il reçoit de l'Eglise la matière et les signes sensibles dont ils sont formés. Les pains, dans les mains des disciples, étaient sans saveur, stériles et insuffisants pour rassasier tout ce peuple. Mais, quand le Sauveur les eut pris dans ses mains divines et qu'il les eut bénits , ils se multiplièrent prodigieusement; ils devinrent agréables et pleins de saveur ; ils acquirent , dit l'interprète , la vertu merveilleuse et efficace de nourrir et de rendre dispos et agile le corps (2) . De même la matière des sacrements (l'eau, le pain, le vin, l'huile), qui est par elle-même incapable de produire aucun effet moral,

(1) Bene panes septem in mysterio novi Testament! ponuntur, in quo septiformis Spirilus Sancti gratia plenius cuuctis fidelibus credenda revelatur, et crédita datur. Aperitionem signifient sacramentum, quibus ad perpetuam salutem mundus erat nutriendus (Beda, ibid.).

(2) Panis iste sapidissimus fuit, magnaque vi nutriendi, saturandi, et exhilarandi prœditus (Cor. a Lap.).

en vertu de la bénédiction de Jésus -Christ que le ministre de l'ÉgUse y applique par le moyen de la forme, est devenue capable de conférer et d'accroître la grâce qui rassasie 1 ame et la remplit d'une joie et d'une jouissance toute spirituelle.

Les cinq pains du premier miracle étaient d'orge : panes hordeacei. Or, l'orge est la nourriture des bêtes de somme et des esclaves ; ce qui fait dire à Bède : Ces cinq pains indiquaient parfaitement quel était l'esprit de la loi antique : un esprit de crainte et de servitude, comme saint Paul l'afiBrme (I). La moelle de l'orge est en outre recouverte d'un tégument trèstenace. Les pains de cette semence, poursuit saint Augustin, représentent donc fort convenablement la loi mosaïque dans laquelle la vérité et la grâce, aliment vital de l'âme, étaient recouvertes par des symboles et des figures corporels (2).

n est dit, de plus, que ces cinq pains d'orge étaient entre les mains d'un enfant qui les portait sans en manger (3), Comment ne pas voir, dit encore saint Augustin, dans cette circonstance, la condition des cinq livres mosaïques, qui se trouvaient entre les mains du peuple juif comme des pains dans la

(1) Hordeum est alimentum jumentorum atque servorum, quia lex servis data est (Beda).

(2) Panes hordeacei significant ipsam legem, quse ita data erat, ut in ea vitale animte alimentum corporalibus sacramentis obtegeretur. Ilordei enim medulla tenacissima palea tegitur {Quœst. 61, tom. IX).

(3) Est puer unus hic, qui habet quinque paues hordeaceos {Joan. VI, 9).

main d'un enfant inexpérimenté? Ce peuple n'entendait-il pas et ne continue-t-il pas toujours à entendre cette loi divine dans un sens puéril, et ne l'observet-il pas sans en retirer de profit (1)?

Dans le second miracle, les sept pains sont de froment, l'aliment des hommes ; ceux-ci, selon la prophétie, devaient être nourris de la meilleure substance du bon grain (2), puis ils devaient se multiplier par le fruit du froment (3). Voilà comment ces sept pains signifient l'esprit de la loi nouvelle, esprit d'abondance,, de grâce et d'amour.

Notre divin Sauveur multiplia de plus, et conjointement avec les pains, deux petits poissons. Or, le poisson passé par le feu, dit saint Augustin, c'est Jésus-Christ depuis sa passion : Viscis assus est Christus passus. Il y a deux poissons, pour nous indiquer, je pense, les deux caractères de victime et de prêtre que Jésus-Christ réunit dans sa personne et avec lesquels il subit la mort. Le poisson donc qui fut distribué avec le pain, qui le rendit plus suave et qui concourut à rassasier le peuple, signifie le mérite infini de la passion de Jésus- Christ, d'où les cinq pains d'orge, c'est-à-dire les rites et les sacrifices de la loi mosaïque, et les sept pains de froment, ou les sacrements de la loi évangélique, tirent leur efficacité pour nourrir les âmes.

(1) Puer iste, populus Israël, qui puerili sensu ea portabat, non manducabat {Tract. 22 in Joan.).

(2) Cibavit eos ex adipe frumeiiti [Ps. i.xxx).

(3) A fructu frumeuti... multiplicati sunt {Ps. Vf).

Si, dans les deux Testaments, les pêcheurs de poissons sont encore les prédicateurs qui, par la foi et l'amour, possèdent Jésus-Christ et l'annoncent aux autres; le poisson qui, dans ces deux repas miraculeux, assaisonne le pain, signifie la prédication de la passion du Sauveur. Celle-ci, commencée par Moïse et les prophètes sous l'observation de la loi, a été continuée par les apôtres et leurs successeurs, en communauté avec la grâce et les sacrements. C'est pourquoi saint Paul, le grand maître des prédicateurs, ne prêchait que Jésus-Christ crucifié (1). Ainsi, dans les deux alliances figurées par ces deux miracles, le poisson est toujours avec le pain. Cela veut dire que la prédication des mystères de Jésus - Christ éclaire l'intelligence, tandis que le pain des rites et des sacrements nourrit le cœur. C'est ce pain, uni à un mets si exquis, qui est la nourriture, l'aliment parfait du peuple de Dieu,

Enfin, on ne vit l'intérieur des pains que parce que le Sauveur les rompit; ils ne furent sufîisants à nourrir le peuple accouru, que parce que Jésus-Christ les bénit. Le divin Maître nous fait donc connaître sensiblement parla que les prophéties et les promesses de la loi ancienne, comme les mystères de la nouvelle, seraient restés cachés, ignorés, s'il ne les avait expliqués par sa lumineuse parole ; il nous apprend que les rites antiques, comme les nouveaux sacrements, n'auraient eu nulle vertu pour nourrir spirituellement le peuple juif et le peuple chrétien, s'il ne les

^1) Praedicamus Jcsum Christuir,et hune crucifiium.

avait lui-même, d'abord eu figure, puis en réalité, comme fécondés par sa bénédiction toute-puissante. Or, de même que la bénédiction prononcée au commencement du monde sur toutes les créatures corporelles, leur doinia la vertu d'engendrer, de se reproduire et de se multiplier, de même la bénédiction qu'il a prononcée sur les institutions spirituelles de la Loi et de l'Évangile les a rendues fécondes et efficaces. Le Sauveur a donc voulu, dans le premier miracle, personnifier le passé, ou l'ancienne alliance, et dans le second, la nouvelle. Et comme c'est lui seul qui a opéré, dans l'une et l'autre circonstance, il nous indique par là, de la manière la plus simple, la plus évidente et la plus gracieuse tout ensemble, que lai, le Médiateur céleste, né selon la chair, au milieu des temps, est, comme Verbe de Dieu, antérieur au temps, le Dieu de la Loi et le Dieu de l'Évangile ; il nous fait voir que c'est lui et qui a donné aux prophètes l'intelligence des mystères futurs (1), et qui a donné l'intelligence des mystères accomplis aux apôtres et aux évangélistes. Il nous apprend enfin que c'est toujours lui qui a nourri le peuple juif avec les sacrements figuratifs, qu'il nourrit le peuple chrétien avec les sacrements réels, et que, autant le froment est plus précieux que l'orge, autant la loi de l'Evangile est plus noble et plus parfaite que l'ancienne. En un mot, il nous a manifesté l'esprit, la grâce et l'économie de sa religion.

Cependantle Sauveur avait prévu que leshérétiques

(1) NuUus propLeta sine verbo Dei (S. Aug.).

de tous les temps, partout où pullulerait cette zizanie funeste, attaqueraient plus ou moins violemment les prêtres de son Eglise, nieraient plus ou moins impudemment la nécessité du ministère ecclésiastique pour la dispensalion de sa doctrine et de sa grâce. Il avait bien prévu que ces satellites de l'enfer auraient la prétention de persuader au monde chrétien que, « dans l'économie de la religion de Jésus-Christ, on obtient la lumière et l'inspiration de Dieu sans aucun moyen humain, immédiatement par la foi, et que, par conséquent, on n'a besoin ni d'évêques, ni de ministère sacerdotal. » Qu'il est donc consolant, pour nous cathohques, de voir comment le Fils de Dieu, dans les deux miracles de la multiplication des painsy a confirmé par les faits ce qu'il avait révélé par ses paroles ! Il a ainsi , par anticipation , réfuté la doctrine de l'hérésie qui, en détruisant le ministère sacerdotal, sape dans ses fondements l'Eglise, la foi, le christianisme.

Il est hors de doute que le Sauveur pouvait aujourd'hui tout disposer de lui-même, sans recourir au ministère de ses disciples. Et cependant il ne le fait pas ; comme dans toutes les autres circonstances, il a voulu, pour ce miracle, s'associer ses apôtres et les faire concourir à son œuvre (1). Aurait-il donc agi ainsi sans dessein? Ne le croyons pas. Quel est donc ce dessein, sinon celui que saint Paul a annoncé par ces paroles : « Les apôtres, leurs successeurs et

(1) ut alibi semper ita nunc hic quoque utitur discipulorum opéra. (Vict. Antioc, Expos.).

leurs représentants ont seuls été choisis par Jésus- Christ pour être les ministres de sa grâce et les dis- Ijcnsateurs de ses divins mystères (1). »

Et de fait, Jésus- Christ commence par dire aux apôtres d'un ton impérieux : ■ Donnez vous-mêmes à manger à ce peuple : Vos date illis manducare. » Or, n'est-il pas clair, dit Origène, que le Sauveur, par ce mystérieux langage, a donné exclusivement aux apôtres et à leurs successeurs le pouvoir de nourrir le peuple fidèle (2) ? JN'est-il pas clair, ajoute saint Ambroise , qu'il a , par cette parole, fixé dèslors le système et l'économie de la prédication évangélique pour l'alimentation des âmes (3) ?

C'était en quelque sorte leur dire, dès cette heure, en parabole : Allez par le monde, enseignez les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Espril ; celui qui croira à votre parole et se fera baptiser sera sauvé (4); c'est-à-dire que, dès cet instant, il charge les ministres de l'Eglise de prêcher l'Evangile et d'administrer les sacrements; et il fait aux peuples un devoir d'écouter sa doctrine de leur bouche et de recevoir sa grâce de leurs mains.

Ce sont encore les apôtres qui reçoivent du Sau-

(1) Sic nos existimet liomo, ut minislros Christi, et dispensatores mysteriorum Dei.

(2) Per potestatcm quam dédit discipulis alios quoque alendi, propterea dixit : vos date illis manducare (Orig.).

(3) Cum dixit : vos date illis manducare, prœdicationem instruit (Ambr.).

(4) Evmtes in mundum univcrsum, docete omnes gentes, baptizantes cos in uomine Patris et Filti et Spii^itus Sancli. Qui trediderit et baplizatus fuerit, salvus crit {Matth. et Marc).

— 3Ô1 — veur et transmettent à la foule l'invitation de s'asseoir sur l'herbe (1). Ce sont eux aussi qui, selon le commandement divin, la séparent par familles et par groupes distincts de cinquante ou de cent personnes, et qui établissent et maintiennent l'ordre parmi ceux-ci (2). Il nous est donc clairement révélé par ce fait qu'il n'appartient point aux fidèles de se réunir en assemblées religieuses, ni de se gouverner eux-mêmes ; mais que c'est aux évéques seuls, comme l'enseigne l'Apôtre, d'établir des Églises, de les diviser et de les régir (3).

En troisième lieu, les évangélistes mettent une insistance toute particulière à remarquer que le divin Pasteur ne distribue pas de lui-même au peuple le pain miraculeux, mais qu'il le donna aux apôtres, afin que le peuple le reçiÀt de leurs mains (4) ; et les écrivains sacrés répètent encore que ce furent, en effet, les apôtres qui partagèrent cette nourriture à la foule, et qu'ils donnèrent de leurs propres mains à chacun sa portion (5), Mais qu'est-ce que les évangéliste ont voulu nous faire comprendre par là? Le Vénérable Bède répond qu'il faut être voloutaire-

(1) Facile hommes discumbere.

(2) Et discumbere fecorunt omues per centenos et quinquagénos.

(3) Posuit episcopos regere Ecclcsiam Dei (Act.).

(4) Distribuit discipulis ut ponerent ante turbas {Luc. ix, 16). Dédit discipulis ut ponei'ent aute eos {Matth. xiv). Jussit apponi {More. VIII, 7).

(5) Et discipuli dederuut populo, et apposueruut turbii {Matlh. XV, 36 ; Marc. VIII, 6).

— 30-2 — ment aveugle, un pervers, pour ne pas voir, dans cette circonstance indiquée avec tant de soin dans l'Evangile, le système établi dés-lors par Jésus-Ciirist, la sagesse même, à savoir : qu'il prépare à son Eglise, par les apôtres et leurs successeurs, l'aliment de la vie éternelle (i).

Remarquez en outre, mes frères, que le Sauveur ne donna pas les pains entiers aux apôtres, mais seulement après les avoir rompus. Or, quand le pain est brisé, dit llaimon, l'on voit sa blancheur intérieure. En ne leur donnant donc ces pains que dans l'état indiqué, Jésus promettait dès-lors de leur donner l'intelligence des livres sacrés, comme il le lit réellement après sa résurrection, quand, selon le récit évangélique, « il leur ouvrit l'entendement pour comprendre les mystères cachés des Ecritures. » Les apôtres distribuèrent à tous les peuples ce pain rompu, lorsqu'ils allèrent, comme il est dit dans l'Evangile, prêcher la bonne nouvelle à toute la terre (2). Comment ne pas voir dans ce fait, dit saint Augustin, que Jésus-Christ a confié aux évoques seuls et aux prêtres le sens véritable de ses mystères, pour qu'ils les prêchent sans erreurs? Comment ne pas comprendre par là qu'il a donné à eux seuls la mission de nourrir les

(1) Quod panes discipulis dédit, turbis apponendos, significavit quod apostolorum ministerio voluit EcclesicE suae vilae cibaria distribui (Bcda).

(2) Quando panis frangitur, interiora ejus cernuntur. Panes fractos dédit Dominus, quia, post resurrectionein, aperuit illi sensum, ut intelligerent scripturas. Discipuli autem apposuerunt turbis, quando profecti praedicaveruut ubique {Ibid.).

fidèles de l'Eglise de raliment, de la saine doctrine(l)? Quand le peuple se fut rassasié, le Sauveur ordonna aux apôtres de recueillir les restes du pain miraculeux. L'Evangile fait observer que la première fois ceux-ci remplirent douze paniers ; cela, selon les interprètes, signifierait qu'après les cinq pains d'orge, soit les cinq livres de la loi mosaïque, apparurent les douze apôtres, hommes en apparence méprisableSj inutiles corbeilles, mais remplis à l'intérieur des trésors de la doctrine de Dieu (2). Après le second miracle des sept pains, il resta sept paniers de débris. Saint Chrysostomc, rempli d'admiration à la vue de ce mystérieux prodige, s'écrie : « Pour moi, j'admire non-seulement la multiplication des pains, mais encore le nombre précis des corbeilles! Il y avait sept pains, et Jésus -Christ dispose le tout de manière à ce que les restes ne remplissent que sept corbeilles, ni plus ni moins (3). En effet, dans ces paniers mystérieux se trouvent figurés les sept sacrements, toujours en la possession du peuple fidèle, toujours se survivant, immortels toujours comme le

(1) Quibus dat nisi dlscipulis? Quia non nisi episcopis et sacerdotibus mysteria prsedicanda largitur. Isti totam Ecclesias turbam reliciunt (Aug.).

(2) Duodecim cophinos secundum numerum duodecim apostolorum (Ghrysost., Ham. 41 in Joan.). Duodecim copLini, duodecim apostoli, qui licet, iu prœsenti siut despicabilcs, spiritualium Bacramentorum divitiis iuterius suut referti (Alcuin., Caten. in Joan.).

(3) Ego non solum panum multiplicationem admiror, sed et certitudiuem superfluorum : neque plu&, ne que minus superfluum fecit, sed tantum quantum volebat (Loco cit.).

Dieu qui les a institués. Mais que devinrent ces cor- Lcillcs? Kilos restèrent à la disposition des aj)ôlres. Par là, il est aisé de comprendre, dit Origène, que les sept paniers du pain vivant et spirituel, ou les sept sacrements^, ont été laissés par Jésus-Christ entre les mains des ministres de l'Eglise, qui les ont conser \és jusqu'à ce jour, comme ils les conserveront ju qu'à la fiu du monde (1).

Nous l'avons vu, les sept pains figuraient et les sept sacrements qui nourrissent le cœur, et les doctrines qui éclairent l'esprit. Cette figure devient plus frappante, si ou la complète par la signification mystique du poisson, qui représente la prédication évangélique, jetée comme un filet par Dieu sur le monde.

Or le Sauveur, en ne voulant pas que les restes de ce pain et de ce poisson demeurent entre les mains du peuple,et en les faisant recueillir par ses disciples,nous dit bien clairement qu'il ne permet pas à la foule l'intelligence de ses mystères pour que chacun se fabrique, selon son jugement propre, un symbole à croire et une loi à pratiquer; qu'il n'a point constitué chaque chrétien interprète de son Evangile, dépositaire de ses doctrines et de ses grâces, mais qu'il a confié toutes ces choses à Pierre et aux apôtres, au Souverain Pontife, aux évoques et aux prêtres? Oh! comme ce fait est éloquent! Comme il nous découvre manifestement le plan que le divin Rédempteur a adopté

(1) Sunt ad h ne usque diom, ot nrunt usque ad consummationem seeculi cophini pleni sacramenlorum panis vivi, quos Jésus discipulis dereliquit (Orig., in Matth.).

pour le salut du monde! Non, il n'instruit pas^ dans réconoraie ordinaire de sa providence, les hommes par le moyen de révélations immédiates, il ne les sanctifie point par des communications directes de sa grâce ; mais il a établi dans son Eglise un corps de pasteurs auxquels il a confié ses doctrines et ses sacrements ; c'est par leur intermédiaire et par leur ministère seul qu'on reçoit la lumière de la foi qui éclaire, la grâce qui, sanctifie et qui soutient. Ainsi que saint Paul l'a proclamé, nous, ministres de la vraie Eglise, nous sommes les seuls coadjuteurs de Dieu, les seuls ministres de Jésus-Christ, les seuls dispensateurs de ses divins mystères (1).

On ne peut donc penser,sans répandre des larmes^ à la misère de ces pauvres chrétiens que l'hérésie a séparés de nous. Les protestants du libre examen et de l'évidence privée se forment d'eux-mêmes, par la lecture de la Bible, une croyance selon leur jugement ou plutôt selon leur caprice et leurs passions. Quoi qu'il en soit de leurs paroles et de leurs protestations, en réalité ils n'écoutent qu'eux-mêmes, ils ne marchent qu'à la clarté trompeuse de leur propre lumière, lumière orgueilleuse, qui n'est cependant, comme Jésus-Christ l'atteste, que ténèbres et obscurité (2). Ils n'ont par conséquent qu'une foi toute hu maine ; car le vrai juge de leur foi c'est eu derniek lieu l'homme, ou, pour mieux dire, ils n'ont aucune

(1) Dei adjutores sumus : sic nos existimet homo, ut ministros Christi, et dispensatores mystoriorum Dei.

(2) Vide ne lumen quod lu te est, teuebree siut (Luc. xi).

Page 1