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DEUXIEME PARTIE

Il en est ainsi véritablement, mes frères ; car l'Eglise n'est que la multitude des fidèles unis par la profession de la même foi, par la participation aux mêmes sacrements sous la conduite des pasteurs légitimes qui les gouvernent. Nous pouvons donc, nous aussi, aspirer à l'honneur et au bonheur, le partage de Véronique ; car, comme elle, nous pouvons être appelés du doux nom que le Sauveur lui a donné ; comme elle, nous pouvons attirer sur nous son regard d'amour et de tendresse : elle nous représentait tous. Mais à quelles conditions pouvons-nous espérer un sort si heureux? C'est, mes frères, aux mêmes conditions qu'elle l'a obtenu. L'Evangile nous apprend qu'elle crut, parla, agit. Or, c'est ce que nous avons nous-mêmes à faire. Le vrai chrétien est celui qui croit du fond de son cœur, qui parle eu manifestant sa foi, et qui opère en pratiquant les œuvres de la loi. C'est de ce triple acte : croire, parler et opérer, que dépend la guérison de l'âme, comme le salut éternel (1). La foi sans les œuvres ne nous sauve pas ; de même les œuvres extérieures et la profession publique du chrétien ne nous sauvent point sans l'esprit d'une foi humble, sincère et fervente. C'est précisément ce que notre divin Sauveur a voulu nous faire comprendre. En effet, dire à Véronique : « Ma

(1) Credidit, dixit, letigit, quia tribus hisce : fide, verb© el opère omnis salus acquiritur ^Fulgent.).

fille, ne crains pas, lu foi t'a sauvée, » c'était lui dire qu'elle aurait \aincracnt touché de sa main le bord de ses vêtements, si, en même temps, clic n'avait eu dans le cœur une foi vivo, entière et parfaite, et que ce qui lui lit principalement mériter le bienfait de la guérison, ce fut cette foi (1).

C'est ici un admirable mystère, dit saint Augustin ; le Sauveur était corporellcmcnt en contact avec la foule ; mais il n'y avait que Yéronique qui fût spirituellement en rapport avec lui par la foi. Il était pressé de toutes parts ; plusieurs touchaient non-seulement ses vêtements, mais encore sa personne adorable. Cependant il ne dit d'aucun de ceux-ci, qu'ils l'avaient touché ; il passait comme si personne n'eût été auprès de lui. Mais à peine Yéronique eut-elle touché le bord de son vêtement, qu'aussitôt il veut savoir qui l'avait touché : Quis me teticjit ? Il voulait par là dire : Cette foule me presse, mais ne me touche pas, et ce n'est pas celui qui me presse corporellement, mais celui qui frappe à mon cœur que je cherche ; le premier embarrasse mon chemin, le dernier attire mon cœur (2).

Or, la même chose arrive de nos jours. C'est la réflexion de saint Augustin : une foule d'hommes coudoient Jésus-Christ, mais il n'y a que la foi d'un

(1) Ostendit qnod nisi fidem habuisset, beneficium non recepisset, quanquam sanctas vestes teligisset (Théopli., Expos.).

(2) Sic ambulabat quasi a nullo corpore tanfreretiir. — Tanquara diceret : Tangentem quœro, non premeutem. Caro promit, fidem taugit (S. Aug., loco cit.).

petit nombre qui le touche (1). Oui, on voit des multitudes qui, sans toucher le Sauveur, le pressent entre elles, cependant, et qui (selon l'expression évidemment mystérieuse de saint Luc) le fatiguent de la sorte, le désolent et le remplissent d'angoisses : ces foules sont les conventicules des Juifs, les réunions des hérétiques qui se disent chrétiens et qui, cependant^ ne veulent rien savoir, ni de la vraie foi, ni de la véritable loi de Jésus-Christ, puisque les uns, semblables aux Pharisiens, eu nient la divinité , les autres son humanité même. Et par cela même s'accomplit un grand mystère de justice et de miséricorde. Voyez plutôt : tandis que ce peuple se presse inutilement autour du Sauveur, l'hémorroïsse le touche et est aussitôt guérie ; de même les Juifs, toujours endurcis, et les hérétiques, sans cesse orgueilleux, se perdent en de vaines disputes ; ils ont sous les yeux les preuves de la vraie foi, et ils la rejettent, loin d'en profiter ; tandis que l'âme humble et pieuse qui croit comme elle doit croire, parvient certainement au port éternel (2).

En second lieu, il y en a qui, sans toucher le Sauveur, l'oppriment et l'affligent beaucoup plus que

(1) Sic etiam nunc corpus Christi prenait turba multorum, et tangit fides paucorum {Id. ibid.).

(2) Turbœ te opprimunt etaffligunt. — Turbœ quae comprimunt sunt conventicula bœreticorum ac Judaeorum, dum rectam lidem m pectoribus suis recipere noUiiit. — Dum turbae comprimuut, intravit mulier et sanatur ; quia dum Judaei et bseretici fidei veritatem respuunt, gentilis populus salvatur veraciter credens (Àim.;.

les hérétiques eux-mômes : Turhœ teopprimunt et affligiint ; c'est cette foule do mauvais catholiques qui se vantent d'avoir la vraie foi de Jésus-Christ et qui, cependant, ne donnent aucun signe de christianisme, ni par les paroles, ni par la conduite. Plongés dans les affaires du monde, attachés aux intérêts du temps, affamés des plaisirs charnels, orgueilleux d'esprit, corrompus de cœur, licencieux de paroles, dissolus de conduite, ils vivent d'une vie toute sensuelle et terrestre; ils ne parlent do la religion que pour faire connaître combien elle leur est à charge, de la piété que pour la décrier, de la pudeur que pour l'outrager. Une messe mal entendue une fois la semaine, une communion sacrilège une fois l'an, ou moins encore, voilà toute la dévotion de ces tristes catholiques. Et ils passent les jours, les mois, les années sans faire un signe de croix, sans recourir à Dieu par la prière, sans avoir une seule pensée pour lui, sans prononcer son nom adorable, sans jamais faire une œuvre de charité envers le prochain et sans jamais pratiquer un seul acte de mortification chrétienne sur eux-mêmes. Et vous croyez peut-être qu'ils sont peu nombreux ? Hélas ! il y en a des foules innombrables : Turbœ te opprimitnt et afflUjiint. Le Sauveur souffre eu eux et pour eux l'opprobre, et ils affirment qu'ils croient en lui, dit Salvien, avec des sanglots. C'est outrager, en vérité, la religiou qu'ils se vantent de professer (1).

(1) In nobis patitur opprobrinm Chrislun; !n nobis patitur Cbristiana lex maledictum (Salvicii;.

Enfiu, parmi tous ceux qui oppriment et affligent Jésus-Christ : Turbx te opprimunt et afflirjunt, je citerai ces chrétiens qui, par curiosité, par vanité, par l'intérêt, poussés par une passion quelconque, viennent dans nos églises sans même penser à Celui qui les habite ; ces hommes tout profanes, que Tambitiou introduit dans la carrière du sanctuaire, non pas pour pratiquer le saint ministère, mais plutôt pour le déshonorer ; ces prêtres, que les impies, en vantant leur tolérauce, eu flattant leur orgueil, en les faisant parvenir aux honneurs, ont corrompus tout exprès pour discréditer la religion. Ces derniers, chaque jour, non-seulement touchent le vêtement du Sauveur^ mais se nourrissent de sa chair adorable sans le moindre sentiment de dévotion. Hélas ! hélas ! pour le petit nombre de ceux qui, comme Véronique, touchent et honorent par leur foi le corps du Sauveur, aujourd'hui plus que jamais^ augmentent les foules qui l'oppriment et le foulent aux pieds (1). Foules malheureuses, vous êtes à présent un lourd fardeau sur les épaules du Dieu des miséricordes, omis Domini; mais un jour vous supporterez tout le poids de sa justice. Aujourd'hui vous affligez Jésus-Christ, vous l'outragez ; mais bientôt le Fils de ï homme triomphera de votre orgueil, et il vous fera supporter le fardeau de votre iniquité (2).

Gardons-nous bien, mes frères, d'être du nombre

(1) Corpiis Christi premit turba multorum, et langit fides pauconim (S. Aug., loco cit.).

(2) Super quem ceciderit, conteret eum {Matth.).

de CCS infortunés. Mêlons-nous à ces âmes vraiment pieuses et fidèles qu'on ne connaît pas, mais qui sont en grand nombre parmi nous. Comme Véronique, elles ^.uivent toujours Jésus-Ciirist, et tandis que, par leur vie exemplaire, elles touchent extérieurement ses vêtements , elles pénètrent jusqu'à son cœur par la sincérité de leur foi, par l'humilité de leur esprit et par la pureté de leur cœur. Alors, mais seulement alors, nous serons guéris de nos infirmités ; et, au moment de noire mort, Dieu dira à notre âme comme à la femme de l'Evangile : Ma fille, tu n'as désormais plus rien à craindre : Confide, filia ; ta foi a été grande et eflîcacc ; elle t'a gardé dans le temps, et, à cette heure, elle te sauve pour l'éternité : Fides tua te salvam fecit. Ainsi soit-ill

VINGT-CfNODIËME HOMÉLIE.

La fille fie Jnire.

{Matth. IX ; Marc, v; Luc. ynu)

Clamabat Jésus in templo docens et dicens : Et me scitis, et unde sim scitis; et a me ipso non veni, sed est verus qui misit me, quem vos nescitis. (Joan. vu.)

Notre aimable Sauveur enseigne dans le temple de Jérusalem, et il élève la voix, il crie, clamabat, lui si doux et si pacifique d'ordinaire, même dans son langage. D'où vient ce changement? Clamabat Jésus in templo docens et dicens. La raison de cette transformation de la parole de Jésus dans le temple, je la tire du texte même du sujet qu'il traitait. Les Juifs lui disaient en face , d'un air insultant : « iXous ne savons qui vous êtes, ni d'où vous venez : Hune autem nescimiis unde sit ; » le Sauveur devait bien leur répondre d'une voix forte : « Vous n'ignorez nullement qui je suis et vous savez très-bien d'où je viens .• Et me scitis, et unde sim scitis. Vous savez que je ne me suis pas donné à moi-même la mission que j'exerce, mais que je la tiens du Dieu qui m'a envoyé, de ce Dieu que vous ne connaissez pas comme il doit être connu, quoique vous vous vantiez de le connaître :

Et a me ipso non vcni, sed est verus, qui misit me, gitem vos nescilis. » Ces paroles divines étaient tout à la fois une leçon et une menace ; par ce lanj^ai^e, en même temps que Jésus-Christ se manifcstail aux. Juifs comme leur Messie, il se déclarait encore leur juge. C'est pourquoi il élève la voix, il crie par pitié, par compassion, afin que, réveillés par cet élan d'amour, les Juifs évitent les rigueurs du Juge et éprouvent la miséricorde du Messie descendu pour les visiter et les sauver.

Mais tout cela est inutile ; à ce cri de tendresse, ils répondent par un cri de fureur ; ils cherchent même à se saisir de celui qui est venu les racheter: Quœrebant eum apprehendcre. Mais l'heure que Jésus avait fixée à son propre supplice n'était pas encore arrivée : c'est pour cette seule raison qu'ils ne purent consommer leur horrible attentat : Et nemo misit in eum manu s , quia nondum. venerat hora cjus. Toutefois, par leur obstination rebelle à toutes les charitables industries du Sauveur , ils ont été rejetés, et les Gentils appelés.

Cependant ce cri d'amour du Fils de Dieu dont l'évangile de ce jour (Feria III post Dom. IV Qua^ drag.) fait mention, ne sera pas inutile pour le salut même du peuple juif, malgré sa malice. Le temps viendra , comme l'a prédit la Reine des prophètes, où Dieu se ressouviendra de son antique miséricorde envers Israël, et où il le recevra de nouveau pour fils : Suscepit Israël piierum suum, reeordatiis misericordiœ suœ» C'est-à-dire que, lorsque les Gentils seront

évangélisés, les Juifs ressusciteront enfin à la -vie spirituelle. C'est ce mystère de justice et de miséricorde que le divin Maître nous enseigne dans la résurrection de la fille de Jaïre, qui suivit la guérison de l'iiémorroïsse. Continuons donc aujourd'hui le récit évangélique que nous avons commencé hier. Considérons comment, dans ces deux passages, se trouve exprimé le mystère de miséricorde par lequel nous avons été,, quoique Gentils, préférés aux Juifs, et comment les Juifs se réuniront un jour à nous dans la même foi et dans la même Eglise; et apprenons ce que nous devons à Dieu pour une prédilection si tendre.

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